Greg. Tur., De Gloria Mart
LES EMPEREURS 1 OQ
annonce quarante-huit et n'en donne que quarante-cinq ; il oublie Attale, qu'il n'aurait pas omis s'il avait eu sous les yeux le texte d'Eusèbe, qui lui prête un rôle si important '. Les détails de Grégoire sont invraisemblables; ne nous montre-t-il pas les frères, auxquels apparaissent les martyrs, élevant une basilique mirae magnitudinis sur le lieu même de l'exécution !
Tous ces témoignages ", y compris celui d'Eusèbe, sont très postérieurs aux événements et pas un contemporain direct — à ma connaissance — n'y fait même une allusion. On comprend le silence des païens, parce que les tribulations des chrétiens ne les intéressent pas; encore peut-on s'étonner que Celse, qui écrit vers ce temps \ ne cherche pas dans le procès de Lyon un excellent exemple pour appuyer son affirmation que les chrétiens sont poursuivis partout et réduits à se cacher. Mais, ce qui ne se comprend plus, c'est le silence des chrétiens '*; pourquoi Tertullien, particulièrement, ne dit-il rien ni des exécutions d'Asie, ni de celles de Gaule ? Est-ce, comme le pense Aube ', parce qu'il est trop loin des lieux où elles 'se passent? Non : il est renseigné sur de plus minces et de plus lointains détails et la distance n'a pas de sens dans l'Église primitive. Un argument peut, à la rigueur, expliquer le mutisme de Tertullien sur les affaires d'Asie, c'est que les exécutions y procèdent de l'application locale d'un édit — celui du Digeste — qui n'est pas spécialement dirigé contre les chrétiens : l'Empereur peut être mis là hors de cause. Mais il n'en va pas de même pour la crise de Lyon, puisqu'il y a, pour incriminer Marc Aurèle, le rescrit que rapporte un document ecclésiastique officiel, la Lettre elle-même. PourquoiTertullien, qui parle de l'édit de Trajan, ne parle-t-il pas aussi de celui de Marc Aurèle? Est-ce simplement par intérêt? S'il en était ainsi, son audace se doublerait d'une rare impudence, qui, l'une et l'autre, pourraient être relevées aussi bien par un païen renseigné que par un
1. D. Ruinart, dans son édition de Grég. de Tours, fait plus que compléter le chiffre indiqué par l'auteur; il ajoute à ses 46, Attale, d'après la Lettre, plus six noms d'après les vieux martyrologes (?) et trois autres encore, d'après la Vie de S. Barnardiis, évèque de "Vienne au ix' siècle; cette Vie est, au plus tôt, du XI" siècle.
2. On en pourrait citer quelques autres, mais ils n'ont aucune valeur, remontant manifestement aux sources que nous connaissons ; à titre de simple curiosité j'en signale deux ; Augustin, De cura pro mort, gerenda, I, 6. — Eucherius Lugdun., Sermo de Sca. Blandina {P. L. de Migne, L, 859).
3. Entre 177 et 180 d'après Harnack, G. A. C. L., II, p. 314.
4. Irénée n'en dit rien dans ce que nous avons de lui; mais, comme nous sommes loin de posséder toute son œuvre, nous ne pouvons rien tirer de son silence.
5. Aube, Du martyre de Ste Félicité et de ses sept fils. Appendice de l'Hist. des Pers., I p. 452.
chrétien jaloux du mérite des confesseurs. Il est certes très naturel que Tertullien atténue les torts du glorieux Empereur à l'égard des chrétiens, qu'il considère volontiers comme authentiques les racontars qui couraient sur l'affaire de la Legio fulminata ; mais ces racontars eux-mêmes ne sont-ils pas une preuve de l'ignorance dans laquelle les chrétiens vivaient des horreurs de Lyon?
Il n'y a, à mon sens, qu'une conclusion possible; Tertullien n'a 'connu ni la Lettre ni le décret qu'elle contient; ses contemporains chrétiens les ont ignorés comme lui; or, si cette ignorance est inconciliable avec l'existence dans l'Eglise du document en question, il faut nécessairement arriver à convenir qu'il n'existait point encore, au moins tel qu'Eusèbe l'a connu.
J'avoue que cette conclusion me paraît évidente, si je rapproche cette remarque décisive du silence de Tertullien et de ses contemporains, des quelques réflexions que le texte lui-même nous a suggérées. Je crois qu'il y a eu à Lyon ou à Vienne, peut-être dans les deux villes, quelques exécutions de chrétiens à l'époque de Marc Aurèle et qu'il a pu périr dans l'aventure une cinquantaine de fidèles. Il a pu aussi, à la rigueur, exister dès lors une lettre des survivants, mais beaucoup moins développée que celle d'Eusèbe. Marc Aurèle ne serait point intervenu en personne dans les poursuites et les autorités locales auraient simplement appliqué le rescrit de Trajan ou le premier rescrit de l'Empereur vivant — celui jiu Digeste. On conçoit qu'une affaire réduite à ces proprotions |ait pu être, non pas ignorée de Tertullien, mais passée par lui sous silence, parce qu'elle n'était réellement pas plus imputable à Marc Aurèle que les exécutions d'Asie; sa condescendance intéressée a pu aller jusque là sans trop forcer sa conscience '. Plus tard, peut-être vers l'époque de Dèce ou de Valérien, la lettre primitive fut refondue, développée suivant un remarquable parallélisme avec la fameuse lettre de Pline; on y introduisit notamment la réponse du Trajan sous forme d'analyse sommaire d'un édit de Marc Aurèle.
Si on accepte cette hypothèse, toutes les obscurités s'expliquent : le vague du début, les incertitudes relatives au juge et l'arrestation des chrétiens dans les deux provinces, l'ampleur donnée au récit minutieux des supplices. Nous sommes en présence d'un document d'entraînement au martyre, d'une œuvre d'exaltation rédigée dans sa forme actuelle en Asie, probablement en Phrygie. On peut aller plus loin dans le doute et croire la Lettre fabriquée de toutes
I. C'est probablement pour une raison analogue qu'il ne dit rien des circonstances qui entourent la mort de Saint Justin.
pièces : Je ne pense pas que ce soit nécessaire. Il a parfaitement pu , se produire à Lyon quelques exécutions locales, les noms des martyrs peuvent même être authentiques et l'esprit général de leurs épreuves exact; mais nous nous expliquons pourquoi Tertullien a pu, sans craindre d'être catégoriquement démenti, affirmer que Marc ; Aurèle n'avait pas été persécuteur.
Il espère évidemment que Sévère, « le plus constant des princes » et Antonin son fils, qui a sucé le lait d'une chrétienne ', suivront les glorieux exemples de leur famille d'adoption. Quand il écrit l'Ad Scapulam, quelques années après l'Apologétique ', il affirme qu'ils les ont suivis : nous y voyons que Sévère a résisté à un tumulte populaire soulevé contre les chrétiens \ C'est très vraisemblable, car il était homme à tenir tête à l'émeute, quel qu'en fût le motif et pour le principe. Il a gardé, ajoute Tertullien, un médecin chrétien qui l'avait sauvé; c'était de la simple reconnaissance et aussi de la prudence : il pouvait, ayant éprouvé son habileté, désirer se la ménager pour l'avenir. Peut-on conclure, sur ces deux faits, que Sévère a été généralement bienveillant à l'égard des chrétiens, alors que divers témoignages ^ s'accordent à placer sous son règne un peu plus que des affaires isolées ? L'existence seule de V Apologétique^ de VAd Nationes, de ÏAd Scapulam et de VAd Martyras ^ suffirait, semble-t-il, à établir que l'Église d'Afrique n'eût pas toujours la vie tranquille du vivant de Tertullien.
Nous voici encore en présence d'une question épineuse.
A l'époque où fut écrit VAd Scapulam^ la persécution qui semble, d'après la lettre même de cet opuscule, s'étendre à toute l'Afrique, ne serait-elle pas le résultat d'ordres généraux ^1 De tels ordres semblent en effet attestés par Spartien '; à l'en croire, Sévère interdit la propagande chrétienne sous les peines les plus graves. Sans
i. Ad Scap., 4... quem et Antoninus optime noverat, lacté christiano educatus.
2. Noeldechen, Abfassuugs^eit, p. 97 et p. i63, établit de façon très vraisembla,ble que cet ouvrage se place en 211 ou 212; c'est également l'avis de Keumann, Derrôm. St., p. i85, n. 2.
3. Ad. Scap., /\. : Sed et clarissimas feminas et clarissimos viros Severus sciens huius sectae esse, non modo non laesit, verum et testimonio exornavit et populo furenti iis non palam restitit.