Ad nat., I, i
l34 CHAPITRE IV •
gravité duquel il est inutile d'insister : il laisse évidemment le libre passage à toutes les hérésies personnelles en matière d"obéissance publique. Essayons donc de saisir ce que Tertullien pense de la justice, parce que c'est d'elle que dépend le bon fonctionnement de la loi et que c'est surtout par son intermédiaire que les chrétiens prenaient contact avec la loi elle-même.
Des textes évangéliques et apostoliques, deux idées paraissent ressortir. L'une est que les premiers chrétiens n'eurent pas mauvaise opinion de la justice romaine; par exemple, tout le récit que fait Saint Jean du jugement de Jésus est assez favorable à Pilate, qui veut relâcher l'accusé et répète : « Je ne lui trouve aucun crime '. » L'autre idée est qu'il faut que les fidèles règlent leurs différends entre eux et ne les soumettent pas aux païens : leur propre intérêt les y engage^ et une haute raison de convenance les y pousse. Puisqu'il est écrit que ce seront eux qui jugeront le monde, pourquoi iraient-ils se faire juger par les infidèles? Ce second principe, si séduisant qu'il pût être, n'était pas d'application facile, sauf peut-être dans une communauté très restreinte, composée de très petites gens aussi peu mêlées que possible à la vie commune du siècle. L'impossibilité d'un pareil isolement, dans les conditions courantes, saute aux yeux; c'est pourquoi il est certain que, dans l'opinion moyenne des chrétiens, la première des deux idées primitives prit le pas sur l'autre ; qu'en tous cas, les frères surent se plier aux nécessités de la vie et recourir à la justice de tout le monde quand il le fallut ^
D'après ce que Tertullien dit de cette justice romaine, nous voyons qu'il est également sollicité par les deux idées que nous venons de marquer. J'ai montré que son critérium ne variait guère ; en voici une preuve nouvelle : tant qu'il ne s'agit pas des chrétiens, il trouve que tout est pour le mieux dans l'organisation de la justice et dès que les chrétiens entrent en cause, nous voyons reparaître sous sa plume les récriminations contre l'injustice humaine
I. Jean, XVIII, 28; XIX, 16. J'ai déjà noté les bons sentiments de Saint Luc à regard des fonctionnaires romains.