Cyprien, Ep., XI, i
2. J'ai cité plus haut : Ep. à Diogn., 4 et Apol., 5o : Semen est sanguis Christianorum; la même idée se retrouve dans : Justin, Dial c. Tryph., 110; Orig., C. Celse, VII, 26; Lact., Inst. div., V, 22, 18 et s., etc.
3. Les textes pullulent, qui nous montrent de nombreuses défaillances et, pour ainsi dire, des défaillances en masse à chaque persécution un peu sérieuse, je cite au hasard : Cyprien, De lapsis, 7 et s. ; Eus., De martyr. Palest., II, i; IV, i. etc.; Martyrium S. Romani, I (Ruinart) ; Eus., De resiirrectione, etc., lib. II, présente l'abandon de la foi comme quasi général à Antioche en 3o3 ; même impression dans Passio SS. Leonis et Paregorii, II (Ruinart). Il arrivait même que des prêtres cédassent; un lapsus de ce genre, ayant racheté sa faute, devint évêque de Rome : c'est le pape Marcellin : Liber ponti/ic, I, p. 162.
4. Toute la correspondance de Saint Cyprien est remplie de la question des lapsi ; ces chrétiens faillis cherchaient alors à rentrer dans l'Église par tous les moyens. Voy. de même Lact., Inst. div., i 3, 10 : Ita tit ut data divinitus pace et qui fugerunt universi redeant...
beaucoup n'y revenaient pas '. J'ai Timpresssion que les pénitents étaient plus nombreux que les renégats endurcis, mais je n'oserais rien affirmer.
Ce ne fut donc pas, en définitive, au point de vue de Tertullicn que les chrétiens ramenèrent en général leurs considérations sur la persécution; n'acceptant point complètement le principe qu'il y voyait et dont il n'était pas lui-même sans comprendre les difficultés d'application, ils modifièrent les conséquences qu'il en tirait cependant. Personne, dans l'Église, ne conseilla jamais de résister à la persécution autrement que par une résignation et une patience invincibles ; c'est que dire le contraire eût été contredire les préceptes même du Maître, détruire réellement le christianisme. La légende de la légion thébaine, si invraisemblable qu'elle soit en elle-même, affirme la persistance chez les chrétiens de l'idée de soumission aux pires injustices \ soutenue par l'idée connexe de la vengeance reportée au jour du Seigneur -'. Moins complet est l'accord sur les autres questions : Peut-on se racheter de la persécution, peut-on la fuir? C'est qu'ici, à côté du précepte, qui agit dans un sens, il faut tenir compte de l'instinct impérieux de la conservation, qui agit dans l'autre *.
1. C'est, semble-t-il, une des conclusions que Ton peut tirer du texte de la Lettre de Pline à Trajan. Si, comme nous avons essayé de l'établir, elle a été au moins interpolée par une main chrétienne; il fallait que l'abandon en masse de la foi ne fût pas chose rare pour que l'auteur de la lettre ait affirmé que les chrétiens de Bithynie avaient ainsi apostasie. Une conclusion analogue me paraît ressortir d'Orig., C. Celse, VIU, 5g, où Celse affirme qu'il ne reste plus que quelques chrétiens errants et cachés. — Une indication est également fournie par Cyprien, De lapsis, 3o, qui nous représente certains lapsi vivant absolument comme des païens, au mépris de toutes les recommandations de l'Eglise : il est probable que ceux-là ne cherchent pas à revenir à la communion et prennent leur parti de leur chute.
2. Lact., Inst. div., V, 20, répète que si les païens prétendent venger leurs dieux, les chrétiens ne se vengent même pas des maux qu'ils souffrent ; ils remettent la vengeance aux mains de Dieu.
3. Cyprien, Ad Demetrian, 24 : ... cum iudicii dies venerit, quac laetitia credentium; il vient de dire que les incrédules seraient condamnés à des supplices éternels.
4. Eus., De martyr. Palest., IV, montre bien quel grand rôle ce sentiment naturel jouait dans la communauté chrétienne. Dans les Acta SS. Marciani et Nicandn, 111 (Ruinart;, nous voyons assez bien opposés les deux points de vue, celui du chrétien qui s'est abstrait de l'humanité et celui du chrétien encore homme. Les deux saints marchent au supplice escortés de leurs parents, suivant une coutume fréquente, notamment de leurs femmes ; celle de Nicander est toute fière de se dire épouse de martyr; mais celle de Marcien le supplie de céder : Vae miserae mihi ! Non mihi respondes? Miserator esto mei, Domine, aspice filium tuum dulcissimum... Quid festinas ? Quo tendis ? Cur nos odisti .' ... Et lui réplique : Quamdiu Satanas mentem tuam atque animum obcaecavit? Alors un des chrétiens de l'assistance intervient et tient la femme qui continue de pleurer et de gémir; au moment de mourir, Marcien l'embrasse, ainsi que son enfant et les recommande à Dieu.
Tertullien nous indique un moyen très simple, employé par certains chrétiens pour concilier le respect de la foi et le désir de vivre; il consistait à éviter le tribunal, en achetant quelque subalterne qui fermait les yeux ou effaçait un nom d'une liste fâcheuse. La foi n'avait pas à souffrir de ce subterfuge, puisqu'elle n'était pas directement mise en cause par lui ; mais il permettait d'éviter le scandale d'une apostasie arrachée par les tortures. Les intransigeants objectaient qu'en tous cas fuir le combat était une lâcheté. Il y avait encore un moyen de détourner de soi la persécution, mais il était un peu moins loyal que le précédent et il compromettait au moins les apparences : on achetait à quelque agent de Vofficium, ou on en obtenait gratuitement, parfois même avec l'autorisation du praeses, un certificat fictif de sacrifice {libelliim)\ Ofiiciellement, le chrétien qui possédait un certificat de ce genre était réputé païen auprès des autorités et, comme le plus souvent l'apparence leur suffisait, elles se contentaient de la réputation. Ce fut, aux temps héroïques, une grosse question que de savoir quelle attitude les vrais fidèles prendraient à l'égard de ces faibles trop prudents et de ces faillis d'intention qu'on nommait libellatiques. Fallait-il les traiter comme des faillis ordinaires, ou leur être indulgent? Dans ce dernier cas, quelles conditions convenait-il de leur imposer? Les martyrs n'étaient pas disposés d'ordinaire à abandonner le bénéfice de leur effort ^ car il semble bien qu'ils n'aient pas tous péché par excès de modestie '; et s'ils consentaient à prendre en pitié les chrétiens chancelants, c'était parfois pour se rehausser en quelque sorte eux-mêmes en leur octroyant le pardon par la grâce de leurs propres mérites ^ ; et alors il leur arrivait d'agir avec une précipi-
1. Acta SS. Agapes, Chioniae, etc., IV (Ruinant). Le Praeses dit aux accusés : ... cumque ad hodiernum diem iussa a stationariis, ac primis militibus Christi negationem scriptam profiteri, facere id recusetis. — Cypr., Epist.y LXVII. M. l'abbé Duchesne a signalé deux certificats de ce genre : Soc. des Antiq. de France {Séances), 23 mai i8g4.
2. Cyprien, Ep. LIX, i5, nous dit qu'il éprouve de grandes difficultés à faire rentrer certains lapsi dans le sein de l'Église, parce que des fidèles y font résistance. Voy. Eus., H. E., VI, 43, sur Novat et sa secte, qui refusent toute communion avec les faillis repentants. Les Novatiens sont des exagérés et des ambitieux qui n'ont point l'approbation de l'Eglise vraiment orthodoxe, mais il est clair qu'ils représentent une opinion qui se comprend.
3. Clém. Alex., Strom., VII, 1 1, 66 ; Cyprien, Ep., XI, 1 ; XIII, 4; XIV, 2, etc.
4. Eus., H. E, V, I, 45, citant la Lettre des églises de Vienne et Lyon, signale déjà rintervcnlion des confesseurs qui font rentrer les faillis dans la communion ; H. E., V, 42-44, signale le même fait à Alexandrie pendant la persécution de Dèce. Cyprien, Ep., XV, i-3; XX, 2, etc., s'élève avec force contre le manque de discipline des confesseurs, qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas; il semble bien, en effet, que les martyrs de son église aient été quelque peu imprudents et que leur bienveillance pleine de suffisance ait inspiré aux lapsi des exigences très gênantes pour l'évêque. (Voy. partie. Ep., XXVII, 2-3).
LA PERSÉCUTION. — LES TROUBLES ET LES RÉVOLTES l65
tation inconsidérée. Si l'entente était difficile à établir dans l'Eglise au sujet des lapsi, elle Tétait de même au sujet des libellatiques '. On conçoit d'ailleurs que les hésitations fussent longues et graves, car il y avait beaucoup de nuances dans le détail des défaillances. Les uns abjuraient facilement, les autres presque au seuil du triomphe ' ; les uns pleuraient sincèrement sur leur chute ^ d'autres affectaient un air de bravade '' ; certains mêmes n'allaient que jusqu'à la pensée de l'apostasie, sans passer au fait \ On ne pouvait leur infliger à tous le même traitement. Or, les fidèles éprouvés étaient aisément absolus dans leurs jugements, les uns très indulgents, les autres très sévères, sans beaucoup de tempéraments ^. Nous n'avons pas à étudier cette affaire des lapsi qui, après avoir fait passer de mauvaises heures à saint Cyprien ', occupait encore les conciles d'Arles, d'Ancyre et de Nicée au iv^ siècle '^j mais celle des libellatiques lui est connexe.
Saint Cyprien met dans la bouche d'un libellatique un petit soliloque qui rend assez bien compte de l'état d'esprit de cette sorte de chrétiens '' : « Je savais qu'il n'est pas permis à un serviteur de Dieu de sacrifier aux idoles et d'adorer de vains simulacres : certainement je n'aurais point fait une telle chose; mais l'occasion se présenta à moi d'obtenir un certificat de sacrifice; je ne l'aurais pas non plus pris si on ne me l'avait offert; enfin je suis allé trouver le magistrat, ou j'ai chargé de la commission quelqu'un qui y
1. L'Eglise de Rome, au iii^ siècle, assimile les libellatiques aux faillis : ap. Cypr. ,£;?., XXX, 3.
2. Eus.. H. E., IV, i5, 7 et 8, raconte, d'après la Lettre de l'Eglise de Smyrne, l'histoire du Phrygien Quintus qui cède tout de suite. Sur ceux qui cèdent presque in extremis, voyez : Cyprien, Ep., LVl; De lapsis, i3; Passio SS. Theodoti, etc., IX (Ruinart); Mart. S. Nicephori, VI (Ruinart).
3. Cclerinus, ap. Cyprien, Ep., XXI, 2, montre des faillies se répandant en bonnes œuvres pour se faire pardonner. Voy. de même : Cyprien, Ep. XXIV; Acta SS. Pionii, etc., XII et s. (Ruinart), nous montrent quelques lapsi en pleurs devant la porte de la prison; le confesseur les harangue et les encourage.
4. Cyprien, De lapsis, 3o : ils fréquentent les bains mixtes, ils regardent les pauvres sans faire l'aumône, ils vivent dans la débauche et étalent une gaieté inconvenante, etc.; Ep., XXXIII, 1-2, nous montre les attitudes diverses que prennent les lapsi vis-à-vis de l'évêque.