Commonitor, cap. xvdi
2. S. Jérôme, Apologie contre Rufin. « lnijeninm laïuio, hœreses ilaiiiuo. »
4S6 LANGUE ftE tERtLLLtEN.
que de sévérité. Tertullien s'est gravement mépris sur les conditions générales de la moralité humaine. Certes, un rigorisme inspiré par de tels motifs eût été excusable, si, averti par l'autorité compétente, le prêtre de Carthage n'avait persisté à le soutenir avec une opiniâtreté invincible. Là est sa grande faute. On voudrait pouvoir se consoler par la pensée qu'il était peut-être revenu à de meilleurs sentiments vers la fm de sa vie; mais le silence complet de l'antiquité laisse planer un doute pénible sur ses dernières années. Tout ce que des renseignements précis permettent d'affirmer de plus favorable, c'est qu'il se sépara plus tard des montanistes ; mais, au lieu de renoncer à ses erreurs, il devint chef d'une nouvelle école appelée les TertulUanistes '. Dans cette phase extrême de son activité théologique, il mitigea quelque peu ses doctrines antérieures, tout en maintenant son opinion sur les secondes noces et sur l'autorité des prophéties particulières. Voilà toute l'amélioration qu'un ancien document nous autorise à supposer, et encore la source est-elle fort incertaine ^ Cet homme, si dur aux erreurs et aux faiblesses d'autrui, manquait essentiellement de mesure, ce qui, pour l'esprit, produit les jugements faux, et pour le caractère, les emportements de la passion. Il n'y avait pas chez lui un équilibre suffisant entre la raison d'une part, l'imagination et le sentiment de l'autre. L'humilité, cette sauvegarde du talent, aurait pu remédier au manque d'harmonie, en éloignant le danger par la soumission à une règle; l'orgueil devait y ajouter l'aveuglement d'un esprit impatient du frein. J'ai prononcé le mot orgueil, et non sans regret ; mais comment ne
1; S. Augustin, de Hœres., 86 : « Postmodum Tertulliauus etiam ab ipsis (Gataphrygis) divisus, sua conventicula propagavit. » 2. Prœdestinatus, lib. i, de Hœr. 26.
pas voir une opinion exagérée de soi-même dans le fait d'un homme qui veut en remontrer à l'Église entière, et qui traite le corps des pasteurs avec un mépris insultant? C'est ainsi, Messieurs, que les causes morales achèvent d'expliquer les erreurs de l'intelligence. Tertullien, devenu montaniste, acessé de comprendre que le génie lui-même ne saurait se passer de règle, et que la science a besoin d'une direction supérieure qui l'empêche de s'égarer. Illusion fatale! Loin de s'affaiblir ou de s'abaisser en se soumettant à une autorité qui n'est autre que celle de Dieu, l'homme trouve au contraire dans cette obéissance légitime son élévation et sa force.
Eh bien, deux siècles plus tard, sur cette même terre d'Afrique, un autre homme de génie saura mieux comprendre cette grande loi. Je n'oserais pas dire que nous rencontrerons chez lui un esprit plus original que celui de Tertullien; cav j'ignore. Messieurs, si l'énergie créatrice qui distingue le prêtre de Carthage a été surpassée par un écrivain quelconque des premiers siècles de l'Église. Mais quelle supériorité de jugement et de caractère, à côté d'une érudition non moins vaste ! Comme toutes les facultés sont bien pondérées dans cette intelligence d'élite, et ajoutent par leur harmonie aux qualités d'une belle âme 1 Lui aussi parcourra le vaste champ des connaissances divines et humaines : d'ardentes controverses rappelleront dans la lice, oii il reste jusqu'à la fin de sa vie, toujours armé pour la cause de l'Église; mais il portera dans la spéculation cette défiance de soi-même qui est une force contre l'erreur, et dans la lutte ce calme et cette mesure qui conservent à l'esprit la justesse du coup d'œiJ. Entre les extrêmes où s'agite la passion, il suivra la voie droite où se tient la vérité. Ce n'est pas lui qui appuiera sur un point de la doctrine aux dépens de l'autre : science et foi.
4oS I.AiNdl !•; I)K Ti:i! I I l.l.l l«>.
t^ràce e( libre arhitrt'. liusoii d révélation, philosophie et théologie, il cherche à concilier ces grandes choses de Dieu et de l'homme, en saisissant de haut ce qui les distingue. Puis, lorsqu'au milieu de ces controverses où les meilleurs peuvent s'égarer, il rencontrera sur son chemin un jugement de l'autorité qui met tin au débat, il dira ce mot de l'humilité, où se révèle toute une vie : Rome a parlé, la cause est finie ! Voilà ce que sera saint Augustin. Et si je compare entre eux ces deux grands Africains, ce n'est pas pour me livrer au vain plaisir de faire un parallèle. La Providence s'est plu à réunir leurs noms dans l'histoire de l'Église. TertuUien a eu le mérite de tracer les premiers linéaments de cette vaste synthèse que saint Augustin a construite et léguée aux théologiens du moyen âge, et il était réservé à l'évêque d'Hippone d'effacer jusqu'au dernier vestige les erreurs du prêtre de Car th âge *. Il y a dans la destinée de ces deux hommes, à la fois si rapprochés et si séparés l'un de l'autre, un grand contraste et une haute leçon.
1. s. Augustin nous appreud lui-même qu'il eut le bonheur de réconcilier avec rÉglise catholique ce qui restait de la secte des TertuUianistet. (Ad Quodvultdeum, lib. de Hœr.)