‹ TertullienChapitre 76 sur 561 · Havet, Le christ., IV, pp. 426 et s · texte numérisé non relu

Havet, Le christ., IV, pp. 426 et s

7. Tout le monde n'est pas de cet avis et M. E. Beaudoin écrivait récemment dans la Rev. Itistor., sept-oct. 1898, p. 166, que la question était tout à fait tranchée dans le sens de l'authenticité. C'est une opinion; mais j'estime qu'il est des questions dont il faut se résigner à reparler souvent, si on veut avoir quelque chance de les résoudre jamais.

aujourd'hui perdu '. Cet accident est fâcheux, car il nous interdit la critique externe du document et nous force à nous en tenir au texte que nous avons. D'une manière générale, l'authenticité de la correspondance de Pline et de Trajan semble inattaquable et les deux lettres y sont normalement intercalées; au reste, leur place importe peu, car elles ne présentent aucun rapport avec les épîtres qui les précèdent ou les suivent. A simple lecture, la lettre de Pline n'offre rien d'anormal : elle est un peu plus longue que ses voisines, mais son allure ne la singularise pas; il en est de même de la réponse de Trajan ; ni dans le style, ni dans la langue ne se trahit un faussaire. Je n'affirme pas que les lettres sont de Pline et de Trajan, ni qu'elles n'ont pas été intercalées dans le Livre X, Je dis seulement qu'à s'en tenir à la forme et à un examen superficiel, rien n'autorise à penser qu'elles ne sont pas authentiques; et c'est un premier point acquis. Si nous voulons pousser plus loin l'enquête, il nous faut les séparer; voyons d'abord celle de Pline.

Si nous écartons, comme indémontrable, l'hypothèse d'un pastiche, nous n'avons plus qu'à considérer le texte en lui-même. L'examen critique doit, pour nous permettre de douter de l'authenticité, démontrer que la lettre est invraisemblable dans son ensemble, qu'elle n'est point telle qu'un magistrat romain pouvait l'écrire au 11*= siècle, ou, encore, qu'elle a subi, en quelqu'une de ses parties, des interpolations ou des retouches; ces altérations pourront nous être indiquées, soit par l'incohérence du développement, soit par la présence de propositions visiblement étrangères au reste.

Dès le début, Pline dit à Trajan qu'il n'a Jamais assisté à des instructions contre les chrétiens; il ne sait donc pas dans quelle mesure il est d'usage de punir, ni ce qu'il faut punir en ce cas \ Cette simple phrase pose plusieurs questions graves : Il y a donc eu des instructions contre les chrétiens? En tant que chrétiens? La loi prévoit le délit de christianisme? Alors pourquoi Pline semble-t-il ignorer la loi, ou, à tout le moins, la procédure anti-chrétienne? Est-il vraisemblable qu'un avocat, un magistrat, s'il est arrivé sans rien savoir de tout cela — ce qui serait déjà extraordinaire — n'ait pu se renseigner dans un pays qu'il va nous montrer si plein de chrétiens? Peut-on admettre que la question chrétienne ait surgi si sournoisement qu'il ait pu ne jamais la prévoir avant le moment où

1. Ce qu'il y a de particulièrement curieux, c'est qu'un manuscrit (le Mediceus du ixe ou du x° siècle) donne les lettres des neuf premiers Livres, que d'autres manuscrits donnent de notables fragments des Livres I à VII et du Livre IX, mais qu'aucun ne nous en fournit du Livre X.

2. Cognitionibus de christianis interfui nunquam; idco nescio quid et quatenus aut puniri soleat aut quaeri.

il lui fallut la trancher? Comme on Ta justement remarqué ', s'il était prouvé qu'il n'y a pas encore eu d'actions contre les chrétiens, il serait inutile de pousser plus loin l'examen de la lettre : elle serait manifestement apocryphe, puisqu'elle ferait allusion à des faits faux. Or, il y a, chez les vieux écrivains ecclésiastiques, deux tendances assez différentes quand ils parlent de ce que nous nommons les persécutions; elles s'expliquent par la diversité des deux points de vue auxquels il leur est possible de se placer. Tantôt ils , ont pour but d'exalter les mérites de l'Église militante et souffrante et alors ils peuvent se laisser aller à exagérer ses épreuves; c'est l'ordinaire tendance des hagiographes. Tantôt, au contraire, ils veulent prouver que les chrétiens ressemblent à tout le monde, I qu'ils ne gênent personne et, dans ce cas, ils sont plutôt portés à (atténuer les conflits qui ont pu s'élever entre eux et le gouverne- I ment ou la société païenne ; c'est la tendance des apologistes. L'une et l'autre se rencontrent chez Tertullien et si grande a été son hésitation entre ces deux désirs, également séduisants, d'établir la gloire ou l'innocence de la foi, que tous deux sont parfois exprimés dans le même [ouvrage \ Si nous pouvions démontrer que la lettre de Pline parle d'instructions qui n'auraient jamais été conduites, elle rentrerait dans la catégorie de ces œuvres mixtes, qui, tout en exaltant l'Église, sont destinés à calmer la persécution : la réponse de Trajan, appuyée de l'autorité de son nom, constitue en effet un sérieux palliatif. Les deux pièces seraient alors l'œuvre d'un chrétien qui les aurait postérieurement imaginées pour tempérer quelque crise dangereuse, au nom d'un prétendu précédent; ce que la lettre de Pline peut contenir de peu favorable aux chrétiens n'y serait que pour écarter d'elle le soupçon. Malheureusement, il est impossible de démontrer qu'il n'y a pas eu d'instructions contre les chrétiens avant le règne de Trajan. Des textes de Tacite et de Suétone, quoique peu précis, laissent bien entendre, qu'il y a eu antérieurement contact direct entre les magistrats romains et les fidèles. En tant que chrétiens? C'est autre chose.

M. Boissier ^ a cru qu'il existait dès lors une constitution officielle formulée à peu près ainsi : « il est défendu d'être chrétien » (Non licet esse christianos); il a essayé de prouver le bien fondé de son hypothèse par des rapprochements de textes ingénieux, mais

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