‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 55 sur 223 · Lettre à Scapula, ii · texte numérisé non relu

Lettre à Scapula, ii

vant des idoles dont ceux-ci proclamaient l'inanité. Quant au principe général que pose TertuUien , il est incontestable. Un acte religieux n'a de valeur morale qu'autant qu'il est l'expression d'une conviction intérieure; et l'on ne saurait forcer un homme d'agir contre sa conscience sans l'exposer à faire un acte d'hypocrisie dont il résulterait aussi peu d'honneur pour la Divinité que de profit pour l'àme. L'hommage que nous devons à Dieu a besoin d'être volontaire et libre pour rester à la fois digne de celui qui le reçoit et de celui qui le rend. C'est pourquoi les armes de la persuasion sont les seules dont la vérité ait le droit de fau'e usage pour convertir les âmes; j'ajouterai même qu'il lui serait impossible d'en employer d'autres dans ce but, et que par le fait elle n'a jamais songé à obtenir l'assentiment des esprits sinon par l'influence de la parole et de l'exemple ; cai' il serait absurde de vouloir emporter l'adhésion de l'intelligence à une doctrine autrement que par des motifs ou des raisons. Vous auriez beau fustiger un homme jusqu'au sang pour lui faire accroire une chose; il se hâtera de vous dire qu'il y croit pour mettre fm à l'opération, mais il n'en sera pas plus convaincu intérieurement, si vous ne lui donnez aucune preuve. Il ne saurait donc y avoir le moindre doute à cet égard : la vérité, qui est d'un ordre spirituel, s'adressant également à des esprits, n'a pas, ni ne saurait avoir, ni ne pourrait songer à revendiquer d'autres armes que celles de la persuasion; pas plus qu'on ne pourrait se servir de bateaux à vapeur pour aller à pied ou de chemins de fer pour naviguer. Mais, cela posé, les paroles de Tertullien demandent une explication, afin que toute équivoque disparaisse

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et qu'on ne soit pas tenté de prêter à l'apologiste des opinions que démentent tous ses écrits.

En déclarant que chaque homme a le droit d'adorer ce qu'il juge à propos, Tertullien n'a pu vouloir dire que toutes les religions soient également bonnes, ni que l'on ne commette pas de faute en préférant l'erreur à la vérité. Cette maxime, qui consacre l'indifférence en matière religieuse, ne saurait être imputée à un homme dont la vie entière s'est passée à démontrer que le christianisme est la seule religion véritable, et que l'on encourt la damnation éternelle pour avoir fermé les yeux volontairement à l'évidence de ses preuves. Sous ce rapport l'homme n'a qu'un droit comme il n'a qu'un devoir, celui d'embrasser la vérité qui se présente à lui avec des caractères propres à la faire reconnaître et distinguer de l'erreur. Nous avons bien le pouvoir, ou si vous le voulez, la faculté de professer une religion fausse, comme nous avons la faculté de mentir, de voler, d'assassiner même; mais le droit, jamais. C'est parce qu'on perd de vue cette distinction élémentaire entre le droit et la faculté de faire une chose, que la question de la liberté de conscience donne lieu à tant de divagations et de malentendus. L'homme n'a pas plus le droit d'admettre l'erreur que de commettre le mal; mais, encore une fois, il en a le pouvoir, naluralis potestaSy comme le dit très-bien Tertullien, par le fait même que nous sommes doués du libre arbitre. Voilà donc un premier sens qu'il faut écarter des passages que nous discutons : le prêtre de Carthage ne prétend nullement qu'il soit indifférent pour l'homme, pour ses destinées éternelles, d'adorer Jupiter ou le vrai Dieu ; au contraire,

il s'attache continuellement à démontrer aux païens qu'ils se ferment la voie du salut en rejetant de mauvaise foi la seule religion véritable, celle du Christ. La proposition se restreint à la liberté extérieure dont l'homme doit jouir au milieu de ses semblables dans la profession de son culte : c'est ce que l'auteur appelle un droit humain, jus humanum.

Mais encore. Messieurs, ce droit humain lui-même doit-il être expliqué d'après les développements que TertuUien donne à sa pensée dans tout le cours de ses écrits. Et d'abord, la distinction que nous venons d'établir entre le droit et la faculté de faire une chose, revient ici tout entière. Gomme il ne saurait y avoir de droit contre le droit, les hommes ne peuvent pas nous conférer le droit d'enseigner ou de professer l'erreur, non plus que celui de commettre le mal : dans ce cas, le mot droit équivaut derechef à celui de faculté, de pouvoir, de licence, etc. Les lois humaines peuvent bien tolérer ce que Dieu réprouve, mais non pas créer le droit de le faire. Admettons néanmoins le mot qu'emploie Tertullien, quoiqu'il prête à l'équivoque, toujours est -il que l'apologiste n'accepte pas sans réserve cette liberté extérieure dont l'homme doit jouir dans l'exercice d'un culte quelconque. Nous l'avons entendu tout à l'heure opposer aux païens ce raisonnement : si le christianisme était un mal et que vos dieux fussent réellement ce que vous pensez, vous auriez le droit de nous proscrire ; mais comme nous vous prouvons le contraire par des arguments auxquels il vous est impossible de répondre, vos mesures préventives sont

iniques. En d'autres termes, si vous professiez la vérité et I. 8

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noiïs l'erreur, nous ne nous plaindrions pas; mais parce que c'est précisément l'inverse, vous violez toutes les lois de la justice en sévissant contre nous. Voilà pourquoi la démonstration de la vérité du christianisme et de la fausseté des doctrines polythéistes forme le point capital de son apologie. Évidemment Tertullien n'impose pas à la vérité le devoir de tolérer toujours et partout l'erreur à côté d'elle : il reconnaît qu'il peut y avoir des cas où cette tolérance doit se renfermer dans certaines limites ; bref, il n'admet pas la liberté des cultes dans un sens absolu et illimité. Or, ces restrictions suffisent pleinement pour justifier en principe la conduite qu'ont tenue les États catholiques au moyen âge dans la répression des hérésies.

Certes, l'éloquent écrivain a parfaitement raison de dire que tout sacrifice demande à être fait de bon cœur, que la religion, étant une affaire de conscience, doit être embrassée volontairement et non par force, partant que la vérité n'a d'autres armes pour pénétrer dans les cœurs que celles de la persuasion. Mais autre chose est de contraindre quelqu'un à faire des actes religieux auxquels sa conscience se refuse, ce qui n'est jamais permis, autre chose de l'empêcher de pervertir les âmes par la parole et par l'exemple. Il ne faut pas s'obstiner à vouloir sauver un homme malgré lui, soit; mais ce qu'on peut exiger de lui, c'est qu'il ne travaille pas à perdre les autres malgré eux. Car le droit de chacun finit là où commence le droit d' autrui. Supposez donc un État catholique comme ceux dont je viens de parler, où la vérité règne sans partage, acceptée de tous comme le bien suprême de leur âme : à coup sûr chacun y a le di'oit de

conserver sa foi, de telle sorte que personne ne vienne l'inquiéter dans ce qu'il a de plus cher et de plus précieux. Supposez maintenant une poignée de gens, comme les Albigeois et les Vaudois, venant ressusciter les plus hideuses théories du manichéisme, trompant la foi des âmes simples et honnêtes, foulant aux pieds toutes les lois divines et humaines, faisant un appel aux plus mauvaises passions de l'homme, et menaçant en outre le repos de l'État par leurs attaques contre l'Église : certes, les princes chrétiens avaient non-seulement le droit, mais encore le devoir de protéger la conscience de leurs sujets contre de pareilles invasions, d'éloigner d'eux les périls auxquels le sophisme aidé par les passions exposait la foi, de réprimer même par la force matérielle ceux qui les premiers en avaient fait usage pour appuyer des prédications incendiaires : ils se trouvaient dans le cas de légitime défense contre une agression injuste; ils assuraient la liberté des âmes menacée par l'oppression de l'erreur et du vice. Et qu'on ne dise pas que cette répression des hérésies au moyen âge justifie les persécutions des empereurs païens contre le christianisme. Tertullien nous montre qu'il n'y a pas la moindre analogie entre ces deux faits. Ce n'est pas pour protéger la conscience de ses sujets que l'ancienne Rome proscrivait le culte chrétien, puisqu'elle avait ouvert la porte à toutes les religions du monde entier; par conséquent, elle ne pouvait, sans faire preuve d'une partialité révoltante, exclure le christianisme du droit commun. De plus les disciples de l'Évangile ne soutenaient pas leur doctrme les armes à la main : loin d'exciter ni trouble ni sédition dans l'empire, ils ne se défendaient

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même pas contre leurs oppresseurs, se bornant à supporter avec courage les supplices et la mort auxquels on les condamnait. Certes, il y a loin d'une pareille conduite à celle des hérétiques dont je parle, y compris les luthériens et les calvinistes. Enfin, la diiïérence essentielle, c'est que la vérité se trouvait du côté des chrétiens; or nul, dit Tertullien en s' adressant à ses adversaires, nul n'a le droit de proscrire la vraie religion, tandis que nous serions justement punissables si, refusant d'adorer vos dieux, nous attaquions la vérité.

J'ai résumé la doctrine du prêtre de Garthage sur la liberté de conscience pour montrer qu'il s'accorde là-dessus avec les autres apologistes. Revendication du droit commun au milieu d'une société qui permettait la libre profession de tous les cultes, même des plus ridicules et des plus pernicieux ; affirmation du droit essentiel à la vérité comme résultant de la divinité du christianisme, tel est le double mode d'argumentation qu'il emploie tour à tour. S'il affirme avec raison qu'on ne doit contraindre personne à faire un acte religieux qui répugne à sa conscience; s'il reconnaît que chaque homme tient de la nature et des lois le pouvoir de régler sa «'.royance , il n'étend pas cette proposition au point d'exclure d'une manière absolue la répression d'erreurs dangereuses. Le christianisme a droit à une liberté pleine et entière, parce qu'il est la vérité et la sainteté même.

Nous avons dit que les magistrats de l'empire refusaient de suivre les apologistes sur le terrain de la discussion des doctrines. Que le christianisme fût vrai ou non, appuyé sur des preuves certaines ou insuffisantes,

voilà ce qui inquiétait fort peu des hommes dont Tunique argument était la raison d'État. Toute la question pour eux se résumait dans ce raisonnement : a Nos lois vous sont contraires, donc vous devez disparaître. » Mais, leur répond Tertullien, si vos lois sont injustes, il faut les changer, car c'est l'équité seule qui rend les lois respectables. Qu'y a-t-il de surprenant qu'un législateur ait pu se tromper? Serait-ce qu'il vous répugnât de modifier des décrets déjà anciens? Mais c'est ce que vous faites tous les jours. Hier encore, l'empereur Sévère, tout ennemi qu'il est des innovations, n'abrogeait-il pas la loi Papia sur les mariages? Et cette loi barbare qui permettait au créancier de couper par morceaux un débiteur insolvable, n'a -t- elle pas été abolie par les suffrages unanimes du peuple romain? Que sont devenues vos lois somptuaires, ces antiques règlements qui sauvegardaient la pureté des mœurs, ces vieilles coutumes qui protégeaient la modestie et la tempérance, à tel point que pendant près de six cents ans aucune maison n'offrit l'exemple du divorce? En résumé, vous retenez ce qu'il faudrait rejeter et vous repoussez ce que vous devriez conserver ^ D'ailleurs, quelle est l'origine des lois qui nous concernent? iNous savons qu'il existe un ancien décret qui défend de consacrer aucun dieu nouveau sans l'approbation du sénats Yoilà pourquoi Tibère, instruit de ce qui s'était passé en Palestine, proposa au sénat

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