De Besurr. carnis, xxxviii, li, xlvii, xi.vi
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trinos païennes. Comment s'approprier un tel instrument, et le faire servir à un usage tout contraire au passe? Quel moyen de traduire les mystères de la rédemption et de la grâce dans un idiome qui n'avait pas d'expressions pour les rendre ? Le problème était délicat. Pour le résoudre, il n'y avait d'autre alternative que de créer des mots nouveaux, ou de changer la signification des anciens. Ainsi tel terme auquel s'attachait une idée de mépris ou de bassesse, comme le mot hiimilitas, allait prendre une signification plus relevée et désigner une vertu morale. Sénèque avait dit : la miséricorde est un vice de l'àme; l'éloquence sacrée emploiera ce mot pour exprimer l'un des plus beaux sentiments du cœur humain. Le serment par lequel les soldats romains s'obligeaient à garder la fidélité envers l'empereur, s'appelait sacramentiim ; une application des plus heureuses fera transporter ce nom aux actes mystérieux par lesquels le chrétien s'engage au service de Dieu. Dans la langue militaire de Rome, le soldat ipii veille sous les armes accomplit une station; l'usage consacrera cette formule pour marquer le temps pendant lequel le chrétien demeure revêtu des armes spirituelles du jeûne et de la prière. Voilà comment s'est formée la latinité chrétienne, par une nécessité de la situation, plutôt que suivant un plan prémédité. Et qu'on ne dise pas que cette élaboration du latin théologique a produit la décadence de l'idiome des Romains ; cette décadence était un fait accompli vers la fin du deuxième siècle. Au contraire, si, depuis Tertullien jusqu'à Grégoire le Grand, la langue latine s'est enrichie d'une foule d'œuvres vraiment originales; si elle a survécu à la chute de l'empire et à l'invasion des barbares ; si elle est restée en quelque sorte une langue vivante à côté d'idiomes nouvellement formés, c'est au christianisme qu'elle doit cette longévité
incomparable. En l'adoptant pour son enseignement et pour sa litm-gie, l'Église lui a communiqué sa propre immortalité, et fait d'elle à jamais la langue du culte et de la religion, comme elle avait été si longtemps la langue du droit et de l'autorité.
Ici, Messieurs, le mérite de TertuUien est incontestable. Nous avons eu maintes fois occasion de le constater, le prêtre de Carthage est l'un des créateurs de la latinité chrétienne pour la science sacrée. Assurément, il n'appartient qu'à rÉglise de donner au langage théologique une consécration définitive; mais, en fait de style ou de formules, l'initiative particulière peut être aussi féconde (]ue louable, surtout à une époque oii la terminologie n'est pas encore complètement fixée. Avant que le mot personne, par exemple, eût été adopté par l'Église pour désigner le terme des relations divines, il est clair que tel ou tel écrivain avait dû s'en servir tout d'abord. Il en est de même des mots unité, trinité, accidents, substance, procession divine, sacrement, libre arbitre, contrition, confession, satisfaction, etc. Eh bien, tous ces mots, pris dans ce sens théologique, apparaissent pour la première fois chez TertuUien. .le n'en conclurai pas qu'il les a tous créés ni appliqués avant tout le monde à la science sacrée ; mais il est hors de doute que la puissante originalité de son esprit a dû se déployer sur ce point comme sur tant d'autres. Or ce n'est pas rendre à une doctrine un faible service, que de l'exprimer en bons termes ; comme aussi rien n'est moins facile que d'arriver à cet accord parfait du mot et de l'idée. Il faut avoir égard aux difficultés que présente la transformation d'un idiome, lorsqu'on veut apprécier le mérite d'un écrivain placé dans de telles conditions. Si le style de TertuUien a souvent quelque chose de tourmenté et de
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bizarre, c'est qu'il lutte contre une langue païenne, qui se montre rebelle aux idées qu'il veut lui faire rendre. Pour la dompter, il la met en pièces, sauf à la recomposer sur de nouvelles bases: on bien il la jette dans le moule de sa forte imagination, d'où elle sort tantôt avec des formes régulières, tantôt étrangement défigurée. Fant-il s'étonner que dans ce travail sans pré-rédent tout ne soit pas également heureux ? Ainsi le mot trwitas, triim-vnitas , est d'une exactitude parfaite, parce qu'il exprime à la fois l'unité de nature et la trinité de personnes en Dien ; le mot triade, tiré du grec, n'aurait pas ren-lu la même idée; par contre, le terme de corporalitac, qu'invente Tertullien pour désigner la substantialité de l'àme. est fort mal choisi, parce qu'il prête à l'équivoque'. Quand le prêtre de Carthage appelle l'homme
1. C'est faute rl'avnir liieii l'^tuilii'' la laDpue de Tertullien, qu'où s'est quelq lefois mépris sur le véritable sens de ses paroles. Je citerai pour exemple deux passafïes relatifs à l'eucharistie ; et l'on me permettra de m'y arrêter un moment, car, malgré des explications tant de fois données, les écrivains protestants ne cessent d'en ahuser contre toutes les règles d'une saine critique. Un ouvrage récemment publié en Allemagne vient de renouveler cette vieille tactique (Handbuch der Proti'stantischen Polemik. von D"- Hase, Leipzig, 1862, p. iSo). Bien que Tertullien n'ait point traité ea:7?ro/"esso de l'eucharistie, nous avons vu avec quelle énergique précision il s'est exprimé sur la présence réelle et sur le sacrifice de la sainte messe, chaque fois que son sujet l'amenait à parler de ces augustes mystères (leçon xiri ; leçon xvitr; leçon XXI ; leçon xxii; leçon xxxvi, etc.). 11 suffira de rappeler cette phrase devenue célèbre : « La chair se nourrit du corps et du sang de Jésus-Clirist, pour que l'âme s^engraisxe de Dieu, tit et anima Deo saginetur. » (De Besurr. carnis, vui.l Je me demande comment un écrivain catholique devrait s'y prendre pour affirmer avec plus de force la présence réelle et s 'ibstantielle de Jésus-Christ dans l'eucharistie. Il va sans dire que le docteur Hase, suivant une méthode bien connue, laisse complètement ignorer à ses lecteurs protestants ce passage, qui les aurai éclairés, ainsi que d'antres où Tertullien enseigne " qu'il faudrait couper les mains sacrilèges qui tiennent le corps du Seigneur. — Eas manus admovere corpori Douiini, i[Ufp dremouii' eoi pora conferunt... Proh
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un « candidat de réternité», il tire une métaphore superbe des coutumes romaines; mais, lors(ju'il dit que notre chair sera un jour aiigéUfiée angelificata, il risque un barbarisme fort inutile. Je ne veux pas fatiguer voire attention paj* plus de détails; ce que nous venons de dire suffit pour caractériser la langue de Tertullien. Cest une langue qui est en travail pour se former, mais qui n'est pas encore faite ; oii, par conséquent, à côté d'une hardiesse d'invention rare, il reste néanmoins de l'embarras, du tâtonnement ; langue dure, incorrecte, chargée d'hyperboles et d'antithèses, mais admirable de concision et de richesse, là où l'abondance ne devient pas de l'enflure, et où la brièveté du style ne dégénère pas en obscurité.
C'est ainsi que les défauts de Tertullien côtoient partout
scelus! semel Judeei Christo laauus iiituleruut, isti quoHdie corpus ejus lacessunt. 0 mauus praecideudiP I » (De Idolatria, vu.) Quant aux eudroits citùs plus haut, où le prêtre africain parle de hi participation au sacrifice de l'autel, de Voblation anmielle pour les défunts, etc., le polémiste allemand a grand soin de n'en pas dire un seul mot. Par contre, il trouve piquant de transformer Tertullien en calviniste, à cause de deux expressions dont nous allons discuter le sens.
En réfutant Marcion, qui regardait le monde matéi'iel comme indigne du vrai Dieu, Tertullien lui oppose avec raison que le Christ n'a pas dédaigné d'euiployer des éléments matériels pour ses s^acremenls, entre autres le « pain, par lequel il rend présent son propre corps, panem quo ipsutn corpus suum reprœsental. » (Adn. Marc, i, 14.) C'est ce mot reprœsentare qui comble de joie les calvinistes. S'ils étudiaient un peu davantage la langue de Tertullien, ils modéreraient leurs transports. Chez le premier écrivain de TÉglise latiue, le mot reprœsentare a quelquefois le sens de exhibere, ou redderc prœsentem. Preuves .- 1" (De liesurr. carnis, 17.) « Caruem etiam reprœsentandam esse judicio. — 11 faut que la chair soit de nouyedu rendue présente au jugement. » Évidemment il s'agit ici, non d'une présence figurée, mais d'une présence réelle et sul)stautielle de la chair devant le tribunal de Dieu au jugement dernier. 2" (Adv. Marcionem, iv, 22.) « Itaque jam reprœsentans eum : Hic est Filius meus.— C'est pourquoi il l'a montré présent, eu disant: Celui-ci est mou Fils. >> Y a-t-il un calviniste assez osé pour prétendre que Dieu
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SCS éniineiites qualités. Cet homme vraiment extraordinaire a eu le privilège dt; sattirer dans une égale mesure la louange et le Wàme. Eu effet, il a rendu de tels services qu'on se sent porté malgré soi à excuser ses torts ; il a commis tant de fautes qu'on est- tenté parfois d'oublier son mérite. Nous l'avons dit, et nous le répétons, l'Afrique chrétienne a vu surgir au milieu d'elle, dans la seconde moitié du deuxième siècle, une des natures les plus richement douées qui aient apparu sur la scène de l'histoire. Si le génie consiste à créer, et à imprimer à ses créations le caractère de la durée, Tertullien a été un homme de génie dans le sens rigoureux du mot. Nous venons de le voir léguant à la science théologique une langue nouvelle, imparfaite sans doute, mais frappée au coin de son puissant esprit. Si du mot nous passons à l'idée, et de
a montré sur le Tliubor uu signe ou ime figure de son Fils, et non pas le Christ réellement et substantiellement présent? Donc, dans la langue de Tertullieu, le mot reprœsentare signifie parfois montrer ou rendre présent; et si, dans l'espèce, il reste quelque ambiguïté, elle doit disparaître devant les nombreux passages où l'auteur enseigne clairement la présence réelle. Il n'y a plus d'herméneutique possible, si l'on n'admet pas qu'un mot équivoque doive s'expliquer par l'ensemble d'une doctrine. Est-ce que le concile de Trente lui-même n'a pas dit (session xxii, c. 1) que le sacrifice de la messe représente celui de la croix? Ce serait une ineptie d'eu conclure qu'il a voulu nier hi réalité du sacrifice eucharistique, objet même de ses définitions solennelles.
Passons maintenant au mot ^gttre. S'il était vrai, comme on le prétend, que Tertullien se fût servi de ce terme en parlant de l'eucharistie, je n'eu serais nullement étonné. D'une part, l'absence de toute controverse sur ce dogme ; de l'autre, les difficultés d'une terminologie naissante, suffiraient pour expliquer l'emploi d'une expression défectueuse. Nul doute qu'il n'y ait dans l'eucharistie des apparences extérieures et sensUiIe quiindiquent la présence du corps invisible de Jésus-Christ. Déplus, comme le concile de Trente n'a pas hésité à le dire, l'eucharistie est le symbole de l'unité et de la charité qui fait de tous les fidèles les membres d'im seul et même corps, « symbolum uuitatis, symbolum unius illius corporis ». (Session xni, c. i, 2.) Aussi retrouve-t-on môme chez les scolastiques ces mots figure, symbole, image, signe, type, parce que les
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la grammaire à la littérature, il n'est pas un genre d'éloquence religieuse oii il n'ait laissé son empreinte, et cela pour toujours. De grands apologistes avaient paru avant lui; leurs arguments sont devenus les siens, mais il a su rajeunir par sa verve originale un thème rebattu depuis un siècle, en lui prêtant des formesetun éclat oratoires, inconnus auparavant. Minucius Félix, saint Cyprien et Arnobe imiteront V Apologétique, sans toutefois le surpasser. Dans la science du devoir, cet esprit initiateur s'est frayé des voies que les moralistes suivront désormais pour y porter plus de lumières et de sagesse. Je le sais, cette tâche délicate a été l'écueil de sa vie; il n'en est pas qui ait mieux fait ressortir ses qualités. C'était une entreprise difficile, dans le contact permanent de la société chrétienne avec la société païenne, de marquer le
.'ippareuces du pain et du viu aDuouceut, iudiqueut, signitieut que le corps et le sang de Jésus-Christ y sont réellement contenus. Si donc, je le répète, le plus ancien auteur ecclésiastique qui ait écrit en latin, avait fait usage d'une de ces locutions auxquelles les controverses du dix-septième siècle ont attaché une tout autre signification, les règles de la cri. tique défendraient de la prendre isolément, sans tenir compte des textes qui eu éclaircisseut le sens. Mais, hâtons-nous de le dire, toute la difficulté est née d'une traduction fautive. Ici encore il faut avoir égard aux habitudes de style du célèbre Africain, lorsqu'on veut rester à égale distance des accusations imméritées et des apologies maladroites.
Une des figures de grammaire auxquelles l'audacieux écrivain se plait ilavantage, c'est l'hypei'bate , qui consiste à intervertir, à renverser l'ordre naturel du discours. Exemples (Adv. Praxeam, 29): « Cliristus mortuus est,id est uuctus. » « (Adv. Mai^ô., iv, 11.) Aperiam in parabolam os meum, id est similitudiuem... » Par où Ton voit que les appositions unclus, slinilitudmem se rapportent, non pas aux mots qui précèdent immédiatement, mortuus, os meum , mais à d'autres plus éloignés, Cliristus, parabolam. 11 eu est de même pour cette phrase tant contro. versée : « Hoc est corpus meum diceudo, id est figura corporis mei. » {Adv. Marc, iv, 40.) Lisez, en supprimant l'hyperhate : « Hoc, id est figura corporis mei, est corpus meum. — Ceci, qui était la figure de mou corps (dans l'Ancien Testament), est devenu mon corps. » Et qu^on ne dise pas que cette interprétation est arbitraire ; elle est non seulement
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point précis où s'aiTùte la liberté et où commence le devoir. Nous n'avons pas hésité à le dire. Tertullion s'est trompé dans plusieurs ([uestions relatives à la conduite que les lidèles devaient tenir au milieu du paganisme. Et pourtant, lors même qu'on est obligé de le blâmer, comment refuser un reste d'admiration à ce christianisme stoïque qui croit la nature humaine assez haute et assez forte pour qu'il soit
justifiée, mais exigée par le contexte. ^Tertullieii veut prouver à Marciou que les propliéties de l'Aucieu Testameutout été accomplies daus le Nouveau. A cet effet, il cite les passages des prophéties où le paiu était la ligure du corps futur de Jésus-Christ et le viu la^^Mrede sou sang, « ligui'am sauguiuis sui implere concupiscebat... ut sauguiuis vetcrem li^iu-am iu viuo recnguoscas. » Partant de là, il montre que le pain et le viu, figures du corps et du sang de Jésus-Christ dans l'Ancien Testïunent, sont devenus par reucharistie ce qu'ils signifiaient anciennement. « Le f;hrist, dit-il, fit (lu pain Sun propre corps, — pauem corpu? illum suum fecit. » Alors (dans l'Ancien Testament) il se servait du viu pour figiu-er sou sang; aujourd'hui il emploie le viu pour consacrer son sang. — « Ita et nuuc sanguinem suum in viuo consecravit.qui tuucvinum in sanguine figuravil. » Ce n'est pas l'eucharistie que Tertullieu appeUe la figure de Jésus-Christ, mais ce sont les ^«/Mres de l'Ancien Testament, « veterem fif^uram », qu'il déclare accomplies par l'eucharistie, « figuram implere concupiscebat. » Aussi je ne conçois pas qu'on ait voulu chercher une objection dans im passage où la présence réelle et la transsubstantiation sont si clairement enseignées. Il suffit, en effet, de lire attentivement ces paroles : « 11 a fait du pain son propre corps. — De même, dans la mention du calice, établissant le testament scellé de sou sang, il a confirmé la réalité substantielle de son corps. Car il n'y a pas de sang dans un corps, à moins que ce corps ne soit de chair. » Et qu'on veuille bien le remarquer, nous n'avons fait que nous appuyer sur le contexte, sur le raisonnement de l'auteur, sur la signification du mot /îgwra, employé six t'ois dans le chapitre xl pour désigner les figures de l'Aiicien Testament., et pas autre chose. Ue telle sorte qu'il est impossible d'attacher à la phrase de Tertullieu un sens différent de celui-ci : « Ce qui était la figure (le mou corps (dans Jérémie cité immédiatement avant et après), c'est-àilire le pain, est devenu mon corps même; car il n'y aurait pas eu de figure, si ce n'était un corps véritable. — Figura autem non fuisset, nisi veritaiis esset corpus. >- Nous nous sommes arrêté quelque peu sur ces textes, pour faire voir combien il est nécessaire d'étudier la langue d'un auteur, lorsqu'on veut avoir l'intelligence de ses écrits.
possible de faire du conseil un précepte et de l'héroïsme la règle? Puis, quand il se tourne vers l'intérieur de la société chrétienne, poiu' en retracer l'esprit et la discipline, quelle vigueur et quelle poésie de langage dans l'éloge de la patience, de la prière, de la chasteté et de la continence! Gomme cet observateur pénétrant sait fouiller les coins et les recoins du cœur humain, en même temps qu'il plonge dans les profon* deurs de l'ordre surnaturel f Ces admiral)les traités sur la morale et les sacrements deviendront le point de départ de la science chrétienne en Afrique ; et tout en rejetant les erreurs qui s'y trouvent, orateurs et écrivains puiseront largement à cette source féconde. Et enlin. Messieurs, quelle dialectique souple et nerveuse, quelle richesse et quelle variété d'aperçuâ dans ces écrits de controverse, où toute la dogmatique chré= tienne est passée en revue, éclaircie, défendue, depuis l'idée de Dieu jusqu'aux fins dernières de l'homme ! Saint Irénéë avait employé l'argument de prescription contre les hérésies; mais TertuUien saura donner à cette preuve la forme qu'elle a gardée jusqu'à nos jours. Deux siècles plus tard, la polémique avec les manichéens et les partisans de Pelage inspirera de magnifiques travaux sur l'origine et la nature du mal, sur les rapports de la grâce et du libre arbitre, sur les effets de la Rédemption ; mais l'auteur du traité de VAme et de l'ouvrage contre Marcion avait élucidé depuis longtemps les principaux points de l'anthropologie chrétienne; et lorsqu'on observe la direction qu'il a su imprimer à la science théologique dans cette partie de l'Occident, on est moins étonné des tendances positives et du sens pratique qui éloigneront les écrivains de l'Église latine des fausses spéculations de l'Orient. Et pourquoi cet homme, malgré tous ses écarts, a-t-il exercé une telle influence sur les âgés suivants ? Vous T. II. 29
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mo direz : C'était un grand apolof,Mste, un moraliste profond, un controversiste de premier ordre. Cela est vrai ; mais toutes ces qualités n'eussent pas suffi sans une dernière qui les relève et les fortifie. Bossuet disait : On définit les hommes par ce qui domine chez eux. En partant de cette idée, je dirai que Tertullien a été avant tout et par-dessus tout un écrivain éloquent. La chaleur et l'émotion de l'àme, se traduisant dans un langage vif, énergique, coloré, plein de mouvement et d'image, en un mot, la passion oratoire, voilà ce qui suit partout le prêtre africain, soit qu'il disserte sur la couronne d'un soldat ou qu'il défende l'incarnation du Verbe. Tel il s'est montré à nous jusque dans ses moindres productions. Si les ouvrages de l'esprit vivent par la forme autant que par le fond, les siens ont vécu par ce charme de l'éloquence (jui s'impose aux plus indifférents. Aussi je comprends l'enthousiasme qu'ont excité ses écrits depuis saint Cyprien jusqu'à Bossuet; pour vous en donner une idée, je me bornerai à reproduire le jugement qu'a porté sur Tertullien un esprit aussi calme que mesuré, saint Vincent de Lérins :
« Ce qu'Origène est pour les Grecs, Tertullien l'est pour les latins : il tient le premier rang parmi nos écrivains. Où trouver plus de doctrine que dans cet homme? un esprit plus exercé aux choses divines et humaines. Philosophie, écoles philosophiques, origines, luttes et opinions des sectes, histoire et arts, il a tout embrassé av£c une étendue d'esprit merveilleuse. La force et la véhémence de son génie sont telles, qu'il perce ses adversaires comme d'un fer acérée ou les écrase de son poids. S'agit-il des qualités du discours, qui pourrait égaler l'éloge au mérite? Les raisons s'y pressent avec uu enchaînement qui entraîne de son <-ôlé (-«Mix-là mêmes <|u'il
so> gi:me et son .nkllknci:. loo
1)0 parvient pas à persuader. Autant de mots, autant de sentences ; autant de sentences, autant de victoires. Ils le savent, ceux dont il a foudroyé les blasphèmes dans ses nombreux écrits, les Marcion, les Apelle, les Praxéas, les Hermogène, les Juifs, les païens, les gnostiques et tant d'autres. Et pourtant, après tous ces travaux, il n'a pas su rester fidèle au dogme catholique, c'est-à-dire à la foi ancienne et universelle; vers la fin de sa vie, il se mit à soutenir ses opinions nouvelles avec plus d'éloquence que de bonheur, méritant ainsi le reproche que lui adressait le bienheureux confesseur Hilaire : par ses erreurs dernières, il a diminué l'autorité de ses premiers écrits'. »
Pourquoi faut-il que les restrictions de Vincent de Lérins soient devenues nécessaires, chaque fois qu'on prononce le nom de ce grand écrivain, et que nous ne puissions faire son éloge, sans ajouter avec saint Jérôme : « J^admire son génie, mais je condamne ses erreurs ^? » C'est pour la critique un devoir bien triste à remplir : nous iry avons pas manqué, malgré la peine qu'on éprouve à rappeler une chute si déplorable. Mais, du moins, ces égarements d'un homme de génie renferment-ils une leçon utile. La source des erreurs de TertuUien était honorable, si l'on peut s'exprimer de la sorte : le rigide moraliste voulait serrer le frein aux passions humaines. Intention très louable sans doute, mais ((ui ne doit pas excéder les limites du possible. En imposant à la nature humaine un joug qu'elle est incapable de porter, on risque fort de la jeter dans le découragement ou dans la révolte; car l'homme a besoin d'indulgence et de miséricorde, tout autant