Not. Adv. Marc, V, 7 et \'. iG
LE TRAVAIL 3 5 y
manqué de nous donner. Saint Paul, en travaillant de ses mains, avait relevé la dignité du travail, car Télévation divine de sa personne rehaussait, aux yeux des chrétiens, les humbles occupations qu'il avait sanctifiées après Jésus lui-même. Enfin, la destinée des fils d'Adam n'est-elle pas de vivre courbés au dur travail que la faute de TAncêtre leur a imposé sur cette terre d'esclavage '?
Ce n'est pas, d'ailleurs, que la doctrine paulinienne ait été, dès Teriullien, universellement et définitivement acceptée; elle devait, dans la suite, rencontrer encore des contradicteurs, parmi les mystiques, les dédaigneux du travail et les paresseux \ Il faudra les affirmations répétées des docteurs et leurs interprétations symboliques ' des textes évangéliques inquiétants; il faudra au besoin l'exemple des évèques \ s'ajoutant à celui du Maître et de l'Apùtre,
1. Adv. Marc, II, 2 (Adam)... redhibitus materiae suae, et in crgastulum terrae laborandae relegatus, in ipso opère prono et devexo ad terram, usurpatum ex illa spiritum mundi universo generi suo tradidit...
2. L'insistance des Pères suffirait à prouver que le problème se posa longtemps encore; d'ailleurs des textes précis l'établissent. D'abord des hommes comme Origène admettaient volontiers l'interprétation la plus simple, selon la lettre, du précepte évangéiique (C Celse^Wll, 24.); c'est-à-dire, ne nous mettons en peine ni de notre nourriture, ni de notre vêtement et croyons que Dieu y pourvoira toujours, à la condition que nous ne demandions que le nécessaire. Du temps de Saint Augustin, il |y a des moines qui continuent à interpréter étroitement le texte et refusent de travailler [De opère >noiiach., I; Retract., II, 21). D'autres croient qu'il est plus conforme à la volonté divine de mendier (August., Ep., III, iSy, 38). Eusèbe, De mari Pal., IV, 5, nous montre un de ces purs; c'est un certain Aphien, qui quitte ses parents parce qu'ils ne sont pas chrétiens et qui, ayant mis en Dieu toute sa confiance, s'en va sans se soucier de sa nourriture ni de son vêtement.
3. Origène lui-même ne prend pas le texte évangéiique au pied de la lettre, puisqu'en admettant l'interprétation la plus simple, il imagine qu'il en est peut-être aussi une plus profonde (C. Celse, VII, 24). Selon Clément d'Alexandrie, il faut entendre : « Ne vous chargez pas des soucis qui troublent la vie; rejetez loin de vous les fardeaux superflus; ne vous montrez point exigeants; mais placez votre espérance et votre confiance en Dieu [Pedag., I, 5, 17; I, 12, 98). Saint Cyprien, Z)e dominica orat., 19, insiste surtout sur cette idée : occupez-vous de votre pain quotidien et ne pensez pas à celui du lendemain, parce qu'il y a contradiction entre le souci de prolonger sa vie dans le siècle et le désir du royaume de Dieu, qui est au cœur du chrétien ; mais il est clair que l'interdiction du souci du lendemain n'est plus là qu'une manière de parler. Selon Saint Augustin, le précepte évangéiique ne doit qu'enlever l'inquiétude de la vie courante; il ne dispense pas le chrétien de travailler (Z)e opère monach., i et s.). Dieu n'est pas indifférent aux besoins de ses serviteurs, mais il ne leur ordonne pas de ne point s'aider eux-mêmes quand ils le peuvent [De opère monach., XXVI, 34 et s.). Il ne faudrait pas que les moines vinssent au couvent, uniquement pour y trouver leurs aises mieux que dans le siècle, ainsi que le font peut-être certains. [De opère monach., XXI, 25 et XXII en entier.)
4. Marius d'Avenches, au vi<' siècle, travaillait de ses mains : Le Blant, Inscr. chrét., Nouv. rec, n" 441. Le Blant montre (p. 433 et n.) que Saint Nizier et Saint Hilaire d'Arles firent de même; ils employaient le prix de leur travail à aider les pauvres.
pour affirmer la dignité et la nécessité du travail '. Mais il me semble clair que Tertullien prend naturellement place entre Saint Justin et Clément d'Alexandrie, dans la longue série des écrivains chrétiens qui ont contribué de leur effort à relever en dignité les travailleurs et les manoeuvres, parce qu'ils ont proclamé que les plus humbles occupations pouvaient être selon Dieu.
III. — Maintenant, toutes les occupations n'étaient pas selon Dieu; il est clair que les chrétiens devaient faire un triage entre elles et que les considérations religieuses et morales, qui dominaient toujours leur vie, devaient leur faire écarter plus d'une profession. D'abord toutes celles qui, de près ou de loin, pouvaient sembler entachées d'idolâtrie ""; puis celles que les païens euxmêmes notaient d'infamie. Sur ce dernier point, il était facile de s'entendre, et l'usage suffisait à guider les chrétiens. Les cabaretiers, par exemple, ou les entremetteurs, toutes gens dont l'industrie florissait dans l'Empire, étaient évidemment indignes de l'Église ■'. Il était plus difficile de s'accorder sur l'exclusion des métiers idolàtriques, dont le caractère anti-chrétien ne s'imposait pas à tout le monde avec une égale évidence. Certains fidèles, se fondant sur le mot de Saint Paul : « Que chacun demeure dans la condition où la foi l'a trouvé ', » prétendaient garder leur métier
1. Clément d'Alexandrie déclare que le travail manuel constitue un exercice excellent et qu'il donne la santé, véritable beauté de l'homme {Pedag.. III, 1 1, 64^. Ailleurs, il appelle Hippocrate à l'aide pour appuyer son affirmation [Strom.^ Il, 20 126) : et il établit, à sa manière, que celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger, puisqu'il ne veut pas qu'on nourrisse l'indigent paresseux [Strom., 1, i, 10). 11 faut, d'ailleurs, s'occuper des besoins du corps dans l'intérêt de l'âme, laquelle perd sa quiétude si le corps souffre. — Et quoi, dit Saint Augustin, ne pourrait-on pas prier tout en travaillant puisqu'on chante bien? (De opère monacli., XVII.) Le travail manuel est chose excellente et c'est lui que l'Apôtre a entendu recommander spécialement; les soi-disant purs ne doivent pas l'oublier. [De opère monadi., VII, VIII; XIII, 14; Ep., 111, 107, 38) et, en conclusion, il pose qu'il faut trouver, même pour chaque moine, une occupation dans le couvent en rapport avec des forces {De opère monacli., XXV, 33). Les Constitutions apostoliques, auxquelles il convient d'ajouter foi sur les questions d'usages et de doctrines traditionnellement fixés, se prononcent hautement pour le travail : les Apôtres ont travaillé de leurs mains et qui ne les imite pas n'est pas aimé de Dieu {Const. apost., II, 63). II ne s'agit pas d'aller Hânant à droite et à gauche, il faut s'occuper de son métier et, même si on est riche, il ne convient pas de prendre de ces allures de paresseux (I, 4).