Clém. Alex., Pedag., II
LA PROPRIÉTÉ ET LA RICHESSE SSy
avec la communauté réelle (où/. àvôpojTrtvov, oùol /.otvtov.xôv). Ce qui est conforme à la fraternité (àYaTrr;i:'.-/.àv), c'est de dire : J'ai du bien, pourquoi n'en ferais-je point part à ceux qui n'ent ont pas? Celui qui dit une telle chose touche à la perfection (6 yàp toioùtoç TÉXeto;), car il remplit le précepte : tu aimeras ton prochain comme toimême. C'est dans cet amour que se trouvent les vraies délices et le vrai trésor précieux ; ceux qui gaspillent leur bien en vanités ne rentreront point dans leurs dépenses, car je sais que Dieu nous a donné le pouvoir d'user de ses dons, mais seulement jusqu'au nécessaire et qu'il a voulu que l'usage en fût commun (xa; tt^v yp-^- (T'.v/.o!vr,v sTvatPîêo'jXrjTat). C'est, en effet, quelque chose d'absurde que de voir un individu vivre dans les délices, alors que tant d'autres souffrent misère. Et combien n'est-il pas plus glorieux de répandre ses bienfaits sur les hommes que d'habiter une splendide demeure ! » Et Clément de faire effort pour établir la supériorité de la charité sur le luxe et la mollesse égoïstes. La conclusion rationnelle des principes posés est donc bien vue, tout comme elle l'était déjà de l'auteur de la Didaché, mais le raisonnement qui l'amène n'est point suivi jusqu'au bout, de sorte qu'au lieu d'aboutir au communisme ou à la nécessité d'un nouveau partage des biens de ce monde, Clément s'arrête à l'obligation morale et égoïste de l'aumône pour le salut. Cette vision si humaine : tous les êtres jouissant du nécessaire, devient un simple argument d'encouragement à la charité chrétienne.
D'ailleurs, il y eut toujours des chrétiens qui prirent au pied de la lettre les préceptes relatifs à l'abandon des biens ' ; d'autres, sans aller aussi loin, gardèrent quelques inquiétudes sur leur salut compromis par la richesse \ Celle-ci même continua à recevoir de
r Celse (Orig., C. Celse, III, 78) est frappé de ces préceptes : il y voit une injure à la divinité et une folie, mais il n'y attache aucun sens social. — L'exemple de S. Cyprien (Pontius, Vita et Pass., 1) et celui de S. Augustin (£j7., III, iSy, 3g), sont bien connus. — Le texte de Pontius prouv'C toutefois, qu'au temps de S. Cyprien, le renoncement, qu'il affirma en distribuant aux pauvres tout son avoir, était très rare : quis oro de veteribus hoc fecit... Les propres écrits de S. Cyprien, où il compare la foi désintéressée de l'âge apostolique à la matérialité des temps présents, le prouvent de même. Clém. Alex., Quis dives, 11, déclare déjà que le renoncement en question n'est pas nécessaire, qu'il ne constitue pas un grand mérite, car plusieurs philosophes l'ont suivi, simplement pour être plus tranquilles : il faut se dépouiller de la vanité des richesses et non des richesses elles-mêmes. Cependant l'opinion contraire persiste : August., De Hœres., XL; Ep., III, i56 et ib-/ . D'accord avec S. Jérôme, Ep., LXVI, 8, S. Augustin réserve la prescription divine à l'usage de ceux qui veulent être parfaits. Encore faut-il abandonner la richesse avec intelligence, la donner aux pauvres et non la détruire : Lact. Inst. div., III, 23 ; Hieron., Ep., LXVI, 8; Ambros., De offic. ministr., I, 149.
2. Clém. Alex., Quis dives, 2 et 3, entreprend de leur démontrer qu'ils ont tort et c'est même pour cela qu'il écrit le Quis dives salvetur. — Voyez la ré-
temps à autre de très rudes invectives ', qui parsèment les œuvres des Pères et qui prêteraient à des méprises singulières si on les isolait de leur contexe \ Elles se ramènent toutes, en définitive, aux trois propositions suivantes : La création a été faite pour tous les hommes; il serait bon qu'ils en pussent tous jouir également ; — or, il en est, parmi eux, qui ont volé la part des autres, qui, par conséquent, ont du superflu ; — il faut donc qu'ils donnent ce superflu à ceux qui n'ont rien. Il est clair que les deux propositions premières sont construites en vue de la troisième, c'est-à-dire pour conduire les riches à l'obligation morale de l'aumône. Si on en veut une preuve, il suffit de considérer les deux sermons bien connus de Bossuet Sur les dispositions relativemeiii aux nécessités de la vie et Sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Eglise; ils sont l'un et l'autre conçus selon l'esprit des Pères du v^ siècle et inspirés par eux, ils remettent en forme leurs raisonnements et leurs conclusions, à une époque où il n'y a plus de doute possible sur le sens vrai de la tradition ecclésiastique. Nous sommes tous, dit Bossuet, pétris du même limon et il ne peut y avoir grande ditîérence entre de la boue et de la boue; pourquoi donc cette inégalité de conditions? Les pauvres ont raison de se plaindre : l'injustice les accable ; c'est à eux que l'Évangile a été annoncé et, dans l'ancienne Église, « on mettait tout en commun, de peur de se rendre coupable de la nécessité de quelqu'un. » Le remède à cette inégalité, sSi justification^ la voici : « Dieu a recommandé les pauvres aux riches et leur a assigné leur vie sur leur superflu. » Les Pères des premiers siècles de l'Église n'étaient pas plus socialistes que Bossuet; ils étaient seulement, comme lui, logiques et charitables; ils savaient, comme lui, remonter aux arguments premiers et faire les inévitables constatations et ils acceptaient la justi-
ponse de S. Augustin à Hilarius, Ep., III, iSy, 23 et s. : nous l'analysons plus bas.
1. Il en est qui conservent le caractère populaire des malédictions de S. Jacques; par exemple celle de Commodien, qui écrit pour le peuple et flatte volontiers ses haines : Carm. apolog., 1 6 et s. :
Muiti quidcm brut! et ignoti, corde sopiti, Nil sibi proponunt cognosccrc: more ferino Quaerunt quod rapiant aut quorum sanguine vivant.
Voyez, Boissier, Commodien, dans Mcl. Renier, p. 47. — Au reste, Clém. Alex., Quis dives, i, 2 et 3, nous atteste l'existence de sentiments extrêmes à l'égard des riches parmi les chrétiens : les uns les maudissent, d'autres les Hattcnt; ce n'est point ce qu'il faut faire : il faut avertir les mauvais riches et prier pour eux. Voyez dans Ambros., De Nabiithe Jep-aelita, V, 19, le développement de ces mots : Quanti necantur, ut vobis quod delectat, paretur ?
2. C'est ce qui arrive à de Laveleye, qui en relève un assez grand nombre sans d'ailleurs en donner les références exactes : Le social contemp., p. xvii.
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fication de la richesse qui est l'aumône : n'allant pas plus loin que Lucien dans l'analyse sociale, ils s'arrêtaient à la même solution que lui. Je ne prétends pas qu'on ne puisse voir, dans les prémisses de leur raisonnement, des axiomes d'une portée sociale très haute, je dis seulement qu'ils ne se sont vraiment préoccupés que des conclusions, lesquelles n'ont jamais qu'une portée morale. Au reste, un texte de Clément d'Alexandrie met cette vérité en pleine lumière '. Il s'y élève avec vigueur contre les femmes riches et dissolues, qui emploient leur argent à acheter des nains bouffons et des bijoux, qui répandent leur tendresse sur des animaux, pendant qu'elles exposent leurs enfants et qu'elles délaissent la veuve, l'orphelin et le vieillard. Une traduction littérale de la première partie de ce texte ferait certainement songer aux tirades journalières du socialisme sentimental; l'impression qui donne la fin est tout autre. Ce que Clément reproche surtout à ces femmes, c'est de ne pas suivre les prescriptions divines sur l'aumône et de faire des choses en elles-mêmes condamnables. Il ne les blâme pas parce qu'humainement et rationnellement elles dépassent leur droit, parce que la souffrance du prochain doit être pour elles une contrainte nécessaire ; non, il les blâme parce qu'elles compromettent leur salut et causent du scandale.
Voyez sous quelles formes se présentent dans le détail les trois propositions que je viens d'établir : La richesse est vaine "^ et pourtant elle est dangereuse ' ; elle conduit à l'orgueil '', elle enveloppe le cœur de dureté, elle le livre à la violence, tous vices qui rendent impossible l'accès du royaume de Dieu \ Puisqu'il en est ainsi, riches, prenez garde ", corrigez-vous, soyez pieux, soyez bons, miséricordieux, charitables ', avec mo-