De idol
Cette contradiction n'est peut-être pas irréductible. Sans doute, la première des prescriptions de Tertullien semble simplement conforme à la doctrine de Saint Mathieu et de Saint Luc, dont notre auteur paraphrase visiblement le texte, mais elle est aussi très conforme à l'esprit du montanisme, qui attend d'un moment à l'autre l'apparition de la Jérusalem céleste. C'est ce qui peut prêter à l'illusion que nous sommes en présence de préceptes pratiques ; mais, nous nous apercevons que ce n'est en effet qu'une illusion, si nous replaçons le texte en question dans le développement général auquel il appartient. Tertullien est en train d'argumenter contre Marcion, qui imaginait dans le monde un Dieu actif à côté du Dieu créateur immobile ; il affirme particulièrement que c'est d'un Dieu unique qu'on peut dire ce qui suit :..., et il expose, en empruntant les expressions de Saint Luc, l'idée qu'il a lui-même de la Providence divine, dont l'action tutélaire prouve, à son sens, l'activité de Dieu. Si donc nous considérons ce raisonnement dans son ensemble, rien ne nous autorise à croire que Tertullien ait réellement pris au pied de la lettre les prescriptions de l'Évangéliste, lesquelles pouvaient être à peu près praticables et, en tout cas, justifiables aux premiers âges de l'Église, mais étaient absurdes au début du troisième siècle, à moins qu'on ne recourût à la mendicité ou que l'on consentît à mourir de faim : Tertullien ne l'ignore pas '. Si donc, il fallait voir dans ce texte autre chose que des formules consacrées, utilisées dans un intérêt de polémique, j'y verrais seulement cette double affirmation : le chrétien doit croire que Dieu lui fournira toujours les moyens de gagner sa vie, ce qui ne veut pas dire que Dieu le dispensera de travailler; — et : la foi ne redoute pas la faim ^ ce qui ne veut pas dire qu'il faille souffrir de la faim pour être bon chrétien. Le rapprochement, dans le même ouvrage, de ces deux idées dissemblables : « Ne vous inquiétez pas du lendemain; — travaillez », rend, à mon sens, vraisemblable l'explication que je propose et me permet de conclure que, dans la véritable pensée de Tertullien, le chrétien doit travailler pour vivre. J'ajouterai trois raisons à cette présomption première : d'abord Tertullien cite trop volontiers Saint Paul et se fonde trop ordinairement sur lui \ pour se séparer de sa doctrine sur un point qu'elle avait si particulièrement éclairci. En second lieu, la tradition de l'Eglise devait déjà être, en l'espèce, assez fortement établie, pour que Tertullien ne s'en écartât que sur des raisons qu'il n'eût pas