‹ TertullienChapitre 445 sur 561 · Pedag.:, III, lOi · texte numérisé non relu

Pedag.:, III, lOi

tenait toute vérité et que tout ce qui restait en dehors d'elle n'était qu'erreur'. Mais, si une telle opinion lui devait sembler absolument fondée pour ce qui touchait à la religion et à la morale, il ne pouvait soutenir qu'elle fût autre chose qu'une manière de parler pour tout le reste. Si médiocre que fût la science de ce temps, lui qui en avait reçu les éléments à l'école, ne pouvait sérieusement prétendre qu'elle fût enfermée toute dans l'Écriture. Encore ne pouvait-on aborder l'Ecriture sans quelque préparation, sans ce que nous appelons une instruction élémentaire. Au reste, la société chrétienne n'était pas complètement libre de ses opinions, ni de ses actions, en la matière. On conçoit, en effet, que l'Église, par exemple, puisse, dès lors, construire a priori un plan d'éducation et d'instruction à l'usage d'un pays neuf peuplé d'ignorants ; qu'elle s'efforce de réduire l'instruction à des notions élémentaires et au catéchisme, ainsi que les Espagnols ont pu le faire assez longtemps dans leurs colonies d'Amérique. Mais, dans l'Empire du m'' siècle, l'Eglise, l'eût-elle voulu, ne pouvait agir ainsi; elle n'était pas dans la situation d'un vainqueur vis-à-vis de vaincus inférieurs, et elle se trouvait en présence d'un système d'instruction solidement fondé et fortifié par des habitudes d'esprit assez anciennes pour être très difficiles à déraciner de l'àme des hommes \ Le primus magister prenait l'enfant et lui enseignait à coup de férule les premiers éléments; la lecture, l'écriture et le calcul ; le grammairien le faisait passer ensuite par le tteoioSoî des études secondaires, tant scientifiques que littéraires; enfin, le rhéteur l'initiait à l'art suprême : l'éloquence. Parfois le jeune homme allait se perfectionner au cours de quelque philosophe, ou faisait le voyage d'Athènes, dont l'Université renfermait encore les représentants des grandes écoles philosophiques. Les enfants n'allaient pas toujours jusqu'au bout des études et s'arrêtaient à l'un ou à l'autre de leurs divers degrés, mais tout nous porte à croire, qu'au moins dans les villes, tous franchissaient le premier : Tertullien les avait certainement gravis tous. Or, cet enseignement était consacré officiellement, il avait pour lui non seulement la force de la tradition et de l'opinion, mais encore l'appui des pouvoirs publics '. Les villes payaient — souvent mal, il est vrai — leurs maîtres, de tout

1. Depraescr. Iiaeret., "] ; 14; De virg. vel., 1 ; De monog., 1.

2. Voy. le résumé clair que présente M. Boissier, Fin du pag., I,p. 143 et s., sous le titre : L'instruction publique dans VEmpire romain et l'art. Educatio du Dict. des Ant.

3. Réville, Rclig. à Rome, p. i3 ; voir également l'art. Educatio dans le Dict. des Ant.; M. Pottier y fait justement remarquer (p. 489) que l'État, surtout depuis Hadrien, s'efforce de mettre de plus en plus complètement la main sur l'enseignement.

L ÉDUCATION ET L INSTRUCTION J\.j3

ordre; l'Empereur tenait la main, de son mieux, à l'exactitude pécuniaire des municipalités et lui-même fondait des chaires, que le trésor public entretenait. Cet enseignement avait même plus qu'une valeur officielle; il avait aussi, pour ainsi dire, une valeur nationale ; partout où s'étendait la domination romaine, s'élevaient des écoles, dans lesquelles les enfants étaient enseignés suivant les mêmes méthodes et les mêmes doctrines, et qui étaient de puissants instruments de romanisation. L'éducation d'école était un des éléments essentiels — l'essentiel peut-être — de cette Romanitas dont parle Tertullien. Si contestable, si discutable que nous puisse paraître, au point de vue pédagogique, une instruction uniquement orientée vers la rhétorique et la sophistique, éprise d'argumentation stérile, de minutie et d'excessive recherche de la .forme, tout nous prouve qu'elle était très tenace, étant profondéiment enfoncée dans l'esprit des hommes, qui l'avaient reçue. Le christianisme devait donc compter avec elle, et elle était de force à l'y contraindre. Dès qu'elle fut connue de ce que nous nommons « le monde enseignant », la foi chrétienne y rencontra de grandes antipathies. Ce ne fut pas seulement parce que l'Université d'alors était très conservatrice et que la nouveauté du christianisme lui déplaisait, ce fut surtout parce qu'elle était païenne. Je ne prétends pas qu'elle le fût par la foi, ou par une pratique religieuse particulièrement exacte, je veux dire qu'elle l'était par l'esprit et par le fonds de ses exercices littéraires, qui n'étaient autres que l'étude des poètes et des écrivains païens. De même qu'elle s'était enracinée elle-même dans l'esprit des hommes, au point de n'en pouvoir plus être distinguée, de même le paganisme était en elle, formait sa chair et son sang. Le christianisme, en tant que doctrine religieuse et en quelque sorte philosophique, la heurtait de toutes parts et lui paraissait superstition grossière, inesthétique et vide de raison ". Il n'était point besoin, d'ailleurs, de préciser les conflits; il y avait entre elle et lui incompatibilité d'humeur et d'esprit. Fronton, universitaire illustre, dont malheureusement le discours contre les chrétiens est perdu, ne fut pas le seul à déclamer contre eux. De leur part, les fidèles ne pouvaient qu'être scandalisés des allures de cet enseignement qui, fondé sur l'étude des poètes de l'erreur, propageait leurs mauvaises doctrines, répandait leurs légendes et leurs opinions abominables, en les enveloppant d'une dialectique subtile et d'un langage séduisant. Ils ne pouvaient pas ne pas voir que tous ces maîtres divers: grammairiens, rhéteurs et

I. Tert., ApoL, 21, avoue que la culture des païens les gène pour comprendre la vérité, ils sont iam expolitos et ipsa urbanitate deceptos.

philosophes, étaient pour eux des ennemis redoutables, car, pour quelques transfuges très utiles, qui passaient de leur camp à celui du Christ, il demeurait une masse d'irréconciliables qui lançaient les attaques les plus âpres et les plus habiles contre la foi. Fussentils, d'ailleurs, venus tous à elle, qu'il serait encore resté leurs méthodes, et la substance de leur enseignement.

Dès l'abord, il semblait logique et inévitable que le christianisme repoussât la culture d'école et s'efforçât de la détruire. Elle constituait, en effet, pour lui, un double danger : elle était un grand obstacle à sa propagande, et elle était une perpétuelle menace pour la pureté de sa doctrine ; elle était abondante source d'hérésie. Il y avait pourtant une autre solution : adopter cette instruction ; mais l'adopter en modifiant son caractère et son but; je veux dire, en s'efforçant de la réduire à une culture formelle, à un exercice de l'esprit fondé sur des fictions, très nettement proclamées telles, et neutralisées par une forte instruction chrétienne; l'adopter enfin, en ne cherchant en elle que l'utilité pratique, sans se laisser aller jusqu'au plaisir. Ce fut en définitive cette solution dernière que Tertullien accepta, et avec lui, l'Église presque entière. Nous verrons tout à l'heure si elle répondit tout à fait à ce qu'on attendait d'elle; remarquons seulement qu'elle n'était pas aprio?'i très prudente. L'impression que peut produire une éducation de ce genre et les traces qu'elle laisse ne se limitent pas en effet arbitrairement ; l'éducation, par les habitudes d'esprit dont elle fait notre nature intellectuelle, retrouve toujours ses droits en nous. Il n'est pas nécessaire d'aller loin pour le prouver : si des hommes comme S. Justin, Tertullien, Clément d'Alexandrie, Origène, Arnobe, S. Augustin, etc., n'avaient point subi cette culture païenne, et n'avaient été tout à fait impuissants à se détacher d'elle, comme à en concevoir une autre, ils ne se seraient pas laissés aller à cette étrangeté d'admettre et de recommander une discipline de l'esprit si éloignée de leur foi.

Le christianisme primitif n'était point porté vers elle et c'était une présomption contre sa nécessité que l'ignorance des Apôtres; malheureusement l'exemple de S. Paul avait contrarié cette impression première, qui, pourtant, demeura sans doute celle des chrétiens, tant qu'ils ne se recrutèrent que parmi les petites gens sans instruction.

Je verrais volontiers une trace de cette logique et archaïque défiance dans cette prescription que nous rencontrons dès le début des Constitutions apostoliques ' : il faut s'abstenir de tous

t. Const. Apost., I, b.

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les livres des Gentils. Le développement de l'idée n'est pas sans doute très ancien dans ce texte; il y est dit que tout ce qu'il faut savoir se trouve dans l'Écriture; la poésie, l'histoire des origines, les lois, etc., et cette énumération sent l'amplification de basse époque. Il n'en va pas de même de l'idée, que Je crois très antique, car je la retrouve exprimée clairement par S. Théophile, dès le début de son ouvrage adressé à Autoloque. Nous l'y voyons opposer la vanité de la forme littéraire à la solidité de la vérité '; puis, examinant ce qui s'enseigne dans les écoles, il affirme que ce n'est qu'un tissu d'erreurs et de contradictions inspirées par les démons ^ : ceux-ci ne font point difficulté de l'avouer, pourvu qu'un chrétien prenne la peine de les en presser. Homère et Hésiode et tous les poètes viennent au premier rang des écrivains qui ont reçu cette affreuse inspiration ^ Ces Grecs ne savent rien de véritable ; ils n'ont connu les lettres que fort tard ; ils se targuent d'Homère et d'Hésiode et ils ne disent mot du vrai Dieu, dont ils persécutent les serviteurs \ Les écrivains grecs ont atteint la gloire littéraire ; à quoi leur a-t-elle servi, puisqu'elle ne les a pas conduits à la vérité \ C'est l'ignorance inspirée qui a la préexcellence ; telle est celle des Prophètes qui, quoique illettrés et simples bergers, ont été les détenteurs de la vie éternelle '^. 11 y a là évidemment les principes d'une proscription radicale de la culture païenne et l'idée d'une instruction chrétienne fondée uniquement sur l'étude des textes sacrés. Mais, parmi les hommes instruits suivant la discipline du siècle, qui entrèrent dans l'Eglise, il s'en trouva qui demeurèrent attachés à la vieille instruction grecque et qui, ne voyant pas les incompatibilités qu'elle présentait avec la pratique chrétienne rigoureuse, s'efforcèrent seulement d'en atténuer les inconvénients humains. Athénagore dit bien que le chrétien doit pousser le dédain des choses de ce monde jusqu'à celui des plaisirs de l'esprit ([jtÉypt •/.«■ xwv ■:r,(; ^jyr,^ ^,oîwv) ^; mais il ne proscrit pas l'instruction utile; et Irénée, tout au contraire, affirme la nécessité, pour le vrai fidèle, de suivre le rspioSo?, afin de

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