‹ Tertullien et saint Cyprien [microform]Chapitre 20 sur 49 · I. La patience · texte numérisé non relu

I. La patience

Nos deux moralistes ont écrit sur la patience chacun un traité spécial. Mais le De bono patiendae de saint Cyprien, où l'on trouve plus d'onction, n'est guère pour les idées et lesx développements qu'une copie assez pâle du De patlentia de Tertullien. C'est donc à celuici que nous nous adresserons.

Dès le début, Tertullien s'excuse de parler de la patience, sans posséder lui-même cette vertu. Puis après avoir relevé le prix qu'en font les philosophes païens il montre la patience pratiquée par Dieu luimême.

La patience de Dieu.

Tour nous, ce qui nous porte à pratiquer la patience ce n*est pas l'humaine affectation d'une indifférence cynique, fruit de l'orgueil; c'est la règle vivante et céleste d'un enseignement divin, qui iious montre en Dieu lui-môme le modèle de la patience. D'abord il répand également sur les justes et les injustes l'éclat de la lumière qui éclaire ce monde ; il donne à ceux qui en sont dignes comme à ceux qui en sont indignes les bienfaits des saisons, les services des éléments, les tributs de toute la création ; il supporte l'extrême ingratitude de nations qui adorent les fantaisies de l'art, et les œuvres de leurs mains, qui poursuivent son nom et ses serviteurs ; il souffre le libertinage, la cupidité, l'iniquité, la malignité chaque jour plus insolentes, au point de se faire tort à lui-même à force d'être patient : il y a plus de monde à refuser de croire qu'il soit le maître quand on est si longtemps sans voir les effets de sa colère contre le siècle. (Tertullikn, />e palientia.^ II.)

La patience du Christ.

Mais cet aspect de la patience divine est lointain en quelque sorte et peut-êlre estimerat-on qu'elle est bien haut placée, sous cette

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forme : voici donc une autre patience qui est apparue publiquement parraî les hommes, sur la terre, et s'est pour ainsi dire, laissé toucher du doigt. Il souffre dé naître, llii qui est Dieu, dans le sein d'une mère; né, il supporte de croître à la façon des hommes; devenu grand, il n'a point hâté dé Se faire connaître; il cherche à s'abaisser, se laisse baptiser par son serviteur, et ne repousse que par la parole les assauts du tentateur. Quand de notre Dieu il se fit notre maître, apprenant à l'hômnie à échapper à la mort en lui enseignant lé pardon des offenses, « il ne discuta point, ne cria point, personne n'entendit sa voix sur les places publiques; il ne brisa pas le roseau ébranlé, n'éteignit point là inèche qui fumait encore^ ». Le prophète n'avait pas menti, que dis-je, le prophète. Dieu lui-même, répandant son esprit sur son fils avec la plénitude de la patience. Personne de ceux qui voulurent s'attàéhér à lui ne fut refusé; il ïie dédaigna la table ni le toit de personne ; il ne rebuta ni les pécheurs, ni les publicains ; il ne slrritia même pas coiitre la ville qui n'avait pas voulu le recevoir alors même que ses disciples appelaient lé feu dû ciel sur la cité orgueilleuse; il guérit des ingrats; il se livra de lui-même à ceux qui lui tendaient des ejubûches, G'est trop .peu. Il

(1) Matth.j XII, 19-20.

0EVetRS ENVERS SOI-MÊME. 5?

garda auprès de lui le traître qui devait le livrer^ et s'abstint constamment de le faire connaître. Au moment où il est livré, où il est conduit au saerifice comme une victime ^^^ c'est alors en effet qu'il « n'ouvre pas plus la bouche que l'agneau sous là main qui le tond (1) » ^^ ce dieu qui n'a qu'un mot à dire pour avoir auprès de lui, s'il voulait, des légions d'anges descendus du ciel, n'approuve pas le gesto du disciple tirant le glaive pour le venger. La patience du Seigneur est blessée avec Malchus. C'est ainsi quç tout à la fois il maudit l'œuvre du. glaive, et satisfait parla patience, mère de la miséricorde. Je ne parle pas de son crucifiement : il était venu pour cela; Pourtant fallait-il que des outrages fussent ajoutés à la mort qu'il devait subir? Mais c'est qu'il voulait s'engraisser des voluptés de la patience avant de nous quitter : crachats, flagellation, dérision^ vêtement ignominieux, plus ignominieuse couronne. Merveilleuse égalité d'âme sans défaillance : celui qui avait voulu rester caché fiOï»s la fôi'SHiiB hikaâine n'a rien pris de l'hu^ maine impatience.

Voilà ce qui mieux que toute autre chose, ô Pharisiens, eût dû votis faire reconnaître en lui le Seigneur; une patience de ce genre, il n'f a pas un homme qui en eût été ea^able,

(1) IS,, tlll, 7. . ,

58 LES DEVOIRS bu CHRÉTIEN.

Des exemples si augustes, dont la sublimité même est pour les Gentils une raison de ne point croire, pour vous au contraire une confirmation de notre foi, né nous instruisent pas seulement par des paroles et des recommandations, mais par des souffrances; ils prouvent à ceux à qui il a été donné de croire, qu'en Dieu la patience est un effet de sa nature, le résultat et la supériorité d'une qualité qui lui est propre. (Tertullien, De patientia^ III.)

LMmpatience mère de tous les vices.

Elle est la cause de la chute de nos premiers parents. Le mal n'est que l'impatience du bien. La patience au contraire précède et suit la foi.

Abraham crut à la parole de Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice. Mais ce fut la patience qui prouva sa foi lorsque Dieu lui commanda' d'immoler son fils : ce qui était à la vérité, non un moyen d'éprouver sa foi, mais plutôt une préfiguration symbolique. Dieu d'ailleurs connaissait bien celui dont il voulait faire un juste. Un ordre si rigoureux, dont Dieu ne voulait pas d'ailleurs l'accomplissement, fut reçu par le patriarche avec une patiente soumission, et eût été de même exécuté par lui si Dieu l'avait voulu. Aussi est-ce à juste titre qu'il fut béni pour avoir été fidèle, et fidèle pour avoir été

patient. Ainsi la foi, auréolée par la patience, auiemps où elle était répandue dans les nations par ce rejeton d'Abraham qu'est le Christ, et où elle ajoutait la grâce à la loi, mit à la tête de la loi pour l'étendre et la compléter, son auxiliaire, la patience, qui seule avait manqué antérieurement à la doctrine de la justice. Anciennement, en ^ffet, on réclamait « œil pour œil, dent pour dent (1) », et on rendait le mal avec usure.

La patience, en effet, n'était pas encore descendue sur la terre, parce que la foi n'y était pas non plus. Et en attendant l'impatience jouissait des facilités de la loi. C'était naturel dans l'absence du seigneur et maître de la patience. Il apparaît et unit la patience et la grâce de la foi. Désormais il n'est plus loisible d'attaquer le prochain en paroles et de lui dire a Insensé » , sans s'exposer aux sévérités du tribunal. La colère est proscrite et ne doit point sortir du cœur; la vivacité de la main est réprimée ; le venin est ôté de la langue. La loi retrouve plus qu'elle ne perd, car le Christ a dit : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour vos persécuteurs afin d'être vraiment les fils de votre père qui est dans les cieux (2) ». Vous voyez quel père la patience i^ous acquiert.

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