LE SERVICE MILITAIRE, LE SERVICE CIVIL ET L'IMPOT
I. Le service militaire; son importance au point de vue de l'Empire; ce qu'en pensent les premiers chrétiens. — II. Doctrines de Tertullien. — III. Evolution des idées chrétiennes sur la question. — IV. Le service civil; la crise des charges publiques; attitude des chrétiens avant Tertullien. — V. Opinions de Tertullien. — VI. En quoi elles sont modifiées par l'Eglise. — VII. L'impôt; les chrétiens, et Tertullien en particulier, s'y soumettent. — VIII. Conclusion sur les devoirs des chrétiens envers l'Empire d'après Tertullien et sur les modifications que l'Eglise apportera à ses doctrines.
I. — Ce manque de patriotisme, cette froideur ou ce mépris pour tout ce que l'armée romaine devait continuer à défendre, n'étaient point très propres à faire des soldats, lesquels ont avant tout besoin de croire à quelque chose '. Sans doute, il n'est pas rare de rencontrer un esprit militaire très fort chez des hommes qui connaissent peu ou qui ignorent l'amour de la patrie. Cet esprit doit même exister, en même temps que le patriotisme, dans toute bonne armée, quoiqu'il ne soit point très relevé de sa nature. Il est fait, certes, pour une certaine part, du culte du drapeau, ce qui est très grand et de l'amour de la discipline, qui est une des formes de l'abnégation; mais il est fait aussi de la crainte du châtiment, de la routine journalière, de certaines habitudes de vivre et de laisser aller, qui ne sont pas choses très nobles ; il est fait encore d'un peu d'orgueil, de beaucoup de vanité empanachée et surtout de cette conviction profonde de sa supériorité qu'acquiert aisément un homme armé et employé aux besognes brutales, en face du citoyen paisible. Naturellement, plus l'armée est éloignée de la société civile par son recrutement et son genre de vie, plus cet
I. Sur l'organisation de l'armée de l'Empire, voir R. Gagnât, L'armée romaine d'Afrique, Paris, Leroux, i892,in-8°, et, du même, les articles Dilectus et Exercitus dans le Dict, des Ant.
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esprit militaire se développe en elle. Tel était justement le cas de l'armée de TEmpire : elle se recrutait par engagements volontaires ' ; c'était un métier que d'être soldat et les soldats — sauf les prétoriens — vivaient en temps normal très séparés du peuple. Or, rien dans les sentiments et les idées que nous venons de passer en revue, au précédent chapitre, rien ne fait croire que le chrétien selon Tertullien puisse, à défaut de patriotisme, prendre quelque chose de cet esprit militaire. Le culte d'un drapeau tout chargé d'emblèmes idolâtriques devait lui déplaire plus encore que celui de la patrie ; la discipline et l'obéissance passive qu'elle exigeait, avaient tout à craindre de sa conscience, que le moindre soupçon d'idolâtrie épouvantait ; lui qui devait être modeste, retiré du monde, humble de cœur et pacifique, pouvait-il avoir quelque penchant à parader et à verser le sang ?
Le problème était d'une gravité extrême, car les Romains n'ignoraient pas qu'en outre de la protection des dieux, leur organisation militaire, après leur avoir assuré l'empire du monde, avait encore la tâche de le leur garder. Nous avons vu également que le gouvernement impérial reposait sur l'armée, qu'elle était pour lui condition nécessaire de stabilité et même de vie ^. Or, dès les Antonins, la discipline s'était énervée et le recrutement devenait difficile ^; dès lors, quelques païens réfléchis accusaient les chrétiens de cette décadence et signalaient le mauvais exemple qu'ils donnaient en fuyant le service militaire *.
Nous n'avons guère d'indications précises sur la véritable attitude des chrétiens, pour la période qui précède Tertullien; mais, quand Celse leur reproche leur abstention, il est clair qu'il s'en
i.Au temps de Sévère, le jurisconsulte Arrius Menander disait : « Autrefois le service militaire était obligatoire et on punissait de mort le citoyen qui ne répondait pas à l'appel : nous avons renoncé à cette sévérité, parce que nos cohortes se recrutent de volontaires. » Dig. ,XLIX, 16,4, ap. Duruy, Hist. des i?om.,VI, p. 299.11 faut bien dire, d'ailleurs, que le gouvernement impérial fût la cause essentielle de la crise militaire dont il paraît avoir souffert dès le second siècle : il ne tint pas à maintenir dans la pratique la vieille obligation du service militaire pour tous les citoyens et il préféra, par le recrutement volontaire, les écoles d'enfants de troupes, les levées d'auxiliaires, constituer une armée purement impériale et tout en dehors des influences civiles. Tout naturellement les citoyens se désintéressèrent de cette armée.
2. "Val. Max., II, 7, i : Venio nunc ad praecipuum decus et ad stabilimentum romani imperii, salutari perseverantia ad hoc tcmpus sincerum et incolume scrvatum, militaris disciplinae tenacissimum vinculum in cuius sinu ac tutela serenus tranquiilusque beatae pacis status adquiescit.
3. Renan, M. Aur., pp. 253-254. Scion Capitolin, M. Aui-., 21, 23, M. Aurèle a été obligé de compléter avec des gladiateurs, des esclaves et des brigands dalmates, l'armée qu'il dirigeait contre les Quades, parce que les citoyens ne s'enrôlent pas en nombre suffisant.
4. Celse est à ce point de vue très précis : Orig., C. Celse, Vlll, 68.
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prend à leurs doctrines plus qu'aux applications pratiques qu'ils en peuvent déjà faire. Les textes évangéliques demeuraient ambigus sur la question, ou, du moins, présentaient des prescriptions assez contradictoires pour que toutes les opinions y trouvassent leur justification. Le Sauveur avait bien paru interdire la guerre et, a fortiori^ la profession de soldat, puisqu'il avait dit : « Celui qui frappe par l'épée périra par l'épée ' » ; d'autre part, les idées de résignation, de mansuétude, de fraternité, qui sont le fonds même de sa doctrine, cadraient mal avec les nécessités de la guerre. Un vrai chrétien devait donc condamner la guerre et VEvangile lui fournissait les moyens d'étayer sa réprobation. Toutefois, il y avait dans les Écritures plus d'un texte qui pouvait fonder une manière de penser tout opposée ; à s'en tenir au Nouveau Testament, il en était un qui pouvait sembler tout à fait décisif. Jésus avait dit un jour à des soldats d'éviter les excès et de se contenter de leur solde; il ne leur avait pas dit d'abandonner leur profession \ Ailleurs, dans YÉvangile et dans les écrits apostoliques, il était de même question de gens de guerre, sans qu'aucune remarque désobligeante accompagnât la mention qui était faite d'eux et de leur métier ^ Ceux donc qui prétendaient interpréter les Ecritures selon l'esprit devaient déclarer incompatibles la qualité de chrétien et celle de soldat ; ceux, au contraire, qui s'en tenaient à la lettre et qui répétaient volontiers que tout ce qui n'est pas défendu est permis, ne croyaient pas que le chrétien fût tenu de s'abstenir du métier des armes. Il est probable que, dans le christianisme primitif, les deux avis furent soutenus et suivis. Il nous est difficile de savoir quant il y eut des soldats chrétiens et combien il y en eut \ mais la légende de la legio fulminata prouve au moins qu'ils n'étaient pas rares à l'époque de Marc Aurèle, comme les récriminations de Celse suffisent à établir l'existence, à la même époque, de partisans déclarés de l'abstention.
II. — Tertullien, quand il aborde la question à son tour, n'est pas sans éprouver quelque embarras, en raison de ce manque d'unanimité dans l'opinion et la pratique chrétienne \ De plus, il est