‹ TertullienChapitre 287 sur 561 · Adv. Marc, IV, ig · texte numérisé non relu

Adv. Marc, IV, ig

6. De idol., 12 : Parentes, coniuges, liberi, propterDeuni relinqucndi sunt.

igS

Les Evangiles eux-mêmes affirmaient l'incompatibilité du salut et des affections de la famille, avec une fermeté qui, au premier abord, semblait éloigner toute idée de conciliation'. C'est que, dans la pensée des chrétiens de la génération apostolique et évangélique, le monde touche à son dernier jour et que les hommes doivent employer le peu de loisir qui leur reste à assurer leur salut. La durée du siècle, en prouvant l'erreur des premiers fidèles, força l'Église à des concessions; mais, dans la théorie, elles ne purent jamais reposer sur autre chose que sur des interprétations plus ou moins larges des préceptes évangéliques \ Ceux-ci, d'ailleurs, étaient, de leur nature, si indéniablement clairs que les explications avancées pour diminuer leur portée seraient demeurées tout à fait insuffisantes, sans la pratique qui les fortifia, en s'imposant victorieusement de par le cœur humain. Pour les esprits exagérés ou seulement zélés, les prescriptions restrictives du Maître conservèrent toute leur force. Les écrits des apologistes ■' et surtout les Actes des Martyrs '' en fournissent de très nombreuses

1. Ces textes sont très connus; je me contente d'y renvoyer: Marc, III, 3 1-35, qui se retrouve presque exactement dans Math., XII, 45-5o et, abrégé, dans Luc, VIII, 19-21; —Math., IV, 18-22 et Marc, I, 16-20; iMath., VIII, 21 ; Luc, IX, 61 ; Luc, XIV, 25 et s. et, particulièrement, les instructions de Jésus aux apôtres dans Math., X, 34 et s. — Ces idées de détachement, de renoncement terrestre, ne sont pas exclusivement chrétiennes; elles étaient professées par certains philosophes désireux d'atteindre la vertu parfaite; elles sont exprimées par Lucien, Hermotinus, 23, dans une page d'ailleurs très chrétienne d'allure.

2. Voy., par exemple, le commentaire de Math., X, 35 : « Je suis venu séparer l'homme de son père... », dans Irénée, Adv. omn. haer.,\, 27, i; il conclut que le Christ a seulement voulu dire qu'il est venu trier les bons des méchants. Mais Clément d'Alexandrie, qui n'apporte pourtant guère de rigueur dans ses interprétations, confirme, tout en l'adoucissant un peu, la proposition de Luc, XIV, 25 : « Celui qui ne hait pas son père... »; Quis dives, 22 : Le Christ a voulu dire simplement qu'il ne faut aimer personne plus que lui et qu'il ne faut jamais hésiter entre une affection humaine et le salut.

3. Voy., par exemple, Arnobe, Adv. nat., II, 5; il dit que les spectacles que nous donne la foi doivent nous exciter à la bien garder : Quod... malunt... solvi coniuges matrimoniis, exhcrcdari a parentibus liberi quam fidem rumpere christianam et salutaris militiae sacramenta deponere. Voy., de même, les sentiments filiaux de S. Augustin tels qu'ils paraissent dans Co?2/<?5S., I, 11, 17; Quand il vient au monde, sa mère est chrétienne, mais son père est païen; lui-même, quoique non encore baptisé, croit dès son enfance, ainsi que toute la maison, grâce à sa mère; alors se pose naturellement sous sa plume l'opposition entre le père selon la chair et le père céleste : nam illa satagebat ut tu mihi pater esses, Deus meus, potius quam ille; et in hoc adiuvabas eam ut supcraret virum . . .

4. Les textes sont très nombreux; voy. particulièrement : Eus., Z)e mart. Palest., IV, I et s. : Aphien de Pagas, en Lycic, a quitté son père pour aller faire ses études ; il revient chrétien et ne veut pas demeurer dans la maison paternelle, parce que son père et ses proches refusent de le suivre dans la foi. — Pontius, Vita et pass. S. Cyp>., 11:... nos et parentes ipsos, si contra Domi-

preuves et il n'est pas jusqu'à quelques-uns de nos contemporains qui n'aient osé accepter, dans son intégrité, la doctrine austère des premiers chrétiens '.

En fait, la tendresse n'est donc pas exclue de la famille chrétienne : la logique suffirait à l'établir, car une négation absolue des penchants naturels, sans lesquels l'espèce ne pourrait durer, ne saurait être acceptée des esprits ordinaires et du commun des hommes. D'ailleurs, quelques indices nous prouvent directement qu'il y avait, entre les membres d'une famille chrétienne, une affection très profonde. Sainte Perpétue, décidée à mourir, paraît avoir un réel chagrin de la peine qu'elle fait à son père ^; Marcianus n'est point si détaché d'ici-bas qu'il n'embrasse sa femme et ses enfants et ne les recommande à Dieu, avant de marcher au supplice ' ; un autre martyr, très résolu à ne pas céder aux tortures, demande au juge un délai de quatre jours pour aller, dans son village, dire adieu aux siens *. Quand il arrive que quelque parent exhorte le confesseur à tenir bon, ce n'est point par indifférence, c'est, au contraire, par excès d'un amour qui sait ne point céder au désir égoïste de se garder un être aimé et se contente de lui prépa-

num suaserint, abhorremus. — Pass. S. Genesii, II (Ruinant) : Ego etiam parentes meos et affines causa nominis christiani exsecratus sum. — Le conflit entre une fille chrétienne et son père païen est très bien marqué dans le très vivant récit de la Passio SS. Felic, Perpet., etc., III-IX (Ruinart) : Perpétue résiste aux menaces de son père, puis à ses supplications; il lui amène son petit enfant, lui demande pitié, se roule à ses pieds, en prononçant des paroles capables d'émouvoir toutes les créatures (quae moverent universam creaturam); Perpétue s'afflige de le voir si malheureux dans sa vieillesse, mais elle ne cède pas. — Acta SS. Saturnini Dativi, etc., XVI (Ruinart) : la jeune Victoria, /?05 virgiyuim, répond au juge qui l'engage à céder et à s'en aller avec son frère, qui la réclame : nolo quia christiana sum, et illi sunt fratres mei qui praecepta Dei custodiunt. — Acta S. Irenaei episc. Sirm., III et IV (Ruinart) : le martyr sollicité par sa mère, sa femme et ses enfants, les renie devant le juge stupéfait, en lui citant Math.,X, 3y; de même ap. Passio S. Pétri Basalmi, 1 (Ruinart). — Acta S. Maximiliani, I et III (Ruinart): Victor, père du martyr, refuse de le détourner de son dessein et, après l'exécution de son tils, il s'en retourne chez lui tout joyeux, en prononçant des actions de grâces. — De même, d'après Prudence, Peristeph., Hymn., X, 699 et s., la mère du martyr enfant Romanus, l'encourage et le réprimande s'il a l'air de faiblir, — Dans les Acta SS. Phileae et Philoromi, II (Ruinart), le martyr Philéas répond au praeses qui lui montre sa femme suppliante : Omnium spirituum nostrorum salvator est Dominus lesus Christus, cui ego vinctus servio. — Ailleurs, au contraire : Acta SS. Marciani et Nicandri, I (Ruinart), c'est la femme même de Nicander qui l'engage à ne pas céder, alors que celle de Marcianus, plus faible, se fait durement rabrouer par son mari, qui l'embrasse pourtant avant de mourir.

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