Apolog., XVII
'•\. De Testimonio animœ, i.
tienne, parce qu'elle rend à certaines vérités du christianisme un témoignage instinctif et spontané. II y a, en eiïet, dans le symbole catholique, à côté des mystères de la foi, un certain nombre de dogmes qui constituent ce qu'on est convenu d'appeler la théologie naturelle. Ces dogmes, que la science envisage comme les préambules ou les préliminaires de la foi, diffèrent des mystères proprement dits en ce que la raison peut les découvrir par elle-même dans une certaine mesure, et en tous cas les démontrera l'aide des principes qui lui sont essentiels : tçls sont, par exemple, l'existence d'un Dieu unique et l'immortalité de l'âme. Or l'intelligence humaine est ainsi faite qu'elle se sent portée à les reconnaître par une inclination naturelle dont elle ne peut se défendre. L'influence d'un enseignement vicieux a beau passer sur elle, il arrive un moment où la vérité se fait jour à travers les ténèbres qui l'enveloppent, pour se traduire dans un cri d'autant plus expressif qu'il est plus naturel. De là ces locutions familières qui échappaient aux païens et que Tertullien recueille avec soin comme autant d'hommages involontaires rendus à la doctrine chrétienne. En vain le polythéisme avait-il peuplé le monde de divinités plus étranges les unes que les autres, tous ces fantômes s'évanouissaient devant le seul Dieu véritable, quand l'âme laissée à ses propres inspirations exprimait ses espérances ou ses craintes dans les moments difficiles de la vie. De même le désir de l'immortalité inné à l'homme résistait à tous les eflbrts que faisaient les sophistes poiir accréditer l'opinion d'un anéantissement final. Tertullien était donc parfaitement fondé à conclure que la nature triom-
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phait souvent chez les païens d'une éducation mauvaise, et qu'elle reprenait ses droits chaque fois que la vérité, se dégageant des liens de l'erreur, jaillissait de leur âme comme d'une source primitive , corrompue mais non tarie. La ressemblance de l'homme avec Dieu lui semble telle qu'il croit retrouver sous cette couche épaisse dont l'erreur recouvrait l'âtne des païens les impressions divines qu'y avait laissées la main du Créateur. C'est là-dessus qu'il s'appuie pour affirmer que l'âme est naturellement chrétienne, parce qu'en dehors de tout travail scientifique son témoignage s'accorde avec certaines vérités du christianisme, comme un écho de la voix de Dieu qui se fait entendre au fond de la conscience.
J'ai dit. Messieurs, que la proposition de Tertullien touchant ce qu'il appelle le christianisme naturel de l'âme, se restreint à cette partie du symbole catholique qui reproduit les vérités rationnelles, celles que l'intelligence humaine peut démontrer à l'aide des principes qui lui sont propres. Assurément, rien ne fait plus honneur à la perspicacité de l'apologiste africain que d'avoir signalé cet accord de la conscience avec l'Évangile. Or, si je ne me trompe, il est permis d'étendre jusqu'aux mystères de la foi cette doctrine si haute et si féconde. Non pas que la raison puisse arriver par ses seules forces à découvrir ces mystères , ni même à les établir par des preuves tirées de son propre fonds. Mais, ce qu'on peut alFirmer sans crainte, c'est qu'il existe une corrélation étroite entre les dogmes révélés et les principes de la raison ou les besoins de l'âme humaine. Parcourez tout le symbole catholique, de la Trinité à l'Eucharistie,
prenez l'une après l'autre toutes les institutions chrétiennes, depuis la hiérarchie jusqu'aux sacrements, vous ne trouverez ni un article de foi ni une pratique religieuse qui n'ait son point d'appui ou sa base rationnelle dans les lois de la nature. L'ordre divin est si bien adapté dans tous ses détails à l'ordre humain, qu'il résulte de cette appropriation du christianisme à la nature une harmonie parfaite. Par là, nous ne prétendons nullement confondre la raison avec la foi , ni la nature avec la grâce ; nous ne faisons qu'établir entre elles un rapport de convenance et de conformité, qui nous permet de voir dans l'une l'ébauche ou la préparation de l'autre. Dans ce sens-là, on peut encore dire avec Tertullien, que Fâme est naturellement chrétienne. Si l'Évangile, tout mystérieux qu'il est, ne répondait pas aux besoins et aux aspirations légitimes de l'homme , on ne comprendrait pas qu'il fût devenu pour nous comme une seconde nature dont nous ne pouvons plus nous dépouiller et qui triomphe malgré nous de l'orgueil et des passions. C'est précisément à cause de cet accord merveilleux de la raison avec la foi , que le christianisme a conquis les âmes depuis dix- huit siècles et que les plus hautes intelligences se sont inclinées devant ses dogmes avec le commun des esprits.
Le principe posé par Tertullien nous amène à faire un retour sur les conditions de l'apologétique moderne. Chose singulière, ces témoignages de l'âme naturellement chrétienne auxquels le prêtre de Carthage en appelait avec tant de confiance, sont également ceux qu'il convient le plus d'invoquer de nos jours. Certes , la
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preuve de la divinité du christianisme par les faits miraculeux qui ont précédé , accompagné ou suivi son avènement, reste toujours la grande base de la démonstration évangélique : et ce serait une tentative aussi téméraire que coupable de vouloir négliger cette voie adoptée jusqu'à nos jours par les apologistes chrétiens. Mais je ne crains pas de me tromper en affirmant que cette méthode emprunte un surcroît de force à celle qui consiste à signaler les harmonies de la raison avec la foi, de la nature avec la grâce. Les Pères de l'Église ne nous ont pas laissés sans modèle sur ce point. Non-seulement ils démontraient, en principe, que la raison humaine ne saurait être contraire à la révélation divine ; mais, par le fait, ils prouvaient que ces deux sources de connaissances convergent l'une vers l'autre et se rencontrent dans le détail même de la doctrine. Or, si je ne m'abuse, telle est aussi la tâche dévolue à l'apologétique moderne. 11 ne s'agit pas uniquement d'établir en général que la philosophie ne peut pas contredire la théologie, ce qui est évident, pour peu qu'on rapproche les deux termes de la question ; mais il faut faire un pas de plus et montrer que chaque dogme, chaque institution du christianisme répond aux lumières de l'intelligence et aux aspirations du cœur humain, ou, comme le dit Tertullien, que l'âme est naturellement chrétienne. Or, cette démonstration qui, je l'espère, sera le résultat du travail théologique dans notre siècle, n'est pas impossible, ni même très-dilîicile. Si les mystères de la foi, comme tout ce qui a l'infmi pour objet, ont un côté par lequel ils échappent à la raison humaine, ils viennent y toucher par un autre endroit ; et c'est ce
point de contact qu'il faut saisir et mettre en lumière. Ainsi le dogme de la Trinité est insondable dans ses profondem's ; mais quoi de plus facile que de retrouver dans l'àme, dans la nature et dans la société, une ébauche ou un reflet de la loi suprême qui régit l'existence divine? L'union des deux natures en Jésus-Christ est assurément un mystère impénétrable ; mais il est impossible de concevoir la médiation divine sous une forme plus appropriée aux perfections de Dieu et aux besoins de l'homme. Ce que je viens de dire de l'incarnation, on peut le répéter de l'eucharistie qui la prolonge et la multiplie en quelque sorte. Dieu rendu accessible à l'homme par la réalité d'une présence spéciale et couronnant par le don de sa vie propre la vie animale et la vie intellectuelle qui se réunissent en nous! Quoi de plus propre à soutenir et à développer la moralité humaine que cette communion avec la divinité? L'incrédulité elle-même n'a pu s'empêcher de reconnaître que l'aveu sacramentel est à la fois le remède et la pénalité les mieux proportionnés à la nature de la faute. Elle est bien obligée d'avouer que l'Église exprime dans sa constitution le beau idéal d'une société religieuse, et que sa liturgie saisit l'homme par toutes les faces , comme ses sacrements s'adaptent à chaque âge ou à chaque situation de la vie. Je ne fais qu'esquisser à grands traits ce plan de démonstration chrétienne. Déjà quelques esprits vigoureux y ont mis la main depuis un demi-siècle, et il en est résulté des œuvres vraiment originales; mais celui qui réunira ces éléments épars, pour les coordonner dans une large et puissante synthèse, élèvera un monument qu'on pourra nommer la somme théologique de notre temps.
18Zt TRAITÉ DU témoignagf: de i/ame.
Pour en revenir à Tertullien , nous devons conclure de son Traitî' mr Je Icmoigna^e de l'âme , que l'apologiste chrétien n'amoindrit pas plus les forces naturelles de la raison qu'il ne cherche à les exagérer. En attribuant à l'âme humaine ces élans spontanés, instinctifs, dont nous venons de parler et qu'il appelle eruptiones dans son langage expressif, il s'éloigne de cette école extrême qui voit dans l'enseignement extérieur l'unique source de nos connaissances : pour lui, la nature, c'està-dire la conscience ou le sens intime, est une maîtresse dont l'âme répète les leçons : Magistra nnlura ^ anima diseipula ^ D'un autre côté, il ne saurait venir en idée à personne de vouloir reprocher des tendances rationalistes à l'écrivain qui, avec Pascal, a dépeint sous les couleurs les plus énergiques la faiblesse et la corruption de notre nature. C'est donc à tort que, dans son Histoire de la philosophie rhrêtiemie , le docteur Ritter accuse Tertullien d'avoir emprunté aux stoïciens ses idées sur les conditions de la nature humaine - : il n'y a pas la moindre analogie entre les deux doctrines. D'après le Portique, l'âme se suffit parfaitement à ellemême; le sage n'a besoin que d'écouter la voix de la nature et de vivre conformément à ses lois pour arriver
1. De Tesfim. animœ, v. « Quidqtiid aut iJIa edocuit, aut ista perdidicit, a Deo traditum est, magistro scilicet ipsius magistrœ. » Il s'agit ici du sens intime, et non de l'enseignement social; car Tertullien oppose précisément ce témoignage de l'âme chez les païens aux leçons qu'ils recevaient du dehors. Saint Augustin n'a fait que développer cette proposition de son devancier dans sa belle thèse sur le maître intérieur de l'âme humaine.
2. Gefichichte der chrisllichen Philosophie. Erster Theil, Hambourg, 1841, p. 3G3.
au bonheur : cette école oubliait que l'homme porte en lui les marques d'une déchéance profonde, que la voix des passions couvre souvent celle du devoir comme les ténèbres de l'erreur étouffent les lumières de l'intelligence. Tertullien n'a garde de méconnaître les ravages causés par le mal dans l'existence humaine. S'il admet que l'âme conserve à son insu et malgré elle une tendance naturelle vers le vrai et vers le bien, tendance qui résiste aux vices du cœur et aux égarements de l'esprit, il cherche dans la révélation un secours pour la raison et dans la grâce divine un remède contre les défaillances de la nature. Il veut amener les païens à la religion chrétienne en leur montrant qu'elle vient répondre à toutes les aspirations légitimes de l'âme, et corriger ce qui s'y trouve de défectueux ou de mal ordonné. Par là il indique les forces naturelles de l'intelligence et de la volonté en même temps qu'il en prouve l'insuffisance pour l'entière possession de la vérité et pour la pratique constante de la vertu. Tel est le sens exact et précis de l'opuscule .mr le témoignage de Vâme.
Nous avons joint l'étude de ce petit traité à celle de V Apologétique dont il forme le complément. Certes, rien n'était plus propre à incliner vers le christianisme l'esprit des païens que d'établir l'étroite correspondance des dogmes évangéJiques avec les témoignages naturels de l'âme. Mais, comme on a pu l'observer plus d'une fois, les préjugés ne raisonnent pas, surtout quand ils ont pour eux la force matérielle. La magistrature romaine continuait à persécuter les chrétiens sans s'inquiéter de leur innocence ni de leurs arguments. C'est pourquoi
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Tertullien achève sa requête en avertissant le pouvoir de l'inutilité de ces violences contre une société qui grandit avec la lutte et se fortifie par elle.
(( Courage donc, dignes magistrats ! Assurés que vous êtes des applaudissements du peuple tant que vous lui immolerez des chrétiens, condamnez-nous, déchirez nos corps, appliquez -les à la torture, broyez -les sous vos pieds î Vos barbaries sont faites pour prouver notre innocence : c'est pourquoi Dieu permet que nous souffrions ces choses. Dernièrement, en condamnant une chrétienne à être exposée dans un lieu infâme plutôt que de la livrer au lion de l'amphithéâtre, vous avez reconnu que la perte de la chasteté est pour nous un supplice plus terrible que la mort elle-même. Mais où aboutissent les raffinements de votre cruauté? Ils sont l'amorce du christianisme. Plus vous nous moissonnez, plus nous multiplions, et le sang des martyrs devient une semence de chrétiens. Un grand nombre de vos sages ont recommandé la résignation et le mépris de la mort, Cicéron dans les Tiisridanes, Sénèque dans les Hasards, Diogène, Pyrrhon, Callinicus. Or l'exemple des chrétiens est mille fois plus éloquent que les discours de vos philosophes. Ce prétendu entêtement que vous nous reprochez est une leçon puissante. Qui peut assister à ce spectacle sans éprouver le désir de scruter le mystère qu'il renferme? Le mystère une fois pénétré, ne vient-on pas se joindre à nous? Cne fois dans nos rangs, n'aspire-t-on pas à souffrir, pour recevoir en échange la plénitude des grâces divines, pour obtenir au prix du sang le pardon des péchés? Car il n'est pas de fautes que le martyre n'efface. Aussi, grâces vous soient
rendues pour vos sentences de mort ! Mais que les jugements de Dieu sont contraires à ceux des hommes! Tandis que vous nous condamnez, Dieu nous absout ^ »
Je n'ajouterai que peu de mots à cette page, l'une des plus belles qu'on puisse trouver dans l'éloquence chrétienne. C'est là une de ces beautés de premier ordre qui rendent tout commentaire superflu. Vous chercheriez en vain dans Démosthène ou dans Cicéron une péroraison qui s'élève à cette hauteur de langage. Aussi plus d'un trait de ce célèbre morceau est -il devenu proverbial. Chaque fois qu'un orateur chrétien veut formuler la grande loi d'après laquelle l'Église renouvelle sa fécondité dans le sacrifice, il cite le mot de Tertullien : « Le sang des martyrs est une semence de chrétiens. )> Et quand l'innocence persécutée en appelle des jugements de la terre à ceux du ciel, elle ne manque pas de répéter avec le prêtre de Carthage : « Les hommes nous condamnent, mais Dieu nous absout. » C'est le propre des hommes de génie d'exprimer la vérité sous une forme qui ne permet plus de séparer leur pensée de l'expression qu'ils ont employée pour la rendre.