‹ TertullienChapitre 381 sur 561 · De poenit., en entier, particul · texte numérisé non relu

De poenit., en entier, particul

LA MORALE 40g

les couvents ; mais si le chrétien s'arrête en route, au moins la peine qu'il a prise n'est pas stérile ; un pas fait dans le bien est un pas vers le salut et qui le hausse d'un degré dans la vraie moralité. Le christianisme n'eût-il fait qu'affirmer, avec l'énergie qu'il y a employée, la nécessité du pardon des injures ', de la pitié et de la charité \ qu'il eût marqué un grand progrès, car il précisait, il simplifiait, il vulgarisait, pour ainsi dire, des sentiments en germe dans la société de l'Empire et dont le besoin s'imposait impérieusement aux hommes, mais qui n'avaient point encore trouvé de formule à la portée de tous. Or le caractère pratique de la morale chrétienne est évident ; tous les écrivains chrétiens sont préoccupés de l'affirmer'. Morale révélée, elle n'a pas la prétention d'être autre chose que véritable '. Elle peut n'avoir pas une haute valeur philosophique, parce qu'elle ne discute pas le problème moral, qu'elle ne le pose même pas, le supposant a priori résolu par la

1. Voy., par exemple, Val. Max., IX, lo, i, sur la légitimité de la vengeance. 11 est vrai que c'est un païen, — mais quel païen! — qui nous exprime cette idée que la meilleure manière de se venger des méchants, c'est de ne pas leur ressembler : M. Aiir., VI, 6 : "Apiaxo; xpô-oç toû «[^wscrôai, xô [j.t, È^oiJ.otoij<j6ai. — Un vrai chrétien ne se venge pas ; s'il le fait, il cesse d'être chrétien {ApoL, 46 ; Clém. Alex., 5^rom., VII, i3, 81).

2. J'ai déjà cité plus haut quelques textes de M. Aurèle et j'ai renvoyé aux mesures prises par les Antonins et les Sévères dans un sentiment très certain d'humanité charitable (Renan, M. Aur., pp. 20-21 : 24 et s.); je reproduirai donc seulement ici quelques mots d'une protestation de Sénèque assez caractéristique ; De clem., 11, 5 : Scio maie audire apud imperitos sectam stoicorum tamquam nimis duram et minime principibus regibusque bonum daturam consilium... sed nuUa secta benignior leniorque est; nuUa amantior hominum et communis bonis adtentior... Sénèque avait raison pour son stoïcisme, comme il aurait eu raison pour celui de Marc-Aurèle ; mais, en ces sortes de choses, l'opinion publique n'est pas mauvais juge, parce qu'elle n'est guère qu'un reflet de la pratique courante de la doctrine; or elle était hostile au stoïcisme, Sénèque l'avoue. Des exceptions personnelles, même assez nombreuses (Renan, Apôtres, p. 320, n. 4; 323 et n., permet d'en entrevoir quelques-unes), ne créent pas un sentiment public et l'âme païenne des riches ne semble pas, vers l'époque de Tertullicn, très pitoyable aux misérables (Renan, Apôtres, p. 325, n. I, donne divers textes). M. Aurèle le dit assez clairement, I, 1 1 : . . .wç ÈTri-irav ot xaXoûixEVOi ouxoi Ttap' T|[jiîv £-j-jraxpi5ai àaxopyôxspoi tîwî sîai. — Havct soutient (II, p. 260) qu'il y avait eu, à ce point de vue, grand progrès au premier siècle ; c'est certain, mais, même au début du m« siècle, avant le recul qui va se produire du fait du désordre et de l'anarchie, il y avait encore beaucoup à faire, simplement pour arriver à un esprit de pitié général et moyen. L'effort du christianisme consistera à vulgariser des sentiments qui n'étaient que ceux d'une petite élite, à ce point qu'il sera bien difficile à un homrne qui se dira chrétien d'avouer qu'il ne les a pas, de ne pas proclamer leur prcexcellence et de ne pas avoir au moins l'air de les mettre en pratique.

3. Ex. : Athen.. Leg., 33 : Où yàp ij.£>>£xti Xôywv iW s-tSstçîi xal ôtôasxaXiat è'pywv xi T||jisxîpa. Lact., Inst. div., III, 7, déclare que la supériorité de la vérité chrétienne s'affirme par l'expérience de chaque jour, laquelle établit nettement « quid sit snelius et verius ».

4. Voy. Orig., C. Celse, I, 4, répondant à une remarque de Celse sur le peu d'originalité de la morale chrétienne.

foi et le niant en dehors d'elle '; mais, terre à terre si l'on veut, elle a le mérite d'être indiscutable pour le fidèle et de s'imposer à lui absolument '. Elle n'est pas non plus très altruiste, car elle n'est pas désintéressée et n'est pas sa propre fin ; mais, en raison même de ce caractère, elle est bien faite pour être une morale populaire, mieux, une morale générale, parce que, fondée sur des dogmes et garantie par eux, elle se conçoit cependant en dehors d'eux, qu'elle est bonne en soi et que, pour le chrétien, elle est inébranlablement affermie par sa fin égoïste : le salut. C'est la morale forcée ^; mais à la fois humaine et religieuse, simple et forte, élevée et intéressée, elle est susceptible de recevoir toutes les applications ; elle peut même devenir morale d'État : son caractère dogmatique l'y prédispose autant que sa réelle souplesse. L'Etat romain pouvait donc la considérer avec quelque faveur. Malheureusement son application supposait la destruction préalable de toute loi morale qui n'était pas elle-même; elle reposait sur une religion intolérante et elle exigeait, avant que d'être adoptée dans son intégrité, une transformation profonde de la société romaine. Celle-ci, en effet, était jouisseuse et ses vices mêmes étaient une forme de sa vie : la morale chrétienne, celle de TcrtuUien surtout, veut la mortification et l'abstinence de toutes choses ' ; elle veut que la femme pleure éternellement la faute originelle que commit Eve '■" et se fasse pardonner, par la profondeur de son humilité, le danger qui est en elle toujours et qui fait d'elle un instrument de perdition ^. Il est clair que Tertullien retranche, d'un coup, de cette vie tout ce qui en était, pour la plupart des païens, la raison d'être et l'occupation principale '. La transformation que les hommes de

1. Voy. comment Lact., hist. div., III, g, i, etc., définit le souverain bien. Il établit que ce souverain bien, fondement de la morale, doit être propre à l'homme en dehors de tous les animaux ; le propre de l'homme, c'est Vhumanitas : sed ipsa humanitas quid est nisi iustitia ? Quid iustitia nisi pietas ? Pictas

autem nihil aliut quam Dei parenlis agnitio summum igitur hominis

bonum in sola religione est. Cela seul ne se retrouve pas plus ou moins chez les animaux : constat igitur totius humani generis consensu religionem suscipi oportere. Le raisonnement est bref et élémentaire, mais, en revanche, l'affirmation est péremptoire.

2. Voy. Lact., Iiist. div., 111, 7 : toute erreur est grave, car la règle est absolue et précise... hic vero nuUus discidio, nuUus errori locus est. Unum sentirc omnes oportet ipsamque philosnphiam uno quasi ore praecipere, quia si quid fuerit erratum, viia omnis cvertitur.

3. Apol., 4g... inepta attamen utiiia; siquidem fieri coguntur.

4. Cette idée s'affirmera dans les chapitres suivants ; voy. Ad. lixor. ; I, 8.

5. De ciiltii fem . , 1, i : ignominiam... primi delicti et insidiam perditionis humanae.

6. Adv. Marc, V, g ; 11, 21 ; D(? pracscr. Iiaer., 3 ; De cultn fem., 1, i : Tu es diaboli ianua.

7. C'est là une idée très bien vue par Clém. Alex., Disc, aux Cent., 1\', Ci :

l'Empire devaient accomplir en eux-mêmes pour se conformer aux exigences d'une telle morale, étaient si extraordinaire et, pour ainsi dire, si extrahumaine, qu'elles n'ont jamais été achevées, que c'est la morale chrétienne qui a plié et que sa perfection n'a jamais été atteinte que par les anachorètes.

II, — Or, si la morale commune des chrétiens, celle dont nous venons de retracer les grands traits, en enveloppant l'opinion personnelle de Tertullien de références empruntées à diverses époques de la vie chrétienne primitive, si cette morale, dis-je, relativement modérée dans ses exigences, fut à ce point impossible à imposer aux hommes, que dire de la morale purement Tertullianiste ? Ce n'est point seulement par la rigueur de ses applications pratiques qu'elle est décourageante, ou par la violence des sanctions qu'elle brandit sur la tête des pêcheurs, c'est aussi par un écart de doctrine très particulier qui la fait renchérir sur la sévérité ordinaire des chrétiens.

Ce qui fait le caractère vraiment humain de la morale chrétienne, si l'on veut, de la morale évangélique, c'est sa souplesse, c'est son penchant à l'indulgence, qui sollicite le repentir par l'espoir du pardon, plus encore que par la crainte du châtiment. Or, Tertullien est naturellement un homme violent et, dans son argumentation morale, la crainte joue un rôle beaucoup plus marqué que l'espérance ' ; il est toujours prêt à affirmer la colère de Dieu, toujours disposé à dévoiler l'enfer, dont, à ses yeux, les volcans ne sont que des soupiraux \ Sans doute, la douceur et Findulgence de Dieu tiennent quelque place en ses discours, pour confirmer le chrétien dans l'amour de son Créateur, mais, visiblement, ce ne sont là qu'arguments acccessoires et qui ne vont guère sans les autres, ceux qui représentent surtout au pécheur un juge sévère '. D'ailleurs, sans même considérer Dieu surtout comme un juge, une question se posait nécessairement, parmi les chrétiens, au sujet de sa justice et de ses sanctions : le pardon n'est accordé que si le repentir est sincère et s'il précède le pardon, c'est entendu et c'est

le paganisme excuse toutes les intempérances ; le christianisme impose la vie modérée et continente ; c'est pour cela que tant de gens n'en veulent pas.

1. De poenit., i. De cultu fem., II, 2 : Timor fundamentum salutis est.

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