EXOD., XXI, XXIV
(2) Matth., y, 44.
6d LÉS ÊlETëIRS ÙV GHI^ËtiËNi
Ge précepte principal, qiii ne iious laissé pas faire mal à qui le mérité, réiiférmë eh abrégé toute la loi de là patience. (TERTUtLiÈN^ De patiêntia, YÎ.)
La |>atieiice dàris les révers de fortitiië.
D'autre part, continue Tertullieh^ si nous parcourons les causes de l'impatience, chacune d'elle aura un précepte qui y correspond. Ton cœUr s'afflige-t-il de la perte de son avoir : à chaque page de l'écriture divine, il lit une invitation à mépriser le siècle. Et l'on n'est jamais plus averti de mépriser l'argent, que par l'exemple du Seigneur lui-même qui ne connut pas la richesse. Il ne cesse de bénir les pauvres, d'anathématiser les riches. Il nous prépare à supporter patiemment lés révers de fortune en dédaignant l'opulence ; il montre en méprisant les richesses^ que l'on ne doit pas tenir compte de leur perte. Ce donc que nous n'avons aucunement besoin de désirer parce que Notré-^eigneur non plus ne l'a pas désiré, vient-il à être ébréché^ ou même complètement enlevé, nous ne devrons pas nous en affliger, « La cupidité est à la racine de tous lés maux (1) » : c'est l'Esprit du Seigneur qui l'a proclamé par la bouche dé l'Apôtre^
(1) I TiMOTH.j VI, 10.
DEVOiRli ÉNVER3 SOI-MÊME. 6l
Ne la faisons pas consister à désirer ce qui est à autrui : ce qui semble être à nous est à autrui : rien n'est à nous puisque tout est à Dieu, nous compris; si donc nous supportons impatiemment un dommage, nous regrettons la perte de ce qui ne nous appartenait pas, et nous voilà convaincus de toucher de près à la cupidité. Celui qui se trouble pour ne pouvoir supporter un dommage, préférant les biens de la terre à ceux du ciel, pèche directement contre Dieu, car il rejette pour un avantage matériel l'Esprit qu'il tenait de Dieu. Sachons donc allègrement renoncer aux biens d'ici^bas, pour assurer ceux du ciel. Périsse tout le siècle, pourvu que je gagne la patience. D'autre part, celui qui n'est pas résolu à supporter courageusement quelque dommage subi par vol, violence, ou même simple négligence, je me demande s'il pourra facilement et de bon cœur porter la main sur son avoir pour faire l'aumône. Qui donc s'il n'est pas capable de se laisser mutiler par un autre aura le courage d'appliquer lui-même le fer à son propre corps? La patience dans les revers exerce à la bienfaisance et à la charité : celui-là n'hésite pas à faire largesse qui ne craint pas de perdre. Gomment un homme qui a deux tuniques en donnera-t-il une à celui qui est nu, .s'il n'est dans la disposition d'offrir encore son manteau à celui qui lui enlèverait sa tunique ? Gomment
62 LES DEVOIRS t>U GMRÉTIËM.
nous ferons-nous des amis avec Mammon, si nous l'aimons au point de n'en pouvoir supporter la perte? Nous périrons avec ce que nous avons perdu, nous qui trouvons ici-bas, où neus avons tout à perdre? Aux Gentils de s'impatienter à chaque revers qu'ils subissent : ils préfèrent l'argent peut-être à leur âme. Ils le font du moins quand poussés par une avidité de lucre il courent sur mer les périls lucratifs du commerce, lorsque au forum, pour gagner de l'argent, ils ne craignent pas de se charger de causes redoutables..., lorsqu'enfin ils engagent leurs propres corps au combat de gladiateurs ou aux armées, lorsque, ils se font pillards de grands chemins à la façon des bêtes. Pour nous fidèles à notre originalité par rapport à eux, nous ne devons pas sacrifier notre âme à l'argent, mais l'argent à notre âme, soit en donnant de bon cœur soit en perdant sans nous plaindre. (Terttjllien, De patientia^ VII.)
La patience dans les mauvais traitements.
L'âme même, le corps même en ce monde sont exposés de toutes parts aux outrages et de ces outrages nous supportons patiemment l'atteinte : allons-nous nous affecter pour de moindres misères? Loin d'un serviteur du Christ, une telle souillure que sa patience préparée pour déplus rudes attaques succombe
dans des occasions plus légères ! Êtes-vous robjet de voies de fait, l'avertissement du Maître est là : a Si l'on nous frappe sur une joue, offrez l'autre à Pagresseur (1) ». Que votre patience lasse sa méchanceté. Quels que soient les coups et les outrages dont il vous accable.
Vous le blessez plus qu'il ne vous blesse en le supportant patiemment ; car il sera battu par le Seigneur ; il doit être battu en effet par celui pour qui vous lé supportez. L'amertilme de la langue éclate-t-elle contre vous en médisances ou en outrages, rappelez-vous qu'il a été dit : « Réjouissez-vous quand on dira du mal de vous (2) ». Le Seigneur lui-même à été maudit dans la loi, et pourtant il est seul digne de bénédiction. Serviteurs, suivons donc notre Maître, et supportons patiemment la malédiction, afin que nous puissions être bénis. Si je ne reste pas calme en entendant quelque parole insolente ou méchante qui s'adresse à moi, il est inévitable que je rende amertume pour amertume ou bien je me morfondrai dans une impatience muette. Quand donc j'aurai répondu à l'injure par l'injure, comment aurai-je suivi l'enseignement du Maître qui nous apprend que l'homme n'est pas souillé par ce qui sort du vase, mais par les paroles qui sortent de la bouche. De même il est dit que nous aurons à
(1)Mattii.,v, 39. (2) Matth,, y, II.
64 tÉS bEVOIRS DU CHRÉTiË^.
rendre compte de toute parole vaine et super* flue. Il en résulte que le Seigneur nous reçom-' mande de supporter avec calme de la part d'autrui ce dont il nous détourne nous-mêmes* Et ici voyez le plaisir attaché à la patience ! Tout outrage, porté par la langue ou par la main, a le sort de la flèche lancée contre une pierre d'une dureté impénétrable, et qui s'é cache.
Elle tombe sans avoir porté coup, et parfois même elle rebondit contre celui qui l'a décochée. Celui qui vous frappe le fait afin de vous faire souffrir, car le plaisir de celui qui frappe, c'est la souffrance de celui qui est frappé. Si donc vous empêchez son plaisir en ne souffrant pas, il est inévitable qu'il souffre en perdant son plaisir. Et alors vous, non seulement vous vous retirez sans blessure, ce qui suffirait à lui seul, mais encore vous jouissez en outre de la déception, et de la souffrance de votre adversaire. Voilà l'avantage et le plaisir de la patience. (Tertullien, De patientia^ VIII.)
La patience dans les deuils.
La patience doit même nous empêcher de pleurer ceux que nous avons perdus.
Même cette espèce particulière d'impatience qui se pourrait produire à l'occasion de la perte des nôtres, et que légitime d'une manière le chagrin éprouvé ne doit pas être excusé. Il faut nous mettre en face de la déclaration de
l'Apôtre : « Ne vous attristez pas du sommeil de personne, comme font les Gentils quin'ontpoint d'espérance ». Et l'Apôtre a raison. Croyant que le Christ est ressuscité, nous ressusciterons aussi, nous pour qui il est mort et ressuscité. La résurrection des morts étant certaine, inutile est la douleur de la mort, inutile l'impatience de cette douleur. Pourquoi vous affliger, si vous croyez qu'il n'a point péri ? pourquoi supporter impatiemment la disparition momentanée de celui qui doit revenir? c'est un voyage ce que vous appelez mort. 11 ne faut pas pleurer celui qui nous précède, mais on peut bien le regretter. Encore ce regret doit-il être modéré parla patience? Pourquoi s'affliger immodérément du départ de celui que l'on ira rejoindre? Aussi bien l'impatience en ces cas est un mauvais présage pour notre espérance, et une prévarication contre la foi. Nous outrageons le Christ quand nous nous affligeons du sort de ceux qu'il a appelés, comme s'ils étaient àplaindre : « Je désire, dit l'apôtre, me retirer déjà et être avec le Seigneur ». Quels meilleurs vœux il nous indique ! Si nous pleurons sans patience ceux qui ont vu se réaliser pour eux le vœu des chrétiens, c'est que nous ne voulons pas nous-mêmes en obtenir la réalisation.
(Tertullien, De patientia, IX.)
(1) IThes.,iy 13.
(2) Philip,, i, 23.
La patience exclut le désir de vengeaiicê.
L'impatience a encore un autre aiguillon très puissant : le désir de vengeance, opérant par vaine gloire ou par malice . Mais la gloire est toujours chose vide et la malice toujours odieuse au Seigneur, surtout lorsque provoquée par là malice d'autrui elle entend se montrer supérieure dans là vengeance, et par les représailles double le mal commis. La vengeance, aux yeux de l'erreur, semble, une consolation à la peine; aux yeux dé là vérité, elle apparaît comme une rivalité de malignité. Quelle différence y a^t-il entre le provocateur et celui qui est provoqué, si ce n'est que l'un est pris le premier à mal faire et l'autre le second» L'un et l'autre cependant sont coupables de lèse-humanité devant le Seigneur qui défend et condamne tout mal, d'où qu'il vienne. Nul compte à tenir de l'ordre de succession dans le mal qui est fait ; le moment né sépare pas ce qu'unit la ressemblance. Fait égal, mérite égal. C'est absolument qu'il est prescrit de ne rendre point le mal pour le mal. Mais comment observons-nous ce précepte, si, méprisant le mal, nous ne méprisons pas la vengeance ? Et quel honneur rendrons-nous à ï)ieu, si nous nous arrogeons le droit de nous défendre nous-mêmes ? Nous, vile poussière, vase d'argile ! quand nos serviteurs
Ë^EVOIR^ ENVERS SOI^MEMiE. ^1
preniient sur eux de se venger de leurs compagnons de servitude, nous en sommes griève-* ftiént offensés ; ceux au contraire qui nous font hommage de leur patience^ non seulement nous les louoiis de leur zèle à rendre honneur à leur maître j mais encore nous leur procurons une vengeance beaucoup plus grande que celle qu'ils auraient pu prendre par eux-mêmes. Y a*t41 péril pour nos intérêts avec un Maître si é^^Habie dans le jugement, si puissant dans rexéCBtion? Il nous promet de les prendre en main quand il dit : « A moi la vengeance, et c'est moi qui vengerai » c'est-à-dire i à vous la patience, et c'est moi qui la récompenserai. Quand il dit. « Ne jugez point, pour n'être point jugés », n'est-ce pas la patience qu'il réclame? Quel esl en effet celui qui ne jugera pas autrui, si ce n'est celui qui est assez patient pour ne se point défendre ?
Pourquoi croyéz^vous qu'il est juge, s'il n'est aussi vengeur? qui donc juge pour pardonner?
et supposé qu'il pardonne, c'est qu'il a redouté l'impatience de celui qui juge, ayant dérobé au juge unique l'honneur qui lui appartient.
En combien de maux une impatience de ce genre n'a-t-elle pas coutume dé se jeter ! combien de fois n'a-^t-^on pas regretté de s'être défendu l Combien de fois l'empressement à le faire n'at-il pas entraîné des conséquences pires que lesr motifs de représailles ! C'est que rien de ce
que l'impatience fait entreprendre ne se peut accomplir sans une impétuosité aveugle, rien de , ce qui s'accomplit avec une aveugle impétuosité ne peut manquer ou d'échouer, ou de s'écrouler, ou de s'abîmer. Si vous vous défendez à demi, vous êtes un insensé; si vous le faites copieusement, vous serez accablé sous le fardeau. Qu'ai-je donc à faire d'une vengeance dont l'impatience de la souffrance m'empêche de modérer les transports? Que si je m'applique à la patience, je ne souffrirai pas; si je ne souffre pas je ne sentirai pas le besoin de me venger. (Tertullien, De patientla^ X.)
La patience est source de bonheur.
Après ces principales occasions d'impatience, que nous avons exposées comme nous l'avons pu, pourquoi irions-nous passer en revue les autres, soit intérieures, soit extérieures? L'opération de l'esprit malin est étendue, et diverse ; il lance de tous côtés des traits empoisonnés, tantôt petits, tantôt énormes. S'ils sont petits, méprisez-les en raison de leur faiblesse ; s'ils sont grands, cherchez à les éviter, en raison de leur énormité; quand l'injure est légère, l'impatience n'est pas nécessaire, mais quand l'injure est grave, le remède de l'injure est plus nécessaire et c'est la patience. Appli-^ quons-nous donc à supporter courageusement
les maux qui noijs viennent du malin, afin que notre tranquillité d'âme, par une sorte de rivalité, amène l'ennemi à se calmer. Et si c'est nous-mêmes qui nous attirons certaines disgrâces ou par imprudence ou même par notre volonté, supportons avec une égale patience ce dont nous nous estimons responsables. Que si c'est le Seigneur qui nous les inflige, vers qui nous montrerions-nous plus patients qu'envers le Seigneur? Bien plus il nous recommande de nous féliciter qu'il daigne noiis châtier. « Moi, dit-il, je châtie ceux que j'aime. » Heureux le serviteur que le Seigneur s'empresse de corriger, contre qui il daigne s'irriter, qu'il ne trompe point en lui épargnant les reproches !
De toutes parts donc nous sommes assujettis au devoir de pratiquer la patience, pour répondre à nos propres erreurs, aux embûches de l'ennemi, ou aux avertissements du Sei-
gneur.
La récompense de la patience.
Qui est-ce que le Seigneur appelle heureux si ce n'est les patients, quand il dit : « Bienheureux les pauvres d'esprit : c'est à eux qu'appartient le royaume des cieux. » Personne n'est pauvre d'esprit s'il n'est humble? Mais qui est humble, si ce n'est celui qui est patient?
personne en effet ne peut s'abaisser sans commencer par supporter son abaissement même.
« Bienheureux, dit-il ceux qui sont dans les larmes et dans l'affliction. » Qui peut supporter cet état sans la patience? Aussi est-ce à eux qu'il promet consolation et joie. « Heureux les doux. » Ce mot ne saurait aucunement s'ap« pliquer aux impatients.
De même, il donne aux pacifiques le nom d'heureux : est-ce que les impatients ont que^ que chose ]de commun avec la paix : il faudrait être fou pour le penser. Quand il dit : « Réjouissez-vous et tressaillez d'allégresse, toutes les fois qu'il vous maudiront, et vous perse' enteront, car votre récompense sera grande dans le ciel ». Certes, ce n'est pas à l'impatience, qu'il fait cette promesse, car personne ne tressaillira d'allégresse dans l'adversité à moins qu'il ne la méprise d'abord, personne ne la méprisera, s'il ne pratique la patience.
(Tertullien, De patientia, XI.)
La patience mère de la paix.
Quant à ce qui concerne la discipline de la paix, si agréable à Dieu, qui donc pardonnera à son frère, je ne dis pas sept fois, et septante fois sept fois, mais même une seule fois s'il est né pour l'impatience? qui donc ira devant le juge avec sa partie pour régler une affaire
et paiera ce qui convient, s'il n'a d'abord calmé sa colère, et coupé ces veines de l'impatience que sont la rancœur et la dureté? Gomment remettrezrvous sa dette au prochain pour qu*bn vous remette la vôtre, si votre cœur sans patience garde obstinément le ressentiment de l'injure?
Celui dont la colère soulève le cœur contre son frère ne peut déposer son offrande à l'autel, s'il ne retourne d'abord se réconcilier avec son frère, revenant lui-même à la patience. Si le soleil se couche sur notre colère, nous som^ mes en péril. Il ne nous est pas permis de rester un jour sans patience.
La patience auxiliaire de la pénitence.'
Puisque la patience gouverne tout l'ensemble de la discipline salutaire, quoi d'étonnant qu'elle seconde aussi la pénitence. Secourable à ceux qui ont failli, c'est elle qui attend, qui souhaite, qui obtient par ses prières la pénitence à ceux qui vont s'engager dans la voie du salut.
Quel avantage ne procure-t-elle pas aux deux conjoints, lorsque le mariage étant rompu •*^ dans le cas où il est permis au mari où à la femme de demeurer dans le veuvage — elle empêche l'un de devenir adultère, et corrige l'autre.
On la retrouve encore dans ces paraboles du maître où il donne des exemples de salut par la pénitence : c'est la patience du pasteur qui cherche et trouve la brebis égarée — l'impatience ferait facilement abandonner une brebis unique, mais la patience prend sur soi le labeur de la recherche — et de plus il rapporte sur ses épaules, porteur patient, la pécheresse abandonnée.
La patience d'un père reçoit, habille, nourrit l'enfant prodigue et l'excuse auprès d'un frère impatient, et mécontent. Il est donc sauvé celui qui était perdu, parce qu'il a embrassé la pénitence ; sa pénitence n'a point été perdue, parce qu'elle a rencontré la patience. Enfin la charité, le grand sacrement de notre foi, le trésor du nom chrétien, la charité que l'Apôtre nous recommande de toutes ses forces, à quelle école se forme-t-elle, si ce n'est à celle de la patience? « La charité, dit-il, est magnanime : elle doit cela à la patience. » Elle est bienfaisante, la patience ne fait pas de mal à personne. « Elle n'est point envieuse » : cela est un caractère propre de la patience. « Elle n'a point d'arrogance » c'est à la patience qu'elle doit sa modestie. « Elle ne s'enfle point, n'est point orgueilleuse ». Ce n'est point là le fait de la patience. « Elle ne cherche point son propre avantage » Elle supporte en effet de le sacrifier dans l'intérêt du pro-
chain. « Elle ne s'irrite point », quelle -part eût-elle laissée à l'impatience? » Voilà pourquoi, dit l'Apôtre, elle supporte tout, elle endure tout », sans aucun doute parce qu'elle est patiente. C'est donc ajuste titre « qu'elle ne cessera jamais. »
Les autres choses auront leur terme et leur consommation, il n'en restera rien : langues, sciences, prophéties ; la foi, l'espérance, la charité demeurent : la foi que le Christ en souffrant a procurée au mondé, l'espérance, dont la patience de l'homme attend le couronnement, la charité, que, selon l'enseignement de Dieu, la patience accompagne. (Tertullien, De patientia, XII.)
Bienfaits de la patience corporelle.
Jusqu'ici c'est de la patience simple, uniforme et résidant dans l'âme que nous avons parlé. Pourtant dans le corps même, nous la pratiquons de diverses manières qui nous font bien servir Dieu. Le Seigneur lui-même en a mis le modèle dans une vertu corporelle.
En effet, l'âme qui tient le gouvernail, fait pai^t faiblement au navire qu'elle habite de ce que lui apporte le souffle de l'esprit. Quel est donc l'exercice de la patience dans le corps? D'abord la tribulation de la chair est une hostie qui apaise le Seigneur par le sacri-
74 LES DEVOIRS pu CHRÉTIEN,
fioe de l'hiimiliatiQn, lorsqu'elle lui offre, sa pauvreté avec sa pauvre nourriture, lorsqu'elle se contente d'une nourriture frugale, d'u»e eau pure comiue boisson, lorsqu'elle acouniulo les jeûnes, lorsqu'elle vit sur le sac et la cendre. Cette patience corporelle accrédite nos prières, appuie nos demandes ; elle ouvre les oreilles du Christ. Dieu désarme sa sévé^ rite, ouvre la source de sa miséricorde. Ainsi le roi de Babylone, ayant offensé le Seigneur vécut pendant sept ans dans l'abjection et la malpropreté, exilé de la forme humaine, mais il offrit au Seigneur la patience de son corps et recouvra sa royauté, et ce qui est plus à souhaiter pour un homme, donna satisfaction à Dieu.
La patience fait les vierges, et les martyrs.
Maintenant, si nous en venons à exposer les hauts et heureux degrés de la patience cor-^ porelle, c'est elle qui prépare la sainteté par la continence, C'est elle qui soutient la veuve, qui marque la vierge d'un sceau particulier, qui élève jusqu'au ciel l'eunuque volontaire. Ce qui vient de la vertu de l'âme s'accomplit dans la chair? Enfin c'est avec la patience de la chair que l'on lutte dans la persécution. La fuite s'impose-t-elle : c'est la chair qui lutte contre les ennuis de la fuite.
I>EVOIRS ENVERS SDI-MÊMl, 7$
Sommes-nous d'abord jetés en prison : c'est la chair qui est au 1er, aux entraves, sur la dure ; c'est elle qui souffre cette indigence de lumière, et ce manque de propreté. Et quand elje sort de prison, pour l'épreuve de la féli« cité, pour le second baptême, pour l'ascen^ sion au séjour divin, rien ne l'y aide plus que la patience corporelle. S'il est vrai que « l'esprit est prompt et la chair faible », où pourrait donc être le salut de l'esprit et de la chair même sans la patience? Quand le Seigneur dit cela de la chair et la proclame faible, il laoBitre ce qui la rend forte, c'est-à-dire la patience contre tout ce qui est mis en œuvre pour ruiner ou châtier la foi. Elle supporte avec le plus grand courage les fouets, le feu, la croix, les bêtes, tout ce dont les, prophètes, tout ce dont les apôtres ont triomphé, en bravant }a souffrance. (Tertuluen, De patieMtiay XIU.)
Job, modèle de patience.
Avec ces forces de la patignee, Isaïe se laisse scier sans cesser de parler du Seigneur ; avec elles, Etienne se laisse lapider en demau'!' dant pardon pour ses ennemis. Qh ! trois fois heureux aussi le lutteur qui épuisa toutes les formes de la patience contre toutes les atta^ ques du diable! Ni la perte de ses immenses richesses enlevées avec ses troupeaux, ni celle
76 LES DEVOIRS DU CHRÉTIENi
de ses fils, tous écrasés d'un seul coup sous la ruine d'un édifice, ni même les souffrances de son corps blessé, ne le firent se départir de la patience que la foi lui avait fait offrir à Dieu, et c'est en vain que le diable déploya toute sa force pour le maltraiter. Tant d'épreuves ne détournent pas sa pensée du Seigneur; et il reste pour nous un modèle et une prédication de patience, tant dans son esprit que dans sa chair, tant dans son cœur que dans son corps, pour nous apprendre à ne nous laisser abattre ni par la perte de nos biens, ni par la mort de ceux qui nous sont chers, ni par les afflictions du corps. Quelles dépouilles Dieu remportait sur le diable, dans la personne de ce patriarche, quel trophée il éleva, triomphant de l'ennemi de sa gloire, alors qu'à toute mauvaise nouvelle nulle parole ne sortait de la bouche de cet homme que celle-ci : « Dieu soit béni », lorsqu'il reprenait sévèrement sa femme qui vaincue par tant de maux lui donnait des conseils pervers. Quel spectacle! Dieu était rayonnant, le Malin se tordait de rage, lorsque Job, tranquillement raclait ce qui coulait de ses plaies et, comme en se jouant, prenait les vers qui sortaient de sa chair ulcérée, et les rendait à leurs trous et à leur pâture! Aussi ce bon artisan de la victoire divine, ayant émoussé sur sa cuirasse et son bouclier de patience
tous les traits dé la tentation, recouvra bientôt la santé du corps, et rentra en possession du double de ses biens perdus. Et s'il avait voulu que ses fils aussi lui fussent rendus, il se serait de nouveau entendu appeler du nom de père : il préféra les retrouver au jour suprême. Plein de confiance dans le Seigneur, il différa une si grande joie; il endura volontairement de vivre sans enfants, afin de ne pas vivre sans pratiquer de quelque façon la patience. (Tertullien, De patientia^ XIII.)
La patience fait de Dieu notre débiteur.
Dieu est le dépositaire fidèle de la patience : offensé, confiez-lui votre outrage, il vous venge; dépouillé, il vous restituera votre bien; dans la douleur, il sera votre médecin; mort, il vous ressuscitera. Le singulier privilège de la patience, d'avoir Dieu pour débiteur!
Et c'est justice : elle protège tous ses décrets, elle intervient dans tous ses commandements : elle fortifie la foi, gouverne en paix, aide la charité, cimente l'humilité, elle attend la pénitence, met le sceau à la confession, elle dompte la chair, garde l'esprit, enchaîne la langue, retient la main, foule aux pieds les tentations, écarte les scandales, consomme les martyres. Elle console le pauvre, modère le
riche ; êtes-votis laible, elle ne vous accable point, fort elle ne vous épuise point; elle fait les délices du fidèle, elle attirèle Gentil ; elle recommande le serviteur à la bienveillance du maître, le maître à la bienveillanee de Dieu; elle fait l'ornement de la feïiime, elle éprouve la valeur de l'homme ; on Tàime dans l'enfant, on la loue dans le jeune homme ^ on la regarde avec respect dans le vieillard; elle est belle en tout sexe, en tout âge.
La statue de la patience.
Voyons, maintenant, si vous voulez bien; embrassons d'une vue d'ensemble son image et son attitude. Elle a un visage tranquille et paisible ; un front serein que ne ride aucun pli de chagrin ou de colère ; ses sourcils sont également épanouis dans un rayonnement de joie; ses yeux baissés^ non par l'effet de la tristesse, mais par humilité ; le sceau du si* lence pare sa bouche ; la couleur de son visage est celle de la sécurité et de l'innocence; sa tête s'agite fréquemment pour chasser lé démon, et son sourire est menaçant; elle a autour de la poitrine un vêtement éclatant de blancheur, et s'appliquant exactement sur le corps, car il n'est jamais ni souillé, ni bouf^ fantr Elle est assise en effet sur le trône de cet Esprit très doux et très bon, que n'emporte
aueuQ tourbillon, qua n'assombrit aucun nuage, mais qui garde une tendre sérénité^ toujours Imninêux et pur*.. (Tertûllien, De patientia,