‹ TertullienChapitre 318 sur 561 · Adv. Marc, IV · texte numérisé non relu

Adv. Marc, IV

2. Il faut avouer, d'ailleurs, que, pour caractériser cette charité, il a tracé une très jolie image, quand il parle de cette misericordiam qiia super indigentes Jlectimtir {Ad nat., 1,4).

par conviction, pencherait vers les idées rigoristes de Saint Luc, et qu'il est, à ce point de vue, en recul sur l'Église orthodoxe de son temps ; mais que, s'il ne se prononce pas plus nettement, s'il ouvre la porte aux compromis, ce n'est pas seulement parce que Saint Luc l'entr'ouvait, c'est surtout parce qu'il voit que le rigorisme absolu est d'application impossible, alors même qu'on prétendrait ne l'imposer qu'à la seule société chrétienne. TertuUien n'est intransigeant que lorsque la polémique l'aveugle ; quand il réfléchit, il sait faire des concessions.

Ce n'est pas à dire, d'ailleurs, que si obscures ou si incertaines qu'elles soient socialement, ses opinions sur la propriété et la richesse ne modifient pas beaucoup l'idée que la société païenne en a. D'abord, tout ce qui peut demeurer des vieux principes est totalement balayé. La propriété n'a plus rien de religieux et ne saurait être liée à l'existence de la famille ; elle perd sa dignité de principe fondamental de la société et tombe au rang de simple fait, qui n'a pour le chrétien aucune valeur respectable. Le fidèle ne tient pas à la propriété, non plus qu'à la richesse pour ellesmêmes; l'une et l'autre ne sont, entre ses mains, que des dépôts, que nul n'a le droit de lui enlever, mais qu'il doit moralement employer à assister ses frères indigents; son salut dépend du peu d'attachement qu'il aura marqué à ces biens périssables et de l'usage qu'il en aura fait.

TertuUien n'est donc pas un communiste; il n'a nullement dit qu'il voulait fonder une société où la propriété et la richesse seraient, en vertu des théories préconçues, réparties entre les hommes autrement qu'elles ne l'étaient dans la société romaine ; rien même ne permet de supposer qu'il y ait seulement songé. L'obligation morale de l'aumône, que des païens ressentaient déjà ', n'a point les allures d'une théorie sociale, quelles qu'en puissent être les conséquences pratiques. Ce n'était peut-être pas une très grande révolution de fait que d'abolir les antiques principes religieux sur lesquels reposait jadis la propriété, vu qu'ils étaient pratiquement très affaiblis, mais ce qui était grave, c'était qu'à la place de tout ce qu'il détruisait, TertuUien ne mettait que la volonté de Dieu, laquelle ne saurait être considérée comme un principe social par personne, a fortiori ne pouvait l'être par un jurisconsulte païen.

IV. — Au reste, l'influence de TertuUien sur l'Église, au point de vue qui nous occupe, demeura faible. L'Église, en effet, au lur

I, Pline, Ep., IX, 3o ; Duruy, Hist. des Rom., V, p. i6i et s. et notes.

et à mesure qu'elle vieillit, subit davantage l'étreinte du siècle. Sur ce chapitre de la propriété et de la richesse, comme sur beaucoup d'autres, elle se trouva bientôt fort embarrassée, entre les textes primitifs, calqués sur une société chrétienne qui n'existait plus, textes qui pourtant s'imposaient à sa vénération sans modification possible, et les nécessités présentes de la vie. Comme il arrive toujours, la vie eut raison du texte; étant de sa nature immobile, il ne put résister ni aux interprétations ', ni surtout à la tradition vivante qui, l'accompagnant pas à pas, finit par le supplanter : la théologie tua les germes dangereux de l'Évangile \

C'était déjà, en quelque manière, un théologien, l'Évangéliste qui ajoutait « par l'esprit », au texte : « heureux les pauvres » et « de la Justice », à cet autre : « heureux ceux qui ont faim et ceux qui ont soif. » Il indiquait, dès lors, le sens dans lequel devait évoluer l'Eglise. Cette évolution ne se produisit pas sans à-coups et toutes les interprétations les plus étroites et les plus socialement hardies de l'Ecriture gardèrent des partisans parmi les fidèles. Il s'en trouva toujours qui continuèrent à conclure de la communauté des biens spirituels à la communauté des biens terrestres. En dehors même des hérétiques dont nous avons plusieurs fois parlé, les Pères du ive et du v^ siècles semblent être arrivés facilement à établir ce rapport ; mais, avant eux. Clément d'Alexandrie l'avait fait ' : « Dieu lui-même, dis-Je, a mis l'espèce humaine sur terre pour que toutes choses fussent communes en elle {i-\ xoivwvîa) ; puisqu'il a donné à chacun part des mérites de son fils et qu'il a mis son Verbe en commun pour tous les hommes, il a bien créé toutes choses pour tous (Tràvxa ■Koir,actç uirep Trivxwv). Les riches n'ont donc rien à réclamer de plus que les autres dans le patrimoine commun (-/.oivà oîv -zù r.i^r.x ■/.a; [ZYj TtXsovcx-ojvxwv o\ TrXojatot). Ces propos qu'on entend : « J'ai du bien. J'en regorge, pourquoi ne vivrais-Je pas dans les délices ? Ces propos ne sont point dignes d'un homme et ne sont point d'accord

1. Voy. par exemple l'interprétation que donne Origène, C. Celse, VII, 23, du texte de Math. XIX, 23, sur la peine que les riches auront à entrer dans le royaume de Dieu. Il admet qu'on puisse prendre le mot riche au sens littéral; il s'agissait alors de l'homme chez lequel les richesses étouffent les sentiments de véritable piété ; mais on peut entendre, en un sens plus élevé, l'homme qui est riche en mensonges et en sophismes, celui dont il est dit, Pvov. XXVIII, G : Melior pauper justus quam dives mendax.

2. Dans un ouvrage curieux, en ce qu'il est l'œuvre d'un théologien qui s'adresse à des incrédules : R. P. Caussette, Le bon sens de la foi, Paris, V. Palmé, 1872, 2 vol., in-i6, t. I, p. 280, il est établi que le christianisme est la garantie la plus solide de la propriété, qu'il est même la seule solide, en offrant dans l'au-delà de cette vie une compensation aux déshérités du monde et en écartant leurs revendications terrestres.

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