‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 61 sur 223 · SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LEÇON

Le crime de lèse-majesté imputé aux chrétiens. — Gravité de ce chef d'accusation dans le système politique inauguré par Tibère. — L'apothéose impériale, dernier mot du polythéisme romain. — Les actes proconsulaires des martyrs scillitains dans leurs rapports avec V Apologétique de Tertullien, — La doctrine chrétienne sur la distinction des deux pouvoirs. — Basses adulations d'Horace et de Lucain. — Mâle fermeté de langage des apologistes. — Tertullien sait concilier le respect du pouvoir avec la dignité de la conscience chrétienne. — La di>inisation de César dans le panégyrique de Trajan par Pline. — La flatterie conduisait les païens au mépris de l'autorité : facétie de Sénèque sur la mort de Claude. — Ni factieux ni serviles, telle était la devise des premiers chrétiens.

Messieurs,

Parmi tous les griefs que les magistrats de Tempire faisaient valoir contre les chrétiens, il n'en était pas de plus redoutable pour ces derniers que l'accusation de lèse-majesté. Ne pas adorer les dieux de l'Olympe paraissait chose grave ; mais à côté de ces dieux il y en avait un autre, auquel on croyait moins, mais que l'on craignait plus: ce dieu, c'était l'empereur. En refusant de reconnaître la divinité des Césars, de jurer par leur génie, d'offrir des sacrifices en leur honneur, les chrétiens, disait-on, outrageaient la majesté impériale. Or, ce crime entraînait de soi la peine de mort. Voilà pourquoi cette prévention était devenue l'arme favorite qu'employaient les proconsuls pour atteindre plus sûrement l'objet de leur haine.

120 l'apologétique.

Vous n'ignorez pas quelle grande place occupait le crime de lèse -majesté dans le système politique inauguré par Tibère. Déjà sous la république, la loi Julia punissait ceux qui auraient diminué la majesté du peuple. Qu'était-ce que diminuer la majesté du peuple? Ce n'était rien, et c'était tout. En raison même de son élasticité, une pareille loi permettait de ranger sous ce chef d'accusation tout ce qu'on voulait y mettre. Quand le pouvoir d'un seul eut mis fin aux droits de tous, et que l'empereur fut devenu en quelque sorte l'incarnation du peuple, c'est à sa personne que durent passer tout naturellement les privilèges de la majesté populaire. De là cette fameuse loi de majesté dont parle Tacite, lex majestatis^ et qui devint l'instrument le plus terrible du despotisme romaine Dans son Esprit des lois, Montesquieu a fort bien montré à quels abus violents peut conduire l'accusation de lèse-majesté quand ce crime n'est pas défini. A ce propos, il cite entre autres choses l'application qu'en firent les légistes de la Chine dans une circonstance particulière. « Deux personnes chargées de rédiger la gazette de la cour ayant mis dans quelque fait des circonstances qui ne se trouvèrent pas vraies, on dit que mentir dans une gazette de la cour c'était manquer de respect à la cour, et on les fit mourii' -. » Mais ces raffinements de la sophistique chinoise ne sont que timides à côté des inventions de Tibère et de ses successeurs. Le crime de lèse-majesté s'étendit aux choses les plus indifférentes. Pour en être convaincu, il suffisait, dit Tacite, d'avoir ôté

i. « Adolescebat intereà lex majestatis. » Tacite, Annales, ii, 50. 2. Esprit des lois, 1. xii, c. vu.

ses habits devant une image de César ^ Lorsqu'on voulait se débarrasser d'un homme qui par ses talents donnait de l'ombrage au pouvoir ou dont les richesses excitaient l'envie, les délateurs se hâtaient de glisser à la sourdine, sous le prétexte le plus futile, une accusation de lèsemajesté, et la peine capitale était prononcée. « On épiait les paroles de l'ivresse, dit Sénèque, les naïvetés de la plaisanterie : tout était danger, tout prétexte de sévir était bon. On ne s'informait plus du résultat des accusations, parce qu'il n'y en avait qu'une » Vous concevez dès lors. Messieurs, qu'un procédé si commode n'ait pas du être négligé à l'égard des chrétiens : les charger du crime de lèse-majesté, c'était les vouer à une mort certaine.

Ici du moins, je dois l'avouer, la magistrature romaine trouvait une apparence de raison dans le refus d'un chrétien de jurer par le génie ou par la fortune des Césars. Qui ne voit avec quelle facilité des légistes aussi exercés que ceux de l'ancienne Rome pouvaient transformer ce refus en manque de respect pour la majesté impériale ? Grâce au progrès intellectuel dont nous sommes redevables à l'Évangile, nous avons peine à comprendre aujourd'hui que l'esprit d'un peuple ait pu descendre jusqu'à déifier les hommes les plus infâmes qui aient paru sur la terre; et c'est avec raison que nous voyons le comble de la démence dans les prétentions de cette lignée de misérables assez dupes d'eux-mêmes pour prendre leur divinité au sérieux. Mais, sans vouloir contester que

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