III. — Les rapports avec les païens
Dans les devoirs qui naissent des rapports avec les païens, TertuUien se montre, à son ordinaire, moraliste sévère et souvent môme outrancîer. Son excuse relative c'est que l'idolâtrie régnait encore de son temps et dans son pays. A tout moment, le chrétien se trouvait donc en danger de participer, ne fût-ce qu'indirectement, à des actes idolâtriques. Mais alors comme aujourd'hui il eût fallu « sortir du monde », si l'on avait voulut absolument éviter tout contact impur. Il y a en ces matières une voie moyenne à suivre, et TertuUien s'en est souvent écarté, pour captiver les âmes sous des rigueurs excessives. Il a su cependant, à l'occasion, tenir compte des nécessités sociales, sans sacrifier les principes, et sans méconnaître les distinctions néces saires. La page suivante, si au mot d'idolâtrie, on substitue un autre mot, ne manque pas encore d'actualité.
Quant aux devoirs de société relatifs à des cérémonies concernant une ou plusieurs personnes, la prise de la toge virile, les fiançailles, les noces, l'imposition d'un notn, je ne crois pas qu'il y ait danger en raison de l'idolâtrie qui peut s'y mêler. Il faut en effet considérer les raisons pour lesquelles on se prête à ces cérémonies. Elles sont innocentes à mon avis, par elles-mêmes, car ni la toge virile, ni l'anneau, ni l'union conjugale ne remontent au culte d'une divinité. Je ne vois pas que Dieu ait maudit aucun Vêtement, si ce n'est le port par un homme d'un vêtement de femme. « Maudit soit, dit-il, celui qui porte des vêtements fémi-
nins (1). » Mais la toge est virile par son nom même ; et Dieu ne jprosfeHt pas jplus les noces que l'imposition d'un nom. '— Mais des sacrifices sont joints à ces cérémonies. — Si Ton m'invite, sàiis que nies services et mon actioù aient aucun rapport à ces sacrifices^ je puis faire cte qu'il me plaît.
Plût au ciel assurëiùëiit qu'il nous fût posi sible de n'être même pas témoins dé ce que nous ne pourrions îëdre satis crinié : mais pûiéque l'Esprit mauvais à tant répandu d'idôlâïrie dans le monde, il nous sei^a permis d'assister à certaines cérémonies Où nous rendrons dés devoirs à ùh homme, iioh à une idole. A coup sûr, invité à exercer un sacerdoce, à offrir un sacrifice, je n'irai pas (cela est en effet service idôlâtrique). Je n'y interviendrai lUême ni par mes conseils, ni par mori argent, Ûi par aucune autre collaboration. Si c'est à cause du Sacrifice que Ton m'invite, et que j'y aâsistê, je participe à ridolâtrie. Mais si c'est iiii autre motif qui me met près de celui (Jûi offre un sacrifice, je né serai que simple Spectateur du sacrifice. (Tertullien, De idôîàfria^ 16.)
Dans la société civile, comme iailleurs, la formule des devoirs prend parfois une forme positive, parfois une forme négative, suivant que le devoir se présenté comme chose à faire bu comitiè èhbse à éviter. Nbiis venons de constater que Tertullien et Gyprieu ont eu
(1) Deut., xxir, 5.
DiEVbÏRS ENVERS LÀ SOCIÉTÉ. 203
l'occasion^ de détailler certains de ces devoirs positifs, ebniitié. eeltii de la charité à l'égard des nécèâsîteùx, où lés devoirs de relations sociales avecles païens mêmes. Saint Cyprien a de plus indiqué, sobrement, mais nettement, d'après les Écritures, certains sentiments et certains jirbcédës ^ éviter, dans nos rapports aVec le prochain en général. C'est dans le Ill^ivi'e des Témoignages. 11 ne faut point médire du prochain ni lui parler mal. il faut éviter le jùjg:éni§nt téméraîte ; pardonner le mauvais trâitèhiéht; vouloir l'ignoréh et né pas réiidfô le mal pour le mal; ne pas prêter à intérêt ; aimer même nos ennemis; ne point tendre d'embûche au prochain; visiter lés malades, 21-23 , 48-49 ; 108-109.
Iir. Devoirs ëiivëris ï*^étaï,
' A côté du devoir de l'aumône et des devoirs de société, un autre devoir s'imposait aiix chrétiens d'abord coriime il s'impose aux hommes de tous les temps dans les sociétés ordonnées : l'obéissance aux autorités légitimes. Mais raccbmplissement de ce devoir, au m*: siècle, se présentait dâiis des conditions spéciales : l'empire et l'empereur étaient officiellerûent païens, et sbuvfent persécuteurs: quelle devait être à l'égard, de leurs lois et et de leurs personnes l'attitude des chrétiens persécutes ? Dans V'Àpofô^édqùe Tertiillien répond à cette question eh faisant les distinction^ nécessaires. Lés arguments qu'il développe, en s'adressant aux magistrats Romains qui siégeaient sur la colline de Byrsa ou sui* quelque autre hauteur de Cârthage, n'ont peutêtre point perdu, si on les rapproche de certaines lois encore existantes, tout intérêt d'actualité.
iniquité âè la Miiié et des lois àhtichrétièhhës.
S'il ne vous est pas permis, ô représentants dé remjpire romain, qui présidez aux jugements, en public et presque au point culminant de la cité, d'examiner dans une audience ou-
verte, ce qu'il y a au fond dans le cas des chrétiens; si devant cette espèce seule, votre autorité ou redoute, ou rougit, d'informer publiquement, selon les règles d'une exacte justice ; si enfin, comme il est arrivé récemment, la haine pour notre religion, trop efficacement procurée par des jugements domestiques, met obstacle à la défense : qu'il soit permis à la vérité, ne fût-ce que par la voie couverte et silencieuse d'un écrit, de parvenir à vos oreilles.
Elle ne demande rien pour elle ; pas plus qu'elle ne s'étonne du sort qui lui est fait. Elle sait qu'elle vit sur la terre en étrangère, que parmi des étrangers, il est facile de rencontrer des ennemis, qu'au surplus c'est dans le ciel qu'elle a sa famille, sa demeure, son espérance, son crédit, ses honneurs. Elle ne souhaite qu'une chose en attendant, c'est qu'on ne la condamne point sans la connaître.
Souveraine dans leur domaine, qu'est-ce que vos lois ont à perdre, si elle était entendue? Mais leur pouvoir éclatera d'autant plus, que leurs représentants condamneront la vérité, même après l'avoir entendue. D'ailleurs s'ils la condamnaient sans l'entendre, outre l'odieux de l'injustice, ils seront soupçonnés d'agir avec quelque arrière-pensée, refusant d'entendre ce qu'ils ne pourraient condamner après l'avoir entendu. Voilà donc le premier grief que nous vous adressons : l'iniquité de la
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haine contre le nom chrétien. Cette iniquité est aggravée à la fois, et prouvée, parle motif qui semble l'excuser, à savoir Tignorance. Quoi de plus inique que de haïr une chose qu'on ignore, même si cette chose mérite la haine. Elle ne mérite la haine, que lorsque l'on sait qu'elle la mérite. (Tertullien, L, Apologeticus, I.)
Tertullien relève ensuite le traitement spécial appliqué aux chrétiens que l'on condamne à la torture pour leur faire non avouer des crimes, mais au contraire nier leur qualité de chrétien, et que l'on déclare coupaUes, quand ils refusent de nier. Il démontre ensuite l'inconséquence des païens dans leurs appréciations-:
Que dire de ceci : il en est un grand nombre qui donnent si aveuglément dans la haine du nom chrétien, qu'ils en font un sujet de blâme à ceux-là même à qui ils rendent par ailleurs un témoignage favorable. « C'est un homme de bien que Gaïus Seins, si ce n'est qu'il est chrétien. » Un autre de même :
« Pour moi, je suis tout étonné qu'un sage comme Liùcius soit tout d'un coup devenu chrétien. » Pigrsonne ne se demande : « Mais si Gaïus est^homme de bien, et Lucius sage, n'estce pas parce que chrétiens? ou encore : « Ne sont-ils pas chrétiens, parce que l'un est homme de bien et l'autre sage. »
On loue ce que l'on connaît, on blâme ce que l'on ignore, et ce que l'on connaît, on le
20b LES DEVOIRS D1J CHRETIEN*;
déforme par ce que l'oii ignore : il est pourtant plus juste de préjuger de ce qui est caché par ce qui est manifeste, que condamner a priori ce qui est manifeste par ce qui est caché.
D'autres parlant de ceux qu'ils avaient connus vagabonds, méprisables^ criminels, avant qu'ils fussent chrétiens, les flétrissent par leurs éloges mêmes; leur haine aveugle lés amène à leur donner un suffrage favorable.
« Cette femme, comme elle était luronne, comme elle était galante! Ce jeune homme ^ comme il était ardent au jeu, à Famour! Les voilà devenus chrétiens ! » Ox^ impute à crime à ce qui est un amendement réel.
Quelques-uns vont jusqu'à sacrifier leur intérêt à cette haine, contents de subir un dommage, pouryu qu'ils ne gardent plus chez eux ce qu'ils détestent. Une épouse, désormais chaste, est répudiée par un mari qui n'a plus de raison d'être jaloux, un fils désormais soumis est déshérité par un père qui le supportait auparavant, un esclave désormais fidèle est chassé loin des yeux du maître qui le traitait jadis avec douceur. Dès qu'on s'amende, en prenant ce nom, on devient odieux. Le bien qui en est le fruit, ne peut balancer la haine que l'on porte aux chrétiens. (Applogeficus III.)
Après avoir ainsi montré l'injustice et l'absurdité de la haine publique contre les chrétiens, Tertullien passe
à roffensiye et attaque la législation elle-même qui les condamne.
Mais puisque quand la vérité répou(i à tout vous lui opposez fiiialement raùtorité des lo,is^ en di^^ant qu bien ^u'on ne doit rien examiner apjès la Ipi^ ou bien que bon gré mal gré il faut j. o^)éir^ je vais conimeincer par discuter ce qui regs^r^e les lois ayeç vous qui êtes leurs défenseurs natitrels. Et d'abord quelle sentence dure Yous prononcez quaiid vous dites : « Il ne vous est pas permis d'exisjter. >? Et cela vous le décidez sans aucune hésitation d'humanité. C'est de violence que vous faites profession et de tyrannie, si vous dites que cela ne nous est pas permis parce que c'est votre bon plaisir, et nojp, parce que cela ne devait pas être permis. Et si vous ne voulez pas que cela soit permis, parce qu'il ne le doit point, il y a une chose hors de douté c'est que cela ne doit pas être permis qui est mal et Ton peut conclure de là assurément que cela est permis qui est bien. Si je découvre que cela est bon que votre loi a interdit, n'est-il pas vrai, d'après la conclusion acquise ci-dessus, que l'on ne peut m'interdire ce que l'on m'interdirait à bon droit s'il était inauvais? Si votre loi a fait erreur, c'es^ que c'est uii homme qui l'a conçue : en effet, elle n'est pas tombée du çiçl. Vous étonnez-vous quMn homme ait pu se tromper en établissant une loi, et revenir à la sagesse en la
2o8 LES DEVOIRS DU CHRÉTIEN.
répudiant? Est-ce que les lois de Lycurgue luimême n'ont pas été corrigées par les Lacédémoniens? ce qui a accablé leur auteur d'une peine si grande, qu'il se rendit justice à luimême en se laissant mourir de faim, dans sa retraite. Est-ce que vous-même, à la lumière de l'expérience éclairant les ténèbres de l'antiquité, vous n'émondez pas et ne saccagez pas cette vieille et broussailleuse forêt de vos lois, en y portant la hache de nouveaux rescrits, et édits impériaux? [Âpologeticus, IV.)
Après avoir réfuté les accusations que les païens portaient contre les pratiques secrètes ou publiques des chrétiens, et montré la vanité des dieux du paganisme et l'absurdité du culte qu'on leur rendait, TertulUen en vient, après l'accusation de lèse-divinité, à l'accusation de lèse-majesté. Il établit que si les chrétiens refusent aux empereurs un culte impie et sacrilège, ils les honorent cependant et prient le vrai Dieu pour eux.
Loyalisme des chrétiens.
« Nous autres nous invoquons pour le salut des empereurs un Dieu qui est éternel, qui est vrai, qui est vivant, et que les empereurs eux-mêmes souhaitent de se rendre favorable plus que tous les autres dieux. Ils savent qui leur a donné le pouvoir impérial; ils savent en tant qu'hommes qui leur a donné la vie; ils sentent que celui-là seul est Dieu, dont ils dépendent, après qui ils viennent au second
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rang, les premiers après lui, en avant et audessus de tous les dieux. En effet, étant audessus de tous les hommes, qui sont vivants, à plus forte raison sont-ils au-dessus de ces hommes morts que sont les dieux.
Ils réfléchissent àJ'étendue de leur empire, et ils voient q ne Dieu existe ; impuissants contre lui, ils reconnaissent que leur puissance vient de lui. Au surplus, que l'empereur subjugue le ciel, qu'il traîne le ciel captif derrière son char de triomphe, qu'il mette au ciel une garnison, qu'il impose un tribut au ciel! Il ne le peut, et il n'est grand que parce iqu'il est inférieur au ciel. Il appartient lui-même à celui à qui appartient le ciel et toute la création. Il doit l'empire à celui à qui il doit d'être comme homme avant d'être empereur; son autorité à' la même source que le souffle qui l'anime.
C'est vers ce Dieu que nous levons les yeux pour prier, les mains étendues parce qu'elles sont innocentes, la tête sans voile parce que nous n'avons pas à rougir, sans souffleur^ parce que nous prions du cœur. Tous nous prions sans cesse pour tous les empereurs, demandant pour eux une vie longue, un règne paisible, un palais sûr, des armées vaillantes, un sénat fidèle, un peuple honnête, un monde tranquille, tout ce que peut souhaiter un homme et un César.
Ces biens, je ne puis les demander à un autre
TEIITULLIEN. H
âlO LPS DEVOIRS IÇy CHRÉ'J?IEN.
qu'à celui de qui je sais que je serai exaucé, parce qu'il est le seul qui les peut accorder, et que je suis celui qui a droit d'olïtenir, étant son serviteur qui n'a d'aïutre maître que lui, qui meurt pour sa loi, qui lui çffre une grande victime, une victime opime, celle qu'il a luimême recommandée : la prière qui part d'un corps chaste, d'une âme innocente, d'un «esprit saint ; non un sou de grains d'eiicena, larmes d'un arbre d'Arabiei, non deux gouttes de vin, non le sang d'un boeuf de rebut qui aspire a mourir, ni après toutes sortes de choses immondes, une conscience souillée, Vraiment je me demande en voyant que ce sont les prêtres les plus vicieux qui jugent chez vous de la qualité des victimes, pourquoi c'est les entrailles de celles-ci qu'on examine, et non le cœur des sacrificateurs eux-mêmes.
Eh bien ! quand nous sommes ainsi les inains levées vers Dieu, que les ongles de fer npus labourent, que les croix nous suspendent en l'air, que les flammes lèchent notre corps, que les glaives nous coupent la tête, que les fauves sautent sur nous : le chrétien en prière est prêt pour toute espèce de supplice : son attitude Je montre. Allez-y donc excellents gouverneurs ; arrachez l'âme à pelui qui e^t 6?^ train de prier Dieu pour l'empereur! Le crime sera là où est le Dieu véritable, et le zèle pour le prince! {Apologeticus, XXX^.)
DEVOIRS ÊNVEftS LA SOCIETE. 211
TertuUien fait appel aux Écritures pour prouver par leurs préscriptioD s la vérité de ce qu'il vient d'affirmer de rattîtu4e des chrétiens à l'égard des empereurs..
Vous qui pensez que nous n'avons nul souci d^ salut des empereurs, écoutez la parole de Dieu, ouvrez nbs Ecritures : nous ne les cachons pas, et maints accidents les font tomber entre des mains étrangères.
Apprenez d'elles qu'il nous est prescrit d'aller jusqu'à un excès de bienveillance, de prier Dieu pour nos ennemis^ et de souhaiter du bien à ceux qui nous persécutent. Qui donc est plus ennemi des chrétiens, qui est plus persécuteur que ceux à propos de qui on nous fait un procès de lèse-majesté?
Mais de plus, il est dit en termes exprès et fort clairs : « Priez pour les rois, pour les princes, et les autorités afin que vous jouissiez d'une parfaite tranquillité. Quand l'empire est ébranlé, que ses autres membres sont ébranlés, nous ,1e sommes aussi à coup sûr, et bien qu'étrangers aux troubles, nous sommes cependant en quelque mesure enveloppés dans la tourmente. [Apologeticus, XXXÏ.)
Un autre argument est tiré par Tertullien de la croyance, souvent attestée, dans les premiers siècles chrétiens, à l'imminence de la fin du monde.
Nous avons encore un autre niotif , et plus pressant, de prier pour les empereurs,, pour l'empire tout entier, et pour l'a puissance
iiÛ LES bEVOIRS DU CHRÉTIEN.
romaine. Nous savons, en effet, que la catastrophe suspendue sur la terre entière, et la fin des temps qui menace d'amener d'horribles calamités, n'est retardée que par un répit accordé à l'Empire Romain. Nous ne souhaitons pas d'en faire l'expérience, et en demandant qu'elle soit différée, nous travaillons en faveur de la durée de l'empire. [Apologeticus y XXXI.)
Les sentiments dont s'inspire la conduite des chrétiens vis-à-vis des empereurs sont les mêmes dont s'inspirent leurs rapports avec le prochain dans la vie privée.
Quand nous faisons bien à quelqu'un, c'est toujours sans acception de personnes, parce que nous le faisons pour nous-mêmes, ne cherchant pas à être payés par un homme qui nous donnerait ou des éloges, ou quelque autre récompense, mais par Dieu juge et rémunérateur dont la bienveillance ne fait aucune distinction. Vouloir du mal, faire du mal, dire du mal, penser du mal dç. qui que ce soit, nous est également interdit. Ce qui n'est point permis à l'égard de l'empereur, ne l'est à l'égard de personne; ce qui n'est permis à l'égard de personne l'est peut-être moins encore à l'égard de celui que Dieu a fait si grand. {Apologeti^ eus, XXXVI.) '
S'il nous est commandé, comme nous l'avons dit plus haut, d'aimer nos ennemis, qui donc pourrons-nous haïr? De même, si quand on
nous a fait du mal, il nous est interdit de rendre la pareille pour ne pas ressembler en fait à nos ennemis, "à qui pourrions-nous faire du mal? De cela, vous pouvez juger par vousmêmes.
Que de fois ne vous êtes-vous pas mis à sévir contre les chrétiens, obéissant à vos sentiments personnels, ou à vos lois? Que de fois aussi, sans s'inquiéter de vous, une populace hostile ne s'est-elle pas portée contre nous, de son propre chef, avec des pierres et des torches ! Dans une vraie fureur de Bacchanales, on n'épargne même pas les chrétiens morts. On les arrache du repos de la sépulture, de cette sorte d'asile de la mort, alors que déjà ils ne sont plus eux-mêmes, plus entiers : on les déchire, on les met en pièces.
Eh bien ! quelles représailles pour le mal subi avez-vous jamais remarqué de la part de gens qui s'entendent si bien, qui sont courageux jusqu'à la mort? Pourtant, une seule nuit avec quelques petites torches suffirait à une large vengeance, si chez nous le mal pouvait être rendu pour le mal. Mais à Dieu ne plaise qu'une religion divine recoure pour se venger à un incendie allumé par une main humaine, ou se plaigne de souffrances qui la mettent à l'épreuve.
Si nous voulions agir, je ne dis pas en vengeurs secrets^ mais en ennemis déclarés, man-
214 LES DEVOIRS DtJ CiHkÉTIÈN.
querions-nbus d'effectifs nombreux et de troupes? Apparemment que les Maures^ les Marcomans, les Parthes mêmes, et les peuples de n'importe quelle nation d'un seul pays et d'un territoire qui lui soit propre sont plus nombreux qu'une nation qui occupé l'univers !
Nous sommes d'hier, et déjà nous avons rempli tout ce qui est à vous ; les villes, les lies, les postes fortifiés, les bourgades, les camps mêmes, les tribus, les décuries, le palais, le sénat, le forum : nous ne vous avons laissé que vos temples.
Quelle guerre n'aurions-nous pas été capables de soutenir, d'entreprendre allègrement, même inférieurs en nombre^ nous qui nous faisons si résolument égorger, si notre religion ne nous permettait pas plutôt de nous laisser tuer que de tuer nous-mêmes.
Nous aurions pu, même sans prendre les armes, même sans nous révolter, seulement en affirmant notre désaccord, vous combattre rien que par l'odieux de ce seul divorce. Si l'énorme multitude que nous formons s'était brusquement séparée de vous pour se retirer en quelque coin retiré de la terre, lia perte de tàïit de citoyens quels qu'ils eussent été, eût couvert de honte les maîtres du monde que vous êtes ; que dis-je, cet abandon seul eût été pour vous un châtiment. Sans aucun dôute^ vous eussiez été épouvantés devant votre solitude, devant
DÉtôiàs ENVERS LA SOCIÉTÉ. 2l5
le silence du monde ^ et cet espèce d'^engourdisisemént dé mërt, où il serait tombé. Vous eussiez j^u chërclier à qui commander î II vous serait resté plus d'ennemie qtie de citoyens. Vous iavez maintenant moins d'énnémis à cause de la multitude des cErëtiéns qui dans presque toutes ié^ villes sont presque tous citoyens. Vous avez préféré les apfieler les ennemis du genre htimain! (Apvlogetîcus^ XXXVIl.)
Ge devoir du loyàlisnie à l'égard du pouvoir établi, Tertnllien le rappelle, le justifie et le précise tout à la fois dans la Lettre adressée à Scapulâ, qui était proconsul d'Afrique au moment (îë la persécution qui sévit entré 211 et 213; Il oppose lé loyalisme 'des chrétiens aux révoltes et aux usurpations qui avaient troublé l'empire quelques années auparavant.
On dit encore du mal de nous à propos de la Majesté des empereurs : on n'a pourtant jamais pu trouver de partisans d'Albinûs, de Niger ou derGassiuS qui fussent chrétiens. Ge sont ceux-là mêmes qui jusqu'à la veille juraiëiit par leurs génies, qui offraient ou promettaient des victimes pour leur salut, qui se sont révélés leurs ennemis. Le chrétien n'est rënneini de personne, à plus forte raison de -l'empereur, il sait qu'il est établi par Dieu, et dès lors il est inévitable qu'il l'aime, le vénère, l'honore et veuille son sâlut, et celui de l'Empire Romain tant que le siècle subsistera, car leur durée sera la niênie; Nous
2l6 LES DEVOIRS DU CHRÉTIEN.
honorons donc aussi l'Empereur, de la manière qu'il nous est permis de l'honorer, et qu'il est expédient à lui-même, comme un homme qui est le second après Dieu, qui tient de Dieu tout ce qu'il a, et qui n'est inférieur qu'à Dieu seul. Voilà ce qu'il aura lui-même pour agréable. Il est, en effet, plus grand que le reste des hommes quand il n'est inférieur qu'à Dieu. 11 est plus grand que vos dieux mêmes, puisqu'ils sont eux aussi sous son autorité.
Nous offrons donc des sacrifices pour le salut de l'empereur, mai& à celui qui est notre Dieu et le sien, mais comme il l'a prescrit, avec une prière pure. Le dieu de l'univers, n'a point besoin de parfum, ou de sang.
C'est la nourriture des démons. (Tertullien, Ad Scapulam, 11.) .
C'est ce même loyalisme vis-à-vis d'un pouvoir païen et persécuteur, qui éclate, dans les nobles réponses de saint Cyprien au proconsul Paternus, aiucours de l'intereogatoire qu'il subit un an avant sa mort.
« L'empereur Valérien, lit-on dans le document historique qui a pour titre Passio Cy priant, étant consul pour la quatrième fois, et Gallien pour la troisième, le 3 des Calendes de Septembre, à Carthage, dans le Cabinet du Consul Faternus, celui-ci dit à l'évêqiie Cyprien. « Les très saints empereurs Valérien et Gallien ont daig-né m'adresser une lettre, où ils prescrivent que ceux qui ne reconnaissent pas la religion romaine doivent en faire profession. J'ai en conséquence entrepris une enquête à votre sujet, qu'avez-vous à répondre? » L'évêque dit : « Je suis chrétien et évêque. Je ne connais d'autres dieux, que le Dieu unique et vrai qui a fait
le ciel et la terre, et la mer, ôt tolit ce qu'ils renferment. C'est ce Dieu que nous, chrétiens, nous servons. C'est lui que nous prions jour et nuit pour nous, pour tous les hommes, et pour le salut des empereurs mêmes ».
lY. Devoirs envers la société chrétienne et ecclésiastique.
Au delà de la société civile et politique, il-y a pour les chrétiens la société spirituelle, c la cité de Dieu » comme l'appellera saint Augustin, « le peuple chrétien, notre peuple, la race divine » comme diront à l'envi Tertullién et Cyprien.,