‹ TertullienChapitre 222 sur 561 · Die. des Ant., Genius, p · texte numérisé non relu

Die. des Ant., Genius, p

6. D'aucunes eurent d'ailleurs du mal à s'y implanter, surtout les premières qui tentèrent de le faire, celle d'Isis par exemple. En Sg avant J.-C, le Sénat mit les prêtres de la déesse ln)rs de Rome et il interdit son culte comme turpis superstitio (Tert., Apol., 6). En 53, nouvelle intervention du Sénat, laquelle prouve d'ailleurs l'inutilité de la première; dix ans après, il y a à Rome un temple d'Isis public : il subsista et même prospéra, malgré quelques gros scandales dont il fut le théâtre et dont le gouvernement dut s'occuper, notamment sous Tibère. Voy. Marquardt, Le culte, I, pp. 91 et s.; Dict. des Ant., art. Isis (Lafaye).

rahle avant la fin du ii« siècle ; mais c'est à la religiosité de ce temps qu'elles doivent leur soudaine fortune dans le monde romain '.

Il faut, quand on étudie cette invasion de l'âme romaine par rOrient, tenir grand compte des influences personnelles, mais il ne faut pas les exagérer. Que les Sévères et les femmes de leur famille, toutes gens d'Afrique ou d'Asie, aient personnellement honoré les dieux de leur pays, rien de plus naturel; rien de plus naturel aussi que de voir se développer un tel culte dans leur entourage. Ils amenaient évidemment avec eux des hommes de toute condition qui pouvaient répandre un peu partout, dans la société de Rome, les croyances et les rites qui étaient les leurs ; la mode et la flatterie pouvaient suffire à les faire adopter; mais si le sentiment religieux des hommes du temps n'avait pas été ouvert tout large aux doctrines exotiques, on ne comprendrait pas qu'elles se soient répandues dans tout l'Empire ■', qu'elles aient subsisté après la mort de ceux qui les avaient, si l'on veut, imposées. On ne comprendrait surtout pas que deux d'entre elles aient si bien réussi : le mithracisme, qui n'était particulièrement soutenu par aucun prince, et le christianisme, qui eut si fort à lutter contre les autorités établies. Ce ne fut donc pas seulement la protection spéciale de tel ou tel Empereur ; ce ne fut pas l'invasion de l'Orient, sous les espèces diverses des favoris, des femmes, des commerçants ou des esclaves ; ce ne fut pas l'organisation de clergés tout entiers aux affaires de leur dieu et tels que Rome n'en avait jamais connus '' ; ce ne furent même pas les pitreries de prêtres, irréguliers, ambulants et mendiants "; ce ne fut pas tout cela qui attira tant de fidèles aux cultes orientaux : ils les gagnèrent en raison de leurs caractères propres.

Malgré de grandes différences dans les symboles, dans les rites, dans les cérémonies, nous dirions presque dans les dogmes, ces religions orientales avaient, en effet, les mêmes caractères généraux :

1. Ce que je dis ici des religions de TOrient s'applique au christianisme, qui prend un tel développement au iii^ siècle. II était, lui aussi, une religion de l'Orient et sans nul doute, il présentait aux yeux d'un païen, beaucoup plus de rapports avec ses compatriotes que nous ne saurions l'imaginer aujourd'hui : il y avait entre elles et lui concurrence acharnée, mais non — au moins pour certains esprits éclectiques — séparation absolue. L'étude de cette question nous conduirait trop loin, je renvoie à : Orig., C. Celse, VI, 22 ; Tert. De baptismo; Pseudo-Cyprien, Ad Senatorem ex diristiana religione ad idolorum servihitem conversiim. — Renan, M. Aur., p. 570 et n. et Le Blant, Iiiscr. clir., II, p. 72, indiquent d'assez nombreux rapprochements entre le christianisme et les cultes de Mithra et d'Isis; voir également Réville, op. cit., 48 et s. et les articles cités plus haut au sujet de l'inscription d'Abercios.

2. Réville, op. cit., p. 49, n. 3 et p. 5o ; les Indices des recueils épigraphiques.

3. Réville, op. cit., pp. 5r et 52 ; Marquardt, Culte, I, p. 171.

4. 'Voy. partie, Apulée, Métam., VIII; Lucien, Ldne, passim et Juvenal, Sat., VI, io5.

on concevait très bien que le même homme fut, à la fois, le fidèle de toutes, car, sous des formes diverses, elles lui donnaient toutes ce qu'il cherchait.

D'abord, toutes parlaient à l'imagination, aux yeux et presqu'à tous les sens, d'une manière frappante. Les processions isiaques, la fête du printemps en l'honneur de la Mère des Dieux et d'Attis, dieux phrygiens, les fêtes solennelles de la Déesse syrienne et de la Virgo caelestis de Carthage, les tauroboles de Mithra et, à un degré moindre, les excentricités parfois sanglantes des métragyrtes d'Attis, les représentations des prêtres errants d'Isis, de la Grande Mère ou de la Déesse syrienne, toutes ces cérémonies pittoresques ou dramatiques, étaient éminemment propres à impressionner les hommes. Les hommes raffinés cherchaient des symboles sous les rites et s'élevaient aux dogmes ; les grossiers se laissaient gagner par la parade et entraîner par l'exemple '.

En second lieu, toutes ces religions étaient mystérieuses et se présentaient comme des révélations ; elles ne laissaient voir au vulgaire que la mise en scène de leur culte, réservant aux seuls initiés la doctrine véritable; or le mystère plaît aux esprits indécis et l'attrait de l'inconnu est puissant sur les autres. Au reste, la qualité d'initié donnait à ceux qui en étaient revêtus une importance qui les rehaussait à leurs propres yeux et faisait prendre encore plus au sérieux la sagesse qu'ils avaient si secrètement reçue. Il y avait, dans ces cultes, quelque chose d'intime et de profond, qui offrait plus de ressources à la piété que les cérémonies brillantes, mais tout extérieures du culte officiel '.

En outre, et si étrange que cela paraisse au premier abord, toutes ces religions étaient morales, au moins aux yeux de leurs initiés ; je veux dire qu'elles prétendaient à une portée morale '. Sans doute, nous ne percevons pas clairement ce que la Vénus de Chypre pouvait ajouter au bagage moral de ses fidèles ; nous savons même que les temples d'Isis eurent longtemps une réputation médiocre * ; et les excentricités des Galles, dont nous voyons très bien la grosse et scandaleuse immoralité, ne nous semblent pas susceptibles de moraliser qui que ce soit ; il faut pourtant croire que les prétentions que les religions orientales affichaient à ce point de vue et qu'elles affirmaient en multipliant purifications et pratiques ascétiques, n'étaient pas absolument dépourvues de fondement, puisque Marc-

1. Réville, op. cit., pp. 54-95 réunit les textes essentiels sur ces cérémonies orientales.

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