‹ TertullienChapitre 212 sur 561 · Réville, op. cit., p. i33 et s · texte numérisé non relu

Réville, op. cit., p. i33 et s

9. Je reviendrai sur cette question à propos de la science, je renvoie cependant aux références suivantes qui suffisent à fonder l'opinion que j'avance : Aulu Celle, Noctcs Att., IX, 4 ; Pline, Hist. Nat. pass. ; Censorinus, De die Natali, en entier ; Calien, De sanitate tuenda ; De Diagn. ex insomniis. De humoribus ; Lucien, Eloge de la mouche. 7 et 12 Et, du côté des chrétiens : Tatien, Adv. Grâce, 27; Teri., De anima, 3i, De pallio, 3; Orig., C. Celse, IV, 57; etc.

leur propagande et poussaient les âmes de la force de leur exemple. Il est probable que toutes ces causes ont agi, une plus que l'autre, selon les individus ; toutefois, il en est une générale, qui semble avoir agi sur le plus grand nombre et plus que toutes les autres ; on pourrait l'appeler la faillite du bonheur humain : La société romaine avait épuisé tous les raffinements de la civilisation qu'elle avait engendrée ; elle s'en était blasée à force d'en jouir et, au milieu de son luxe, de ses opulences, de ses vices moraux et sociaux, elle dut supporter d'affreuses calamités, qui s'étendent, presque sans interruption, — pour ne parler que de la période qui intéresse notre sujet — de la mort de Marc-Aurèle à celle d'Alexandre Sévère. De telles tribulations, au milieu d'un tel raffinement, effaraient les esprits et les âmes et mettaient au cœur des hommes l'impression que leurs efforts étaient décidément impuissants à assurer le bonheur et la paix sur terre : il pouvait sembler naturel de les aller chercher ailleurs. Or, qui sort de la raison humaine et de la science humaine tombe dans l'inconnaissable ouvert à toutes les spéculations et à tous les rêves. Le III® siècle s'y Jeta avec délices et rarement a-t-on vu un pareil chaos de croyances, de superstitions, d'aspirations élevées et de grossières pratiques, jamais, en môme temps, plus d'invraisemblable crédulité et plus de vraie religion.

Les hommes d'alors sont donc des croyants, ils sont même des crédules, n'ayant guère d'autres moyens de liniiter leur foi que ceux que leur donnait leur propre faculté de croire. On conçoit que des hommes puissent ne se préoccuper à aucun degré des questions religieuses, qu'ils y demeurent indifférents, au sens précis du terme, parce que réellement ils n'y pensent jamais. Beaucoup de nos contemporains vivent ainsi et, quand il leur faut prendre parti, ils penchent dans un sens ou dans l'autre, selon la nature des arguments qui se sont, sans qu'ils s'en doutent, accumulés en eux durant leur vie; selon les idées et les impressions qui les ont environnés; surtout selon la réduction qui s'en opère en eux sur le moment. C'est qu'ils ont normalement d'autres préoccupations, ou seulement d'autres occupations, qui masquent celles-là. A la tin du second siècle, la vie pouvait paraître si inutile et si misérable que la pensée devait presque nécessairement se reporter au-dessus et au-delà '. Quelques hommes instruits, convertis au christianisme, après avoir vécu dans le siècle, après avoir partagé ses aspirations et

I. Principium vitae obitus medilatio est (Vers attribué à Xpulée, fragm. 20). C'est presque une pensée chrétienne dans la forme; mais dans la forme seulement, car le chrétien songe à sa hn, dont il connaît très bien le sens et les suites ; Apulée médite sur ce que l'une et les autres peuvent bien être.

suivi ses tentatives pour arriver à la vérité, nous ont fait part de leur état d'àme '. L'impression que nous recevons de leurs confidences ne varie guère de Tun à l'autre. Ils ont tous Tâpre désir de la vérité et ils la cherchent avec ardeur. Quelle vérité ? Non pas celle qui leur expliquera le monde, ainsi que le voulaient faire les vieilles cosmogonies grecques, mais celle qui leur montrera la raison d'être de la vie et son sens moral, celle qui leur ouvrira les mystères de Tinconnaissable. Ils poursuivent leur recherche à travers tous les systèmes philosophiques ; la part de raison qu'ils trouvent en chacun d'eux ne les satisfait pas, car elle est impuissante à résoudre le suprême problème ; mais quand une circonstance quelconque les amène au christianisme, ils s'y plongent avec ivresse. Ils ont une capacité de foi extraordinaire et le christianisme ne demande que la foi : à qui la lui apporte, il offre une solution satisfaisante pour toutes les questions de métaphysique ou de morale; avec lui, plus d'hésitations, plus de discussions ni d'angoisses rationnelles, car, se plaçant en dehors de la raison, il échappe à son contrôle. Tous les contemporains de Saint Justin, de Tatien, de Tertullien ou de Saint Cyprien n'étaient pas aussi exigeants qu'eux; beaucoup se déclaraient satisfaits bien avant que d'arriver au christianisme et n'avaient point occasion d'y arriver. Beaucoup aussi n'éprouvaient pas, à ce degré, le besoin d'un repos absolu de leur désir de foi et de leur ardeur d'espérance ; mais il est certain que tous, ou presque tous ceux que nous pouvons deviner, nous paraissent agités de désirs analogues et d'aspirations semblables; il n'est guère à varier avec les individus que l'intensité de la recherche et l'exigence de l'âme. Un Apulée se contente d'être un dévot de tous les cultes, par crainte de laisser échapper le meilleur et il se fait initier à tous les mystères, pour embrasser le plus possible de l'inconnu \ Un Galien fuit la discussion rationnelle sur les questions religieuses; il se réfugie dans une foi imprécise, mais

1. Voy. particulièrement Justin, Dial. c. Tryph., 2 et 3. Il a suivi successivement renseignement des grandes écoles philosophiques; il cherche Dieu : toûto yàp TÉXo; xr,:; IlTvâxwvo; »i)voao'ita; — et il s'est retiré dans la solitude, pour y mûrir ses idées, quand il rencontre un vieillard qui lui ruine ses convictions platoniciennes et l'initie à la connaissance des Ecritures. — Tatien, Adv. Graec, 29, est aussi à la recherche de la vérité quand il lui tombe entre les mains quelques vieux livres qui le gagnent par leur simplicité et leur clarté. — Cyprien, Ep. ad Douât., 5, se représente comme errant dans la nuit profonde, incertain du sens de sa vie, cherchant la vérité et la lumière. — Tertullien n'insiste nulle part sur cette période de son existence; mais il est aisé de deviner, par rensemhic de ses écrits, qu'elle dût être semblable à celle de Justin, de Tatien et de Cyprien.

2. Apulée, Apol. : Sacrorum pleraque initia in Graecia participavi... multiiuga sacra et plurimos ritus et varias cacrimonias, studio veri et officio erga deos didici.

absolue, en un Dieu ordonnateur du monde '. Un Elien, esprit superficiel et médiocre, se contente de maudir les impies et les Épicuriens ^ tout comme Alexandre d'Abonotique, qui, il est vrai, complétait son anathème en l'étendant aussi aux chrétiens '. Enfin un Plotin, esprit spéculatif et évidemment très ample, évolue lui aussi vers la piété, vers les aspirations sentimentales de la foi ; la considération publique, celle des femmes surtout, l'en récompense, comme elle accompagnait Apulée *. Il est très vrai de dire qu'en ce temps là chacun a sa religion "', chacun se la faisant à sa taille, mais il n'est pas moins vrai d'affirmer que, sous des formes plus ou moins différentes, l'immense majorité des hommes tend à la dévotion. Apulée, qui semble incarner très bien l'esprit religieux, presque les passions religieuses de ses contemporains ^, suffirait à nous en fournir la preuve, par sa seule Apologie. On en peut voir une autre démonstration dans le nombre des temples, dans la multiplicité de sacrifices, qui vont parfois jusqu'à l'homicide '.

Il est certain que ce qui nous frappe d'abord, quand nous parcourons les documents que le iii^ siècle nous a laissés, c'est l'extraordinaire surabondance des superstitions qui s'y épanouissent ** ; il ne faut pas nécessairement voir dans ce fait l'indice de beaucoup de religion, mais au moins prouve-t-il un certain esprit religieux; et, en effet, les exagérations de piété, auxquelles ces superstitions conduisaient leurs fidèles, frappaient d'étonnement les chrétiens eux-mêmes '■'. L'heure n'était plus où Sénèque écrivait : « Je sais que l'impossible n'arrive pas et que ce qui est possible n'a rien de miraculeux '". » Tout le monde croit aux miracles, les païens comme les chrétiens, et chacun invoque le surnaturel visible pour fonder sa foi. Rien ne prouve mieux l'absence de tout esprit scientifique que cette enfantine manière de concevoir l'intervention de

1. Galien, De usu partiiim, III, 10 ; Réville, op. cit., p. 128.

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