INTRODUCTION
Depuis plusieurs siècles, Tertullien n'a cessé d'attirer l'attention de tous ceux qui se sont intéressés à l'histoire du christianisme naissant. Les noms de Pamélius, de Tillemont, de Lumper, de Le Nourry, disent assez avec quelle ardeur nos aînés ont étudié le grand docteur de Carthage. Ce pieux empressement ne s'est pas ralenti de nos jours. Sans parler des recherches auxquelles on s'est livré pour établir sur des bases critiques le texte de Tertullien, divers travaux ont paru, depuis moins de quinze ans, dans lesquels on s'efforçait d'assigner à ses écrits une date précise, d'éclairer sa vie, de faire connaître ses tendances politiques et sociales. Mais, dans cette vaste enquête, qui a été conduite avec lesressourcesd'uneérudition toujours abondante et parfois subtile, on a volontairement laissé de côté la théologie de l'auteur de X Apologétique et des PrescripHofis. Ou, si l'on a fait quelques excursions de ce côté, on s'est cantonné dans le domaine delà morale, qu'on n'a même pas entièrement parcouru. Le point de vue qui a été négligé dans ces dernières années est pré cisément celui auquel se place la présente étude. Le livre qu'on va lire se propose de mettre en lumière la théologie de Tertullien. Il ne se confond donc pas avec les recherches auxquelles se sont consacrésNoeldechen, Monceaux et Guignebert. Il ne se confond pas davantage avec les travaux dont la doctrine de l'illustre polémiste africain
a été jadis l'objet. Ces études avaient pour but de justifier Tertullien de telle erreur dogmatique ou de l'en inculper : elles étaient destinées à établir des thèses. Ici on a voulu exposer plutôt que prouver. On n'a fait ni un seul plaidoyer pour défendre les textes de Tertullien, ni un seul réquisitoire pour les accuser : on les a laissé parler, plaider eux-mêmes leur cause et porter la conviction dans l'esprit du lecteur. Si, ordinairement, on n'a pas craint d'exposer les conclusions qui s'en dégagent, c'est que ces conclusions n'ont jamais soulevé de doute ou que, en tout cas, elles n'en soulèvent plus aujourd'hui. Mais quand on s'est trouvé en présence d'une question controversée et dont aucune solution n'est communément admise dans le monde théologique, on s'est borné à exposer fidèlement les termes du problème. Aller plus loin, c'eût été sortir du rôle de rapporteur dans lequel on a voulu se confiner.
Mais avant de nous mettre à l'école de Tertullien, il est juste de faire connaissance avec lui, avec ses œuvres, et de mesurer la place qu'il occupe dans l'histoire de la pensée chrétienne.
Ce que nous pouvons savoir de sa vie se réduit à la courte notice que lui a consacrée saint Jérôme dans son De vin's (n. 53) et à quelques conjectures autorisées par ses écrits. Il naquit entre i55 et i6o, d'un officier en garnisonà Carthage. Il dit, quelque part, en parlant des païens : Hoc ge?ius kominum qtiod et ipsi reti^o fuimus {De paenit., I.) Ce tour de phrase nous laisse entrevoir qu'il fut
élevé dans le paganisme. Et c'est aussi l'impression qui se dégage de la formule suivante de \ Apologétique (xvii) : De vestris fuimus ; fitmt non nascuntur christiani. A quel âge entra-t-il dans le christianisme ? Quels furent les mobiles de sa conversion ? On a tout lieu de croire qu'il renonça aux idoles quelques années avant d'écrire V Apologétique, vers 190, c'est-à-dire entre la jeunesse et l'âge mûr. Il est probable également que la constance déployée par les martyrs au milieu des supplices lui inspira pour la religion chrétienne une sympathie, sous l'empire de laquelle il se mit à étudier les saintes Ecritures et s'achemina vers le baptême. C'est du moins à cette induction que nous conduit la dernière page de X Apologétique (voir p. 27). De sa vie dans le paganisme nous ne pouvons rien dire, sinon qu'il reçut une forte éducation littéraire, qu'il étudia ledroit, vécut quelque temps àRome, et qu'il ne sut pas défendre sa jeunesse contre les attraits de la volupté. L'étude des lettres et de la jurisprudence perce dans tous ses écrits. Le séjour dans la ville impériale est attesté par un passage du De cultu feminarum (i, 7). Quant à l'empire qu'exercèrent les passions sur celui qui devaitécrireun jour le De pudicitia, nous avons des aveux comme ceux-ci : Ego me scio neque alia carne adulteria commisisse, neque ntinc alia carne ad continentiam eniti (Resurr.^i^iK); Peccator, mei similis, immo me minor ; ego eniiti praestantiam in delictis meis agnosco (Paenit., 4). Il est possible même que le dégoût des plaisirs, qui ne donnent pas ce qu'ils promettent, ait attiré TertuUien, encore dans le paganisme, vers l'austère morale chrétienne et n'ait pas été sans influence sur sa conversion. Cette hypothèse, dont on ne peut fournir la preuve maté-
rielle, explique bien le rigorisme croissant et exagéré du futur prêtre de Carthage.
Une fois chrétien, TertuUien le fut avec toute l'ardeur de son âme, et il mit au service de sa nouvelle croyance les ressources d'un véritable génie. Partout où il crut voir les intérêts de la foi menacés, il prit les armes et marcha vers l'ennemi avec une fougue qui ne se démentit jamais. Il défendit ainsi la religion chrétienne contre les païens et les juifs ; la tradition chrétienne contre les hérétiques ; la morale chrétienne contre tout ce qui lui paraissait lâcheté et compromission. En d'autres termes, il fut tour à tour apologiste, champion de l'orthodoxie et moraliste ; et, à part un seul, tous ceux de ses écrits qui nous sont parvenus — au nombre de trente- un — nous le montrent dans l'exercice de l'une ou l'autre de ces fonctions. A l'apologétique appartiennent : Apologeticus (197) ; Ad nationes (même date) ; De testimonio animae (vers 198) ; Adversus judaeos (vers 200) ; Ad Scapulam (212). — Ont pour but de défendre la tradition faussée par les hérétiques : De praescHptione ; De baptismo ; Adversus Heri7togenem Tavant 2o5) ; Adversus Valentiniafios ; De anima; De carne Christi ; De resurrectione carnis (entre 2o5 et 21 1) ; Adversus Marcionem ; Adversus Praxeam (si^rts 211). — Sont consacrés à la morale : Ad martyres (197) ; De spectaculis ; De patientia ; De oratione ; De paeniHentia ; Ad uxorem ; De cuHu feminarum ; De exhortatione castitatis (avant 2o5) ; De corona ; De fuga ; De monogamia ; De jejunns (après 2\\)\ De pudicitia (vers 220) ; De idololatria (de date incertaine) ; Scorptace (après 208).
Le seul écrit qui soit resté en dehors de cette liste est
le De pallio, dissertation sur l'usage des manteaux pleine d'humour, mais où n'entre aucune parcelle de théologie. Il se place entre 209 et 210.
Dans rénumération qui précède, on a adjoint à chaque œuvre la date précise ou approximative de sa composition. Avant d'aller plus loin, justifions quelques-unes de ces dates.
Le chapitre xxxv de X Apologétique mentionne, en passant, la révolte d'Albinus, le compétiteur de vSeptime- Sévère, et ajoute que la police de l'empereur découvre chaque jour {/lunc... quoHdié) des partisans de ce rebelle. Ceci nous transporte au lendemain de la défaite d'Albinus, qui arriva en février 197. Dans l'été de cette même année. Sévère fit rechercher et exécuter les complices de son rival. C'est pendant le cours de ce procès que Y Apologétique a été composée.
Les livres aux Nations mentionnent, comme un événement tout récent, la victoire de Sévère sur Al binus(i, 17). D'autre part, ils annoncent X Apologétique (u, 10). Ils ont donc été écrits au printemps de l'an 197.
La lettre aux Martyrs (vi) contient, elle aussi, une allusion à la révolte d'Albinus. Elle en parle comme d'un fait qui appartient au présent (praeseiitia). Nous avons donc le choix entre la fin de 196 et le commencement de 197.
Le De pallio a vu le jour au moment où régnaient trois empereurs (11 : praesentis iinperii triplex virtus). Or Sévère n'eut ses deux fils, Caracalla et Géta, associés avec lui que pendant les années 209-210.
La lettre à Scapula a été écrite après la mort de Sévère Tiv) ; donc après février 2 r r . De plus elle mentionne
comme un phénomène récent (m) une éclipse totale de soleil, qui ne peut être que l'éclipsé du 14 août 212. Elle se place par-là même à la fin de 212.
Le De pudicitia est un écrit de protestation contre l'édit d'un évêque de Rome qui, sans doute, n'est pas nommé, mais qui, nous le savons aujourd'hui par les Philosopkoumena (ix, 12) n'est autre que Calliste. Or ce pape occupa le siège pontifical entre 217 et 222.
Ce sont là les seuls écrits que l'on arrive à dater avec précision et certitude. Quant aux autres, tout ce que l'on peut faire, c'est de les encadrer dans les principales époques de la vie de notre docteur, dont nous avons maintenant à poursuivre l'étude.
Tertullien fut prêtre de l'église de Carthage. C'est de saint Jérôme que nous vient ce renseignement, et nous n'avons aucun motif de le suspecter (Hic qimm usque ad mediam aetatem presbyter Ecclesiae permansisset...).
Il est d'ailleurs confirmé, au moins dans une certaine mesure, par quelques-uns des écrits du grand polémiste. Le De paenitentia et le De baptismo, notamment, semblent bien avoir été écrits par un prêtre. Toutefois, il faut renoncer à trouver dans les livres de Tertullien des indices certains de son presbytérat. Le De paenitentia et le De baptismo donnent des impressions et rien de plus. Tillemont (p. 200) a cru pouvoir faire appel au texte du De anima (ix), qui mentionne une prédication (forte nés cio quid de anima dissei'ueramusj. Mais quand Tertullien écrivit ce livre, il était montaniste ; il sacrifiait l'ordination à l'inspiration, à la prophétie. C'est comme prophète.
TERTULLIEX XI
plutôt que comme prêtre, qu'il dut faire la conférence dont parle le De anima. Le texte qu'on vient de lire ne semble donc pas avoir la portée que lui attribue l'auteur des Mémoires. Ajoutons que, si aucun des écrits de TertuUien n'accuse très nettement une origine sacerdotale, plusieurs, en revanche, témoignent d'une origine laïque. On essaiera plus loin de justifier celte assertion et de chercher dans le presbytérat du docteur de Carthage une ligne de démarcation entre ses livres.
TertuUien était marié et deux de ses écrits sont précisément adressés à sa femme, pour la conjurer, si elle lui survit, de ne pas se remarier ou, du moins, de ne s'unir qu'à un chrétien. « Il témoigne assez par ces livres, dit Tillemont (p. 200), qu'il ne s'était point séparé de sa femme, et il l'exhorte à la viduité par l'exemple de beaucoup de personnes qui, d'un commun accord, gardaient la continence dans le mariage ; au nombre desquelles il ne se met point. » Et le grave auteur des Mémoires conclut que « ces deux livres peuvent avoir été écrits peu de temps après son baptême, c'est-à-dire avant qu'il fût dans l'état ecclésiastique. » D'autres, au contraire, ont pensé qu'un livre de cette nature, qui suppose l'esprit de son auteur aux prises avec la pensée de la mort, devait nécessairement appartenir à la vieillesse de TertuUien. Et les protestants du xvii^ siècle adoptèrent avidement cette seconde opinion, qui avait à leurs yeux l'avantage de prendre en défaut la loi du célibat ecclésiastique. Si on laisse en dehors du débat, qu'elle envenimerait inutilement, la question du célibat ecclésiastique dans les premiers siècles, il reste à considérer que le plus récent des livres Ad itxorem autorise les secondes noces : donc que
tous deux sont antérieurs à 21 1. On peut même ajouter qu'ils devancent cette date de plusieurs années. On va voir bientôt comment cette conclusion se rattache à ces prémisses.
Nous arrivons maintenant à l'événement capital de la vie de Tertullien, à celui qui la divise en deux versants opposés. L'adversaire le plus redoutable que les hérésies aient jamais rencontré est devenu hérétique ; l'un des défenseurs les plus puissants qu'ait eus l'Eglise, en est devenu l'un des ennemis les plus violents. Nous le savons par saint Jérôme (De viris, 53), par saint Augustin {De haeresibus, 86), par d'autres encore. Nous le savons surtout par les écrits de Tertullien lui-même. Quand on ouvre le De tnonogamia, la première phrase qu'on y rencontre est celle-ci : « Les hérétiques suppriment les noces, les psychiques les multiplient. » Le De jejuniis débute par cette observation analogue : « J'aurais été surpris si les psychiques n'avaient eu à leur actif que la luxure qui leur fait multiplier les noces, et s'ils n'avaient été également travaillés par la gourmandise qui leur inspire la haine des jeûnes. » Ces hommes qui reçoivent le sobriquet dédaigneux de /^j'c/5?V/ (animaux), ce sont les catholiques. Le même terme se présente à novisàd^xis Adversus Praxeam (i), De pudicitia (i), Adversus Marcionem (iv, 22). Quand on parle ainsi des membres de l'Eglise, c'est qu'on a rompu avec elle. Et ce n'est pas le seul indice de rupture qui s'offre à nous. N'est-il pas manifestement séparé de l'Eglise, celui qui écrit dans le De fuga (i) : v< Plus les persécutions sont fréquentes, plus il importe
de chercher l'attitude que la foi nous prescrit à leur égard ; et vous devez surtout le chercher, vous qui, ne reconnaissant pas le Paraclet, le guide dans la voie de la vérité, avez à résoudre ce problème comme divers autres » ? N'est-il pas séparé, l'homme qui, dans le De corona (i), lient le langage suivant à l'adresse des catholiques : « Ceux qui ont repoussé les prophètes de l'Esprit-Saint, ne pouvaient manquer de repousser le martyre... Je connais leurs pasteurs : ce sont des lions dans la paix et des cerfs au moment du combat » ?
Mais plusieurs des livres que l'on vient de mentionner attestent autre chose qu'une rupture ; ils témoignent d'une attitude agressive, ils sont même des armes de combat. Et c'est bien ainsi que saint Jérôme en jugeait, comme le prouve ce renseignement qui nous est fourni par le De viris (53) : « Il a écrit plusieurs volumes contre l'Eglise, à savoir : De pudicitia.^ De persecutione(c'QsX.\QDefuga), De jejuniis , De monogamia, De extasi (livre perdu). »
Pour quel motif Tertullien a-t-il quitté l'Eglise et lui a-t-il déclaré la guerre ? Qu'a-t-il eu à lui reprocher ? vSaint Augustin (loc. cii.J, après avoir exposé les théories du grand docteur sur la corporéité de l'âme et même de Dieu, ajoute : « Ce n'est pas pour cela que Tertullien est devenu hérétique ; c'est parce que, passant aux cataphryges qu'il avait jadis réfutés, il se mit à condamner les secondes noces comme entachées d'adultère, faisant ainsi opposition à la doctrine apostolique. » D'autre part, saint Jérôme s'exprime ainsi (loc. cit.) : « Après avoir été prêtre de l'Eglise jusqu'à l'âge mûr, il fut jeté dans le montanisme par la haine et les affronts que lui fit subir le clergé de l'Eglise romaine. » Itnfin, si nous interro-
geons Tertullien lui-même, tantôt nous l'entendons se répandre en invectives contreles psy chique s (\\i\ autorisent les secondes noces, qui permettent de fuir dans la persécution pour échapper au martyre, qui observent une certaine réserve dans la pratique des jeûnes — et, ces invectives, nous venons de les rencontrer ; tantôt il nous répond {Adv. Praxeam, i) : « Je me suis séparé des psychiques, parce que j'ai admis et défendu le Paraclet. » — (Marc. y I, 29) : « Chez nous (apud )ios), la foi guidée par le Paraclet prescrit un seul mariage. » — (Jbid..^ iv, 22) « Quand l'homme est en extase, surtout quand il voit la gloire de Dieu ou que Dieu parle par lui, il est nécessairement hors de lui (necesse est excidat sensu), bien qu'il v ait un conflit engagé sur ce point entre nous et les psychiques. » — {De fuga, xiv) : « Ceux qui croient au Paraclet ne savent ni fuir ni se racheter dans la persécution. » — {Ibhf., i) : « Vous ne reconnaissez pas le Paraclet, le guide dans la voie de la vérité. » — {Dejejun., i) : « Ceux-ci (les psychiques) refusent d'admettre le Paraclet, ils rejettent, pour ce motif, la nouvelle prophétie. Non pas que Montan, Priscille et Alaximille enseignent un autre Dieu, qu'ils détruisent le Christ, ni qu'ils renversent une règle quelconque de la foi ; mais parce qu'ils apprennent à réitérer les jeûnes plutôt que les mariages. » — {De monog., i) : « Chez nous, qui méritons d'autant mieux le nom de spirituels que nous faisons profession de croire à l'Esprit qui donne les charismes, le respect de la continence est uni à la modération dans la liberté... Les psychiques, qui n'admettent pas l'Esprit, ne peuvent se plaire aux choses de l'Esprit... Ils taxent d'hérésie la discipline de la monogamie. Le principal
prétexte qu'ils mettent en avant pour rejeter le Paraclet, c'est que, d'après eux, le Paraclet aurait établi une nouvelle législation. »
Ces textes donnent à la rupture de Teriullien des motifs multiples. Secondes noces, jeûnes, fuite dans la persécution, extase, croyance aux révélations du Paraclet : de tout cela, l'auteur des livres de la Monogamie et àQS Jeûnes aurait fait un réquisitoire contre les catholiques, tout cela aurait contribué à le jeter hors de l'EgHse. Mais il est facile de voir que, parmi ces considérants, les secondes noces et la croyance au Paraclet ou, plus exactement, aux révélations du Paraclet, occupent une place hors de pair. L'Eglise a taxé d'hérésie la discipline de la monogamie, et elle a rejeté les révélations colportées sous le nom du Paraclet, comme tendant à établir une nouvelle législation : voilà pourquoi Tertullien s'est insurgé contre elle.
A quelle date eut lieu la rupture ou, si l'on veut, la révolte ? Cela revient à chercher à quelle date le montanisme fut condamné. Or, ici, comment ne pas évoquer un fait dont Eusèbe {Hist. eccL, vi, 20) et saint Jérôme (^De viris, 59) nous ont gardé le souvenir ? « Sous le pontificat de Zéphyrin et sous le règne de Caracalla, nous dit l'auteur du De vins, Caïus eut une discussion mémorable avec le montaniste Proculus. Il lui reprocha de défendre la nouvelle prophétie et l'accusa de témérité.» Caïus fut manifestement, en cette circonstance, l'interprète du pape Zéphyrin ; l'Eglise romaine elle-même, par sa bouche condamna le montanisme. Cette « discussion mémorable »
XVI ÏERTULLIEN
eut lieu vers 2 1 1 . On a chance d'être dans le vrai en y rattachant la défection de Tertullien. (Voir Monceaux, p. 202).
La date 211, une fois admise, est une ligne de partage, à gauche et à droite de laquelle se rangent les traités de Tertullien. Tout livre qui attaque ou insulte les catholiques, ou encore qui contient des formules particularistes (par exemple, la formule apud nos), doit être considéré comme postérieur à 211. On mettra donc après la conférence de Caïus le De coroiia et les autres écrits dans lesquels des indices de rupture ont été constatés. Toutefois, quelques explications sont ici nécessaires relativement au traité Contre Marcion. Il est universellement reçu que les quatre premiers livres de cet écrit ont été composés en 207-208. Et cette date paraît bien incontestable, puisque Tertullien déclare (i, i5) écrire « la quinzième année du règne de vSévère ». Il n'y a là qu'une apparence. Les livres Contre Marcion — le début en fait foi, — ont eu deux rédactions, ou plutôt trois, mais dont deux seules comptent ici. On doit donc, avant de dater un texte tiré de ces livres, chercher à quelle rédaction il appartient. Et c'est, du reste, ce que l'on a soin de faire assez souvent. On explique, par exemple, que tel endroit (i, 2) où le traité des Prescriptions semble mentionné comme n'étant pas encore écrit, appartient à la première rédaction (Voir Monceaux, p. 204, note 8). On étend sans doute la même observation à tel autre endroit (iv, 5), où l'argument de l'aposlolicité est exposé en des termes dont devait mal s'accommoder le montanisme. On ne sera que juste en traitant de la même manière l'indication clrronologique en litige. Il y a eu en 207-208 une rédac-
n du Adversiis Marcionem. Disons que c'est la preère, celle qui ne contenait ni la mention des psychiques la formule particulariste apud nos, et que la seconde [action, la rédaction actuelle est postérieure à 211. Du me coup il devient inutile de séparer, au point de vue ronologique, le cinquième livre des quatre premiers. On ;ourt ordinairement à cet expédient pour rendre compte 3 faits suivants : le cinquième livre Adversus Marcionem e le De resurrectione (v, 10) et donc lui est postérieur ; le De resurrectione cite (11 et xiv) le Adversus Marinent. Distinguons les rédactions ; disons que le De ^urrectione se réfère à la première rédaction des livres ntre Marcion, et qu'il est lui-même objet de référence ns la seconde : la difficulté sera résolue ainsi.
Les livres que l'on vient de mentionner ne sont pas les uls où perce l'inspiration montaniste. On la retrouve ns plusieurs autres écrits. Par exemple, elle porte bien mpreinte du montanisme, cette petite dissertation que us présente le De anima (ix) : « L'àme a une phvsiomie corporelle. Ceci résulte, non seulement de sa ture, mais encore des données fournies par les révélans. Nous, en effet, qui croyons aux charismes spiriîls, nous sommes favorisés du don de prophétie comme fut saint Jean. Il y a chez nous une sœur qui reçoit des t^élations et à qui il arrive d'être ravie en extase aumilieu s offices divins. Elle converse avec les anges, quelques même avec le Seigneur. Elle voit et elle entend des ,'stères... Or, un jour que nous venions de parler de me, cette sœur tombe en extase. Puis, l'office achevé...
TEKTL'LLIEN ,
XVI TERTL'LLIEN
eut lieu vers Jii. On a chance d'être dans le vrai en rattachant la défection de Tertullien. (Voir Monceau p. 202').
La date 211, une fois admise, est une ligne de partage gauche et à droite de laquelle se rangent les traités ■ Tertullien. Tout livre qui attaque ou insulte les cath liques, ou encore qui contient des formules particularisi fpar exemple, la formule apud nos), doit être considé comme postérieur à 211. On mettra donc après la co férence de Caïus le De coroiia et les autres écrits da lesquels des indices de rupture ont été constatés. Tout fois, quelques explications sont ici nécessaires relativ ment au traité Contre Marcion. Il est universellemc reçu que les quatre premiers livres de cet écrit ont t composés en 207-208. Et cette date paraît bien inconte table, puisque Tertullien déclare (i, i5) écrire « la qui zième année du règne de vSévère ». Il n'y a là qu'ui apparence. Les livres Contre Marcion — le début en f< foi, — ont eu deux rédactions, ou plutôt trois, mais do deux seules comptent ici. On doit donc, avant de dater i texte tiré de ces livres, chercher à quelle rédaction appartient. Et c'est, du reste, ce que l'on a soin de fai assez souvent. On explique, par exemple, que tel endrc (i, 2) où le traité des Prescriptions semble mentioni comme n'étant pas encore écrit, appartient à la premiè rédaction (Voir Monceaux, p. 204, note 8). On éter sans doute la même observation à tel autre endroit (iv, 5 où l'argument de l'apostolicité est exposé en des terrai dont devait mal s'accommoder le montanisme. On ne se; que juste en traitant de la même manière i'indicatir chronologique en litige. Il y a eu en 207-20S une rédat
tion du Adversiis Marcionem. Disons que c'est la première, celle qui ne contenait ni la mention des psychiques ni la formule particulariste apiui nos, et que la seconde rédaction, la rédaction actuelle est postérieure à 211. Du même coup il devient inutile de séparer, au point de vue chronologique, le cinquième livre des quatre premiers. On recourt ordinairement à cet expédient pour rendre compte des faits suivants : le cinquième livre Adversus Marcionem cite le De resurrectione (v, 10) et donc lui est postérieur ; or le De i^esurrectione cite (11 et xiv) le Adversus Marcionem. Distinguons les rédactions ; disons que le De resurrectione se réfère à la première rédaction des livres- Contre Marcion, et qu'il est lui-même objet de référence dans la seconde : la difficulté sera résolue ainsi.
Les livres que l'on vient de mentionner ne sont pas les seuls où perce l'inspiration montaniste. On la retrouve dans plusieurs autres écrits. Par exemple, elle porte bien l'empreinte du montanisme, cette petite dissertation que nous présente le De anima ( ix) : « L'âme a une physionomie corporelle. Ceci résulte, non seulement de sa nature, mais encore des données fournies par les révélations. Nous, en effet, qui croyons aux charismes spirituels, nous sommes favorisés du don de prophétie comme le fut saint Jean. Il y a chez nous une sœur qui reçoit des révélations et à qui il arrive d'être ravie en extase au milieu des offices divins. Elle converse avec les anges, quelquefois même avec le vSeigneur. Elle voit et elle entend des mystères... Or, un jour que nous venions de parler de l'âme, cette sœur tombe en extase. Puis, l'office achevé...
Tertui.lien 3
elle nous dit : J'ai vu une âme corporellement. » Et cette autre du De virginibiis velandis (xvii) : « Le .Seigneur nous a fait connaître dans une révélation la grandeur que doit avoir le voile. Un ange apparut un jour en songe à zme de nos sœurs. Et, frappant sur ses épaules, il dit: Oh îles belles épaules ! Elles méritent bien d'être nues !... » Le De resurrectione carm's a été composé dans le même état d'esprit, témoin ce passage (xi) : « Personne ne vit aussi charnellement que ceux qui nient la résurrection de la chair... C'est d'eux que le Paraclet a dit par \d, prophétesse Prisca : Ils sont chair et ils haïssent la chair. » Le De anima, le De virginibits velandis, le De resurrectione ^^r/'//j appartiennent donc à la période montaniste. On doit leur associer le De carne Christi, qui a été écrit (xxv) immédiatement avant le De resurrectione, et le Adversus Valentinianos, où il est question (v) de « notre Proculus ».
N'allons pas croire que l'on doive reculer la rédaction de ces livres après 211. Tertullien a rompu avec l'Eglise à partir du moment où l'Eglise prit position contre le montanisme ; mais il croyait aux nouveaux prophètes, alors même qu'il était encore dans l'Eglise. Le De virginibus vela?idis nous en fournit la preuve. Ce même livre, qui fait appel à la révélation d'une sœur, s'exprime ainsi, en parlant des communautés chrétiennes de la Grèce et d'ailleurs (11; ; « Nous formons (avec ces communautés) une seule et même Eglise » (una Ecclesia sumus). On le voit, il ne faut pas confondre le montanisme de Tertullien avec sa révolte contre l'Eglise, et plusieurs traités ont pu être écrits avant 211, qui pourtant ont suivi l'adhésion aux doctrines de Montan.
A quelle date s'est produite cette adhésion ? Impossible de le dire. Du reste, ce qui importe, c'est moins de pouvoir préciser quand Tertullien est devenu montaniste, que de savoir comment ill'est devenu. Ici les deux livres Ad uxorem ne laissent pas d'être instructifs. La seconde de ces deux lettres autorise les secondes noces. Elle est donc antérieure, non seulement à la rupture, mais à la période montaniste elle-même. Pourtant la première lettre ne parle de la réitération du mariage qu'avec aversion et la présente presque comme un mal. Et la conclusion qui se dégage de là, c'est qu'il y avait comme une harmonie préétablie entre Tertullien et le montanisme. Depuis longtemps, peut-être depuis le moment de sa conversion , l'auteur de V Apologétique était animé de sentiments rigoristes, qui ne pouvaient trouver leur satisfaction que dans le mouvement phrygien. Il demanda donc aux nouveaux prophètes du Paraclet et à leurs révélations la justification et la sanction de ses austères tendances. Il devint montaniste de fait, pour avoir le droit d'être montaniste de cœur.
Toutefois, si l'on considère que les livres qui contiennent une profession de foi montaniste, sans trace de rupture avec l'Eglise, sont au nombre de cinq, et qu'ils n'ont pu être rédigés en quelques mois, on admettra volontiers que cinq ou six ans se sont écoulés entre l'adhésion aux nouveaux prophètes et la révolte. On peut donc, avec assez de vraisemblance, placer le début de la période montaniste aux environs de 2o5. Cette date approximative nous offre une nouvelle ligne de démarcation. On mettra après elle les écrits : Devirginibiis velandis, De a/iiina, De carne ChiHsti, De resurrectione carnis , Ad-
versus Valentiniaiios, Scorpiace (ce dernier traité du reste se donne au chapitre v comme postérieur à la première rédaction du Adversus Marcionetn). Tous les traités dans lesquels l'influence montaniste ne paraît pas, prendront .place avant elle. Là, il est vrai, une autre difficulté se présente : Le De exhortatione et le De idololatria ne portent-ils pas des traces de l'influence montaniste? On l'a dit. En réalité, cette assertion entant qu'elle est appliquée au traité de l'Idolâtrie, est douteuse. Ce livre contient une morale rigoriste, mais qui n'a rien de spécifiquement montaniste. On a cru voir dans Deidol.^xiyi, une allusion au De corona rat nunc de isto quaeritur an fidelis ad militiam converti possit). Celte allusion est bien problématique. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que le Deidolol. est postérieur au De spectaculis {De idoL, 1 3). Disons donc que ce livre n'offre aucun point de repère bien net qui permette de le situer soit avant soit après 2o5. Quant à V Exhortation, on peut se prononcer sur son compte avec plus de décision et la mettre avec assez de probabilité avant 2o5. Les secondes noces y sont combattues, mais pas avec plus d'énergie que dans le premier livre Ad uxorem. Par ailleurs, la doctrine du Paraclet, quoi qu'on en ait dit, ne s'y montre à aucun de^ré. Et donc nous n'avons pas de motif de placer ce traité dans la période montaniste. Nous en avons un, au contraire, de le mettre dans les premières années qui suivirent la conversion de Tertullien. Ce motif, c'est le 1 Ip ^^i .texte Cvii) : Nonne et laïci sacerdotes stimus ? Ce stcmus ne se comprend guère, si l'auteur ne parle pas de lui-même et ne se compte pas lui-même parmi les laïques. Il est vrai que le De monogamia qui, lui, est postérieur,
TERTULLIEX XXI
non seulement au montanisme mais encore à la rupture, contient quelque chose d'analogue (xii : Quiim extollimi/r... adversus clerum, tune unum onines sumus, tune omnes sacerdotes). Mais, outre que la formule est ici moins accentuée, il est juste de noter que Tertullien, qui aime à se copier, utilise dans le De monogamia la rédaction du De exhortatione. Le second texte qui, pris isolément, serait bizarre dans la bouche d'un prêtre s'explique donc quand on voit en lui une copie atténuée du premier texte. La formule du De exhortatione n'a pas cette excuse. D'où nous sommes autorisés à conclure que X Exhortation est antérieure au presbytérat de Tertullien. Ceci nous amène à discuter un autre problème. Parmi les livres de Tertullien antérieurs à la période montaniste, quels sont ceux qui ont précédé le presbytérat, quels sont ceux qui l'ont suivi ? On vient de ranger le De exhortatione dans la première catégorie. On doit surtout y ranger les traités : Ad martyres, De oratione et De cultu feminartim, où nous rencontrons les formules suivantes : i^Ad mart., i) : nec tan tus ego sum ut vos alloquar ; (De orat., 20) : nos vel maxime nullius loci homines ; (De cultu, II, I) : postremissimîis equidem, meo jure servitiietfraternitatis. On a peine à comprendre qu'un prêtre ait tenu pareil langage. En tout cas, ceux qui admettent que le nec tantus ego sum du Ad martyres trahit un écrivain laïque (voir Monceaux, p. 201) doivent, s'ils veulent être logiques, porterie même jugement sur les expressions nullius loci et postremissimus. Donc les trois écrits que l'on vient de mentionner appartiennent à la période laïque. Du même coup, on doit faire entrer dans la même période \ Apologétique, le Ad natio-
nés et le De testimo?iio animae, qui sont contemporains de la lettre aux Martyrs. On doit y faire entrer également le De spectaculis qui est attesté par le De cuUu (i, 8) et qui, par conséquent, l'a précédé. D'autre part, le De paeniteniia Qi\e. De bapti'sjno SQu\h\cn\. bien, comme on l'a dit plus haut, avoir été écrits par la plume d'un prêtre. Dans ces conditions, on peut assigner au presbytérat de Tertullien la date approximative de 202. En montant plus haut, on trouverait difficilement la place suffisante pour loger les livres qui appartiennent à la période laïque. En descendant plus bas, on mettrait trop à l'étroit les écrits qui ont suivi le presbytérat et précédé le montanisrae.
Exposer la doctrine de Tertullien, montrer comment il a compris la défense de la religion chrétienne dans son existence, dans ses dogmes et dans sa morale : c'est l'objet de ce livre. On n'a rien à dire ici des idées dont l'illustre prêtre de Carthage se fit l'apôtre. On n'a pas non plus à disserter longuement sur la nature du talent qui fut mis au service de ces idées. Tertullien sera presque seul à parler. Il n'y aura que l'intermédiaire d'une traduction à le séparer du lecteur. Encore, dans les endroits importants, les propres formules dont s'est servi le grand docteur seront-elles présentées. Chacun pourra donc se rendre compte par lui-même que, malgré ses incorrections, malgré ses négligences de style, son obscurité parfois impénétrable, son vocabulaire barbare et son dédain de la syntaxe, l'auteur de V Apologétique fut un incomparable écrivain.
On pourrait peut-être plus justement dire : un incomparable orateur... Tertullien n'écrit pas : il parle. Qu'il s'en prenne à Marcion ou à Hermogène, à Praxéas ou à Calliste, aux païens ou aux «psychiques », il écrase son adversaire sous le poids de ses apostrophes, de ses invectives, de son ironie, de ses sophismes. Car aucune des ressources de la rhétorique ne lui est étrangère. Il les connaît toutes, bonnes et mauvaises, et il les utilise toutes avec la même assurance, avec la même dextérité. On peut voir, dans le traité De la chair du Christ, de quelles superbes envolées est capable son indignation ; quand il dit, par exemple, à Marcion (vj : « Réponds-moi, assassin de la vérité, est-ce que Dieu n'a pas été crucifié ? Est-ce que sa mo. t n'a pas été aussi vraie que son crucifiement ?... Respecte l'unique espoir de l'univers ! Pourquoi t'acharner contre ce déshonneur de notre foi, puisqu'il est nécessaire ?... Mon salut consiste à ne pas roumr de mon Dieu... Le Fils de Dieu est né : c'est honteux, et voilà pourquoi je n'en ai pas honte ! Le Fils de Dieu est mort : c'est absurde, et voilà pourquoi c'est croyable ! Il a été enseveli et il est ressuscité : c'est impossible, et voilà pourquoi c'est certain. » Et les maximes suivantes, qu'il présente comme des axiomes, nous apprennent avec quelle virtuosité il manie le sophisme {Mouog., iv) : « Ce que l'Ecriture ne dit pas, elle le nie » ; {Ibid., m) : « Saint Paul dit qu'il est bon pour l'homme de ne pas toucher une femme : donc il est mauvais de la toucher » ; (lôid., xiii) : « Ne lisant pas que les autres apôtres ont été mariés, je dois nécessairement conclure qu'ils ont été eunuques ou continents » ; (Be cultnfemin., II, 5) : « Ce qui est naturel est l'œuvre de Dieu, ce qui
est fabriqué est l'affaire du diable » ; (De coroiia, ii'i : « On doit regarder comme défendu tout ce qui n'est pas formellement permis. »
Cependant ce fougueux tribun, dont la voix roule si souvent des tonnerres, connaît aussi l'onction. Sa parole, d'ordinaire terrifiante, s'adoucit au besoin et trouve des accents qui touchent les cœurs. Il dira, par exemple, aux chrétiens qui gémissent dans les prisons {Ad martyr., 3j : « Mes bien-aimés, considérez vos souffrances comme une gymnastique pour l'àme et pour le corps. Vous allez soutenir le bon combat. Vous aurez pour juge le Dieu vivant ; pour directeur le vSaint-Esprit ; pour couronne l'éternité ; pour récompense la substance angélique. Le ciel sera votre patrie ; votre gloire sera sans fin. » Il dira aux fidèles, pour les encourager à la prière i^De orai., xxix) : « La prière est le rempart de la foi, notre arme défensive et offensive contre les hommesqui nous guettent. Ne restons donc jamais désarmés... Défendons, avec l'arme de la prière, l'étendard de notre empereur. Attendons avec elle la trompette de l'ange... Toute créature prie. Elles prient, les bêtes de nos troupeaux ainsi que les bêtes sauvages, quand elles plient les genoux. Elles prient encore quand, sortant de leurs étables ou de leurs tanières, elles lèvent la tête au ciel et poussent des mugissements. Quand les oiseaux s'élèvent vers le ciel et qu'ils étendent leurs ailes en forme de croix, ils font entendre des gazouillements qui ressemblent à une prière. »
Ce n'est pas tout. Tertullien savait ramasser sa pensée dans de courtes formules fortement frappées qui, depuis des siècles, circulent comme des pièces de monnaie et
résistent à l'usure. C'est lui qui a dit que le sang des chrétiens est une semence {Apol., l) : Semen est sa?ignis christianorum ; que personne n'est père autant que Dieu (De paenit., viii) : Tam pater nemo, tant pins nemo ; que le chrétien est un candidat à l'éternité, à l'état angélique {De resurr., lviii) : ^ternitatis candidati ; (De orat., m) : Et nos angeloriim si ineminerimus candidati. Bossuet seul a eu une frappe plus vigoureuse. Mais il doit à Tertullien ses meilleurs produits. C'est, en effet, dans le livre De la résiirr'ection de la chair (iv) qu'il a puisé son « je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue ». Et, quand il a dit que chez les païens, « tout était Dieu excepté Dieu lui-même », il s'est fait le tributaire du livre de X Idolâtrie (iv).
Vin
Peu d'écrivains ont été aussi personnels que Tertullien ; nul ne l'a été davantage. Ces mots à l'emporte-pièce, qui abondent dans ses écrits, sont bien à lui. A lui également sont la plupart de ces tours de phrase, qui donnent à sa pensée un relief si saisissant. Il n'est pas jusqu'à son vocabulaire qui ne soit en partie son œuvre. Il n'a pas craint de forger, en quantité considérable, des mots nouveaux pour son usage personnel, tout comme, de nos jours, l'imprimeur forge des caractères pour alimenter ses presses. Il a de plus donné à des mots anciens un cachet nouveau en y infusant des idées qu'ils n'avaient jamais abritées jusqu'à lui (voir Monceaux, p. 445-448 et ses références). Mais aucun génie n'a su s'affranchir complètement du milieu où il a vécu. On a donc cherché quelles influences a subies le premier docteur qu'ait possédé
XXVI TERTULLIEX
l'Eglise latine. Et l'on a constaté que l'auteur de M Apologétique devait beaucoup pour le style à la Bible, au langage populaire de son pays, surtout à Apulée ; que son érudition relève en grande partie de Varron et de Pline ; que sa psvchologie est celle des stoïciens ; que la langue juridique lui a fourni des formules, et des procédés d'argumentation ^Monceaux, p. 448, 35o, 220). De fait, Tertullien déclare quelque part {Ad naiioftes, 11, i) qu'il expose la mvthologie d'après Varron ; il cite volontiers les stoïciens (^De anima, vi) ; Pline lui fournit maints renseignements {De anima^ xxiv ; De ciiltu feminarum^ 11, 10); quant aux jurisconsultes, c'est à eux qu'il a emprunté les expressions : Digestatn (De bapt., i) ; Ampliari {De anima^ Lvrii) ; Elogiiim (Apo/., 11, xLiv); d'autres formules encore, sans compter son fameux argument de prescription.
Naturellement, ce qui doit avant tout nous préoccuper ici, c'est de savoir à quelles sources Tertullien a puisé sa science théologique et dans quelle mesure il a mis à profit les travaux des docteurs chrétiens du second siècle. Comparons donc ses écrits aux écrits que nous ont laissés ses aînés, et vovons à quels résultats va nous conduire la confrontation.
A diverses reprises (Adv.Jiid.^ x, xiii ; Adv. Marc, III, 19), il disserte sur le texte (ps. xcv, 10) : Dieu a régné par le bois (on sait que la formule : paj' le bois, est étrangère au texte primitif, et qu'elle n'a même pas été conservée par la Vulgate) ; il retrouve la croix dans les trophées militaires (Apol., xvi) ; Moïse, qui prie Dieu les bras étendus, symbolise à ses yeux le Christ en croix (Adv.Jud,, X ; Adv. Marc, m, 18 r, il signale un autre sym-
TERTULLIEN XXVIl
bole du Christ en croix, clans le serpent d'airain que Moïse fit dresser, eu dépit de la loi qui proscrivait les statues et les images (Adv. Jicd., x) ; il met en parallèle Eve qui a perdu le genre humain en croyant au démon, et Marie qui nous a fait recouvrer le salut en ajoutant foi à Gabriel {De carne Ckristi, xvii).
Or, avant lui, saint Justin avait disserté sur le texte ; Dieu a régné par le bois {DiaL, lxxiii) ; sur le serpent d'airain (DiaL, xciv) ; sur la prière de Moïse, les bras en croix {DiaL, xc) ; sur la présence de la croix dans les ^ trophées militaires et ailleurs {ApoL, i, 55) ; sur Eve et Marie {DîaL,c). Ces coïncidences — et quelques autres du même genre qu'il est inutile de mentionner ici — ne peuvent être fortuites et ne peuvent s'expliquer que par un emprunt. Ou, si l'idée de la dissertation sur le serpent d'airain a pu être inspirée par l'évangile de saint Jean (m, 14), la rédaction accuse une autre dépendance, comme il est facile de s'en convaincre par la comparaison des textes suivants :
N'est-ce pas Dieu qui, par Pourquoi Moïse, après avoir
l'intermédiaire de Moïse, a dé- interdit toute espèce de repréfendu de faire une image, une sentation, fit-il mettre un serreprésentation quelconque de pent d'airain sur un sigJie {signo tout ce qui est au ciel ou sur la itnpositutn) ? terre ? Pourtant le même Dieu fit dresser par Moïse, dans le désert, un serpent d'airain et le fit mettre sur un signe [(éui (7y||ji.£Tov).
Tertullien a donc connu et utilisé saint Justin.
Il a également mis à contribution saint Irénée. On
pourrait être lente de croire qu'il a emprunté à l'évêque de Lyon (Haej-., v, 19) le parallèle d'Eve et de Marie, n'était la rédaction qui témoigne plutôt de l'influence de Justin. En tout cas, c'est de saint Irénée {Haer.^ m, 10, 2 ; III, 19, 2.) qu'il tient cette pensée qu'on lit dans les livres Contre Marcion (11, 27) : ëx aequo agebat Deus cum komine, ut homo ex aequo agere cum Deo posset. C'est saint Irénée {Haer., m, 4, 2, ; iv, ^^^ 7) qui lui a appris à opposer la règle de foi aux hérétiques (voir plus loin, p. 43;. Les maximes éloquentes que le traité des Prescriptions nous présentera (voir p. 48) sur la tradition et les églises apostoliques, sont en germe dans les pages par lesquelles débute le troisième livre des Hérésies, notamment dans cette pensée (m, 4, i) : « On ne doit pas chercher la vérité ailleurs quedans l'Eglise, puisque les apôtres ont déposé toute la vérité en elle comme dans un riche réservoir. Si une question, même secondaire, venait à être discutée, ne devrait-on pas recourir aux églises les plus anciennes dans lesquelles les apôtres ont vécu ? N'est-ce pas à elles que l'on devrait recourir pour être fixé ? Et si les apôtres n'avaient pas laissé l'Ecriture, ne devrait-on pas prendre pour guide la tradition qui nous a été transmise par ceux à qui les apôtres ont confié les églises ? »
C'est surtout à l'aide du premier livre des Hérésies que TertuUien a composé son traité Contre les Valentiniens. Il a mis largement à contribution les renseignements qui lui étaient fournis par l'évêque de Lyon ; il les a même parfois transcrits textuellement. Et l'on peut affirmer qu'il a eu entre les mains la version latine de l'important ouvrage écrit en grec par Irénée ; car on retrouve sous sa plume les expressions bizarres et jusqu'aux con-
tresens de cette version. En voici un exemple. Dans l'endroit où Irénée ( i, 2, 3) décrit la douleur de la Sopliia qui n'a pu s'unir à son père et qui craint que son fruit imparfait n'arrive pas à la perfection (otà xo axsXs; tyiç yevÉaeojç, ETOtra :ioêr,Ovivat [j.r,^£ auto to sivctc tôXôicoç t/s.\y)^ la vieille version latine a traduit le fruit imparfait par : propter iiiconsummationem generatiouis ; de plus, elle a attaché, par erreur à teÀsi'wç l'idée de fin, ce qui l'a conduite à ce contresens : ne hoc ipsum finem habeat. Or, on lit dans Adversus ValeiiUnianos{yC) : « contristari propter tnconsiiimtiationem generatiouis, metuere postremum ne finis quoque insisteret. » Manifestement TertuUien a suivi la version (voir Ma ssuet : Dissertatio, 11, 53).
L'influence de saint Justin et de saint Irénée est, on vient de le voir, sensible sur TertuUien : celle de Clément d'Alexandrie ne l'est pas moins. L'auteur du De corona entreprend de prouver (on le verra p. 170) que la nature a destiné les fleurs à être vues et senties, mais non à être portées sur la tète, que l'usage des couronnes a sa source dans l'idolâtrie ; et, pour faire honte au chrétien couronné de roses, il lui rappelle que le Christ a été couronné d'épines. Or ces considérations avaient déjà été présentées par le Pédagogue (11, 8). L'auteur du livre Contre les Juifs (viii) enseigne que le Christ est mort la quinzième année du règne de Tibère et qu'il est mort à. l'âge de trente ans. Les Stromates (i, 21) avaient déjà donné la môme chronologie. Pour inspirer aux femmes le mépris des bracelets et des bijoux, l'auteur du De cultu feminarum (i, 7) leur explique que les barbares emploient l'or aux plus vils usages et le font même servir à enchaîner les captifs. Cettd pensée se retrouve dans
\q Pédagogue (ii, 12). Ces exemples, dont la liste pourrait être allongée, prouvent que Tertullien a lu et rais à profit le maître d'Origène.
Il semble bien aussi avoir utilisé Tatien. On retrouve, en effet, dans le Discours aux Grecs (xxxvi, xxxix) quelques-unes des idées par lesquelles \ Apologétique (voir plus loin p. 22») établit l'autorité ainsi que l'antiquité des Ecritures. Et si la théorie du Sermo qui nous est présentée, soit dans l'Apologétique, soit dans le livre Contre Praxéas, est d'accord avec les idées reçues au second siècle, on a tout lieu de croire que plusieurs des expressions dont Tertullien s'est servi pour formuler cette doctrine (ex Deo prolatum.. et prolatione generatum... non recessit sed excessit... cum ipsa et in ipsa ratio ne i/itra semetipsum habebat [serraonem]... ipsum primum protulit sermonent) viennent de Tatien {lac. cit., v : "îia Xo-ftxy;; ouvau.£oiç Ô7r£ïTr,(je . . . ■:TpoTr7ioa Xoyo;... yi'fows. ^s xaxà a£Ct(7aov oO /.axa a7roxo::y;v . , . -poeXOwv h. -r^ç toû Ttarpôç ^uvaaetoç).
On pourrait peut-être signaler encore d'autres influences plus ou moins douteuses (voir Noeldechëx, Tertullian, p. 55). Mais nous en savons assez pour conclure que Tertullien fait volontiers des emprunts à ses aînés. Ces emprunts, il ne les avoue pas. Les noms de Justin et d'Irénée ne paraissent qu'une fois sous sa plume (Adv. Valent., v) et c'est dans une énumération rapide qui ne permet pas de soupçonner ce qu'il leur doit. Il ne nomme jamais Clément d'Alexandrie ; et, s'il mentionne quelque part Tatien (De j'ejun., xv), c'est simplement pour le traiter d'hérétique. Du reste, prenons garde d'exagérer sa dépendance à l'égard des docteurs du second siècle. II leur doit sans doute un nombre respectable d'argu-
ments et de théories théologiques. Mais le meilleur de sa science et de sa doctrine, c'est à d'autres sources qu'il le puise. Auxquelles ? A l'Ecriture, à la règle de la foi et aussi à ce qu'il appelle quelque part « l'action progressive de la grâce de Dieu » {De virg. vel.^ i : opérante scilicet et proficiente us que in finem gratia Dei ').
Cette action progressive de la grâce, telle que Tertullien la conçoit, a pour organe le Paraclet. Et le Paraclet dispense son enseignement au moyen des prophéties ou révélations. Par exemple, le Paraclet a montré à une sœur une âme sous les traits matériels qui lui sont propres. Il s'est également prononcé sur la résurrection des corps (voir plus haut, p. XVII). Surtout il s'est prononcé nettement contre les secondes noces (Voir p. xiv). — Mais on devine facilement que nous ne sommes plus sur le terrain catholique. Tertullien reproche aux psychiques {De jejun.^ 1 1) de mettre des entraves à la grâce de Dieu (palos terminales figitis Deo, sicut de gratia, ita de disciplina). Il leur reproche également de rejeter les révélations du Paraclet (Voir p. xiv). En somme, « l'action progressive de la grâce » est une source doctrinale d'origine montaniste, une source empoisonnée.
Toutefois il est juste de reconnaître que les prophéties du Paraclet ou, si l'on veut, les convictions montanistes, occupent une place très restreinte dans l'édifice théologique de Tertullien. N'avons-nous pas entendu saint Augustin affirmer (p. xiii) que l'auteur de X Apologétique était tombé dans l'hérésie uniquement sur la question des secondes noces ? D'ailleurs nous avons sur ce point les déclarations de l'intéressé lui-même. Voici ce que nous lisons dans le livre Du voile des vierges (i) : « La règle
de la foi est absolument une : seule elle est immuable et irréformable... Pendant que cette loi de la foi reste intacte, ce qui est affaire de discipline et de conduite (caetera jam discipliiiae et conversationis) est susceptible d'innovation, par l'action progressive de la grâce de Dieu... car le Seigneur a envoyé le Paraclet précisément... pour amener la discipline à sa perfection... Aussi, ceux qui croient au Paraclet, préfèrent la vérité à la coutume. » Et le traité des Jeunes (r) nous explique que les psychiques rejettent le Paraclet « non pas parce que Montan, PriscJlle et Maxiraille prêchent un autre Dieu, détruisent Jésus-Christ ou renversent une règle quelconque de la foi, mais parce qu'ils apprennent à réitérer les jeûnes plutôt que les mariages. » On le voit, Tertullien entend bien conserver dans sbn intégrité la rè£le de la foi. Aussi, quand il quitte l'Eglise parce qu'elle refuse de condamner les secondes noces, il croit n'être séparé des psychiques que par une question de discipline.
La règle de la foi : voilà donc le réservoir où Tertullien puise sa doctrine ! Nous verrons p. 48) ce qu'il entend par la règle de la foi. Constatons simplement ici l'attachement qu'il a pour elle. Les gnostiques nient-ils^ la résurrection ? Tertullien consulte la règle de la foi (voir ici p. io3). Il y trouve ces paroles : Résurrection des morts. Immédiatement il s'écrie : « Voilà deux mots nets, décisifs, lumineux ! » Praxéas veut-il confondre le Fils avec le Père? Son adversaire {Adv. Prax., Uy lui oppose « la règle qui est en vigueur depuis l'origine de l'Evangile». Et quand les hérétiques proclament le droit qu'a tout homme d'aller à la recherche de la vérité, l'auteur des Prescriptions (xii et xiii) leur répond que les
recherches doivent sauvegarder avant tout la règle de la foi (salva régula Jîdei).
Tertullien a une telle confiance dans la règle de la foi, qu'il la croit capable de réfuter toutes les hérésies. Il écrit même un livre pour mettre cette vertu en lumière, et pour prouver que l'on peut toujours « prescrire » contre les novateurs en leur opposant la regtila fidei. Mais les hérétiques cherchaient à abriter' leurs spéculations sous les textes scripturaires. Que faire ? L'auteur du livre des Prescriptions se décide à les déloger de leurs retranchements et à les combattre au moyen de l'Ecriture. De là, la place énorme que l'argumentation scripturaire occupe dans les livres dirigés contre l'hérésie. Sa place n'est pas moindre dans les écrits d'inspiration montaniste. Ici, le grand moyen de défense était sans doute l'appel au Paraclet, à l'action progressive de la grâce. Mais les catholiques faisaient fi de cette autorité ; le disciple de Montan se voit donc obligé de chercher un appui dans les textes révélés. Et ainsi l'Ecriture a été utilisée par Tertullien alternativement pour attaquer l'hérésie et l'Eglise. Seulement, dans un cas, elle a été mise au service de la règle de foi ; dans l'autre, au service du Paraclet et de ses révélations.
Pendant de longs siècles, une sorte de malédiction pesa sur la mémoire de Tertullien. Son nom ne paraît pas une seule fois sous la plume de saint Cyprien, pas même au cours de la controverse baptismale, dans laquelle pourtant l'évèque de Carthage a soutenu la doctrine du De baptismo. Lactance, qui est le premier à mentionner
Tektuluen 3
l'auteur de \ Apologétique {Instit., v, i, 25,, se borne à dire qu'il fut très versé dans les lettres, mais qu'il eut un style minus comptus et multum obscurus. Saint Augustin ne le nomme guère que pour lui reprocher d'être l'ennemi des secondes noces ou de concevoir l'âme et même Dieu comme des substances matérielles (voir p. 190) Avant lui, saint Hilaire {In Matth.^ v, i), tout en reconnaissant quelque mérite au De oratione de Tertullien, s'était empressé d'ajouter que les erreurs de cet homme avaient rendu suspects ses meilleurs écrits (sed' conseqiiens error hominis detraxit scriptis probabilibus auctoritatemj. L'Ambiosiastre {In Cor.^ xiii, 2 i avait prouvé, par l'exemple de Tertullien et deNovatien, que la science sans la charité ne préserve pas du schisme. Après lui, saint Vincent de Lérins {Commonit.^ xviii) ne fera un éloge pompeux de l'illustre prêtre de Carthage que pour aboutir à cette conclusion : fuit et ipse quoque in Ecclesia magna tentatio, et pour mettre le lecteur en garde contre les beaux génies. Fulgence {De veritate praedest.,, III, 33) et Gennade {De viris illustr.^ xv et xxv) ne parleront de TertulHen que pour dénoncer ses erreurs. Seul, Eusèbe {Hist. eccl.y 11, 2, 4), saint Oplat {De schismate... I, 9), saint Pacien {Ad Sempron., m, 24), saint Jérôme et VdiW\.e\i.vd\iPraedestinatus{IIaer. 26, 60, 86) ont dit quelque bien du grand polémiste du troisième siècle. Saint Jérôme surtout mérite de retenir notre attention. Dans le De viris (7, 18, 24, 40, 70, surtout 53), il se borne à des indications biographiques et bibliographiques, au cours desquelles il mentionne toutefois le millénarisme de Tertullien. Mais dans ses lettres il est plus expansif. Là, il ne craint pas de dire {Ep. lxx, 5) : « Quid Terlulliano erudilius, quid acu-
TERTl'LLIEN XXXV
tius ? Apologeticus ejus et contra génies libri cunctam saeculi continent disciplinam. » {Ep. xlviii, i8) : « Lege Tertullianum, lege Cyprianum, lege Ambrosium. » Il ne craint pas de conseiller à la vierge Eustochium (Ep. XXII, 22) la lecture des livres écrits par Tert ullien contre le mariage, et de répondre au pape Damase, qui lui a posé des problèmes à résoudre, que la solution a été donnée par Tertullicn (^Ep. xxxvi, i) : « Quod ab eloquentissimis viris Tertulliano nostro scilicet et Novaliano. » Toutefois, le saint docteur de Bethléem voulant s'excuser d'avoir lu Origène, explique quelque part (Ep. lxii, 2) qu'il a lu l'auteur du Périarchon, comme il a lu Tertullien, Novatien, Arnobe, Apollinaire, dont il a pris le bon et laissé le mauvais. Et, en réponse à une objection d'Helvidius qui s'appuyait sur Tertullien, il déclare sans périphrase {Adv. Helvid., xvii) : « De Tertulliano quidem nihil amplius dico, quam Ecclesia; hominem non fuisse. » On le voit, l'auteur du De pudicitia a été considéré comme un homme compromettant, avec lequel presque tous ont refusé de s'associer, et qui a été lâché à la première alerte par celui-là même qui l'a le plus patronné. Mais n'allons pas mesurer sur ces faits l'influence exercée par Tertullien. Dans l'Afrique, les fleuves se dérobent parfois aux regards et roulent leurs eaux sous terre, pendant que leur lit est à sec. C'est ce qui est arrivé au docteur africain. On ne l'a ordinairement cité que pour en dire du mal, mais on a mis ses livres largement à profit. Déjà son contemporain Hippolyte l'aurait, paraît- il, utilisé. Ce qui est sûr, c'est que le àÀ2\ogViÇ.AçiV O et avilis a été fait à l'aide de X Apologétique. De part et d'autre ce sont les mêmes idées, les mêmes tours de phrase, les
XXXVI TERTL'LLIEN
mêmes mots. La dépendance est manifeste. Or, quoi qu'on en ait dit, elle est sûrement du côté de VOctaviiis (voir Monceaux, p. 475). Tertullien a donc été pillé par Minucius Félix. Il l'a été également par saint Cyprien. Nous lisons dans le De vins ! 53; que l'évèque de Carthage disait chaque jour à son secrétaire, en désignant Tertullien : Da magistnim. Ce propos (voir encore : Ep. Lxxxiv, 2 : Beatus Cyprianus Tertulliano magistro utitur; est singulièrement confirmé par la confrontation des textes. Donnons un exemple.
De cultu feniinartim. (ii, lo). De habihi vir^inuni {i\).
Nimirum enim Deus démons- Neque enim Deus coccineas
travit succis herbarum et con- aut purpureas oves fecit, aut
charum salivis încoquere lanas ? herbarum succis et conchyliis
Exciderat illi, cum universa tinguere et colorare lanas
nasci juberet, purpureas et docuit... An vulnera inferri au-
coccineas oves mandare ? . . . ribus Deus voluit quibus inno-
Deus auribus vulnera intulit et cens adhuc infantia.. . crucietur
tantihabuit...cruciatusinfantia-.. ut postea de aurium clcatrici-
ut ex illis... cicatricibus grana bus... pretiosa grana depen-
nescio quae penderent ?... Adeo deant ?... Quae omnia pecca-
non verltate bona sunt... arti- lores et apostatae angeli suis
bus autem per angelos pecca- artibus prodiderunt. » tores qui et ipsas materias prodiderunt inductis... »
Les emprunts sautent aux yeux. Or les coïncidences de ce genre se présentent en foule, quand on lit certains écrits de l'évèque de Carthage, notamment le De oratione domimca, le De bono patientiae, le De habita virgimim et le Quod idola dii tio/i stnt dont l'attribution à saint Cyprien a été naguère à tort contestée.
Minucius Félix et saint Cyprien ne sont pas les seuls
TERTULLIEN XXXYII
qui ont utilisé Tertullien. Xovatien a composé son De Trinitate à l'aide du livre Contre Praxéas : saint Jérôme lui-même (^De viris, 70) en a fait la remarque. Lactance a fait entrer, dans ses Institutious, V Apologétique, le traité Contre Praxéas et la lettre à Scapiila... Saint Zenon, Lucifer de Cagliari, saint Pacien, saint Philastre se sont inspirés de notre docteur. Saint Jérôme s'est approprié, dans ses livres Contre Jovinien, bon nombre de pensées du De monogamia et du De jejuniis. Et, dans les Origines de saint Isidore de Séville, on a relevé soixante-dix emprunts à Tertullien.
Ce n'est pas tout. \J Altercatio Heracliani, écrite vers 366, contient une profession de foi antiarienne. Or cette pièce est, à peu près textuellement, tirée de V Apologétique (xxi), qui naturellement n'est pas mentionnée. On a donc, en plein quatrième siècle, demandé à Tertullien, quitte à ne pas le nommer, l'expression de la croyance catholique ? Oui, et V Altercatio Heracliani n'est pas la principale et la plus haute attestation de ce fait. On lit dans V Apologétique (xxi) que le Fils de Dieu est appelé Dieu, et que le motif de cette appellation est ex unitate substantiae. On y lit aussi que le Fils est de Deo Deus, ut lumen de lumine... accensum. Comment ne pas voir la parenté de ces formules avec les suivantes : Deuin de Deo, lumen de lumine... consubstantialem Patrit Osius avait lu Tertullien et la rédaction du symbole de Nicée porte la trace de ses lectures. De même, le livre Contre Praxéas (xxvii) nous apprend que la divinité et l'humanité ne forment pas une mixtura ; qu'elles constituent un double état non confusum sed conjunctum i/i una persona ; enfin que salva est utriusque proprietas sub-
XXXVIII TERTL'LLIEX
stantiae... quia subsia/itiae ambae in statu suo quaeque distincte agebant. Or quand, plus tard, saint Léon voudra mettre les chrétiens en garde contre les excès d'Eutychès,il s'appropriera ce langage, dans lequel il trouvera l'exacte interprétation des textes évangéliques. Voilà les faits qu'il faut avoir présents à l'esprit, si l'on veut mesurer l'influence exercée par Tertullien sur la pensée chrétienne, (voir Harnack, Sitzungsberichte.,.. iSqd, p. 56i).
vSaint Isidore de Séville, on vient d'en avoir la preuve, a lu Tertullien et l'a beaucoup utilisé. Deux siècles plus tard, Agobard le lisait encore et il attachait sans doute à ses livres une grande valeur, car il a pris soin d'en faire transcrire vingt-un pour son église de Lyon. Au cours des xi*^ et xii*^ siècles, quelques moines inconnus imitèrent l'exemple d'Agobard et copièrent en partie les œuvres du célèbre docteur de Carthage. Puis vint l'oubli, un oubli profond, qui dura jusqu'au xv'^ siècle. Alors, à un demi-siècle d'intervalle, le réveil des belles-lettres et l'apparition du protestantisme travaillèrent successivement à tirer Tertullien de sa longue disgrâce. Humanistes et théologiens voulurent connaître les écrits du plus ancien docteur de l'Eglise latine, les uns pour satisfaire leur curiosité, les autres pour se procurer des armes. Le plus grand nombre des manuscrits de Tertullien datent du XV® siècle.
La première édition de ses œuvres a été faite à Bàle, en i52i, parles soinsdeRhenanus.Maisons'aperçutalorsque tous les manuscritsdel'époquepatristique avaientdisparu.
TERTLLLIEX XXXIX
La plus ancienne copie que l'on put trouver fut celle d'Agobard. Kncore n'était-elle pas complète. Sur vingtun traités que l'évèque de Lyon avait fait transcrire, il n'en restait que treize : les feuillets qui contenaient les autres avaient été déchirés. Deux manuscrits du onzième siècle, que l'on réussit à découvrir, vinrent heureusement compléter le recueil laissé par Agobard. Nous possédons, ainsi qu'on l'a vu plus haut, trente-un livres de Tertullien. Mais il en reste onze, attestés par les Pères, par TertuUien lui-même et par le manuscrit d'Agobard, qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Ce sont les suivants : De spe fidelium ; De paradiso ; Adversiis Apelleiacos ; De ceiisti animae ; De fato ; De Aaron vestibus ; De extasi ; De niiptiarum atigicstiis ; De carne et anima ; De am'mae summissio/ie ; De superstitione saeculi. Les théologiens du moyen âge ont supprimé ces écrits qui choquaient trop ouvertement leurs idées.
Cependant les éditions se multipliaient. Gagnée, Gélénius et surtout Pamélius complétaient l'œuvre ébauchée par Rhenanus, en attendant que Rigault vînt faire connaître le manuscrit d'Agobard. Chacun put lire les écrits du docteur que saint Cyprien appelait son maître. Naturellement, le traité des Prescriptions fut opposé aux protestants, et l'on peut voir dans tel passage des Instructions sur les Promesses de l'Eglise (I, 36), l'éloquente paraphrase que Bossuet a écrite sur quelques-unes des pensées de ce livre. On avoua du reste que Terlullien n'était pas partout d'une doctrine sûre, et que le même docteur qui avait si vaillamment combattu l'hérésie, ne l'avait pas toujours évitée. Comment aurait-on pu en ignorer ? N'étaientce pas les Pères eux-mêmes qui avaient signalé les erreurs
du prêtre de Carthage ? N'était-ce pas saint Augustin qui l'avait accusé de concevoir l'âme et même Dieu comme des substances matérielles ? X'était-ce pas saint Jérôme qui l'avait rangé parmi les millénaristes ? vSurtout ses doctrines jnontanistes n'avaient-elles pas été attestées par les déclarations expresses de plusieurs docteurs, par le silence obstiné de plusieurs autres ? On reconnut donc que, sur divers points, Tertullien devait être abandonné. Le lecteur recevra, en temps opportun, tous les renseignements utiles sur ce sujet. Il suffit donc pour le moment, de mentionner la liste d'erreurs que Pamélius a dressée, sous le nom de Paradoxa Tertulliam , et qui se trouve en tête de l'édition Migne (I, 179).
Au XVII® siècle, divers essais furent tentés pour allonger la liste des Pai'adoxa de Pamélius et y insérer de nouvelles erreurs. L'un eut pour auteur Petau et visa la doctrine de Tertullien sur la Trinité. Les autres partirent du camp calviniste et s'attaquèrent à la présence réelle, à la hiérarchie, au sacerdoce. On verra, dans le cours de ce livre, les réponses qui furent opposées aux protestants. Bornons-nous ici à parler de la thèse de Petau. Le docte jésuite crut remarquer qu'un bon nombre de Pères des trois premiers siècles, parmi lesquels Tertullien, avaient professé le subordinatianisme, c'est-à-dire subordonné la seconde personne divine à la première. Au premier livre de son De Trinitate , il exposa loyalement ses sentiments intimes sur cette question, en même temps qu'il mit sous les yeux du lecteur les textes qui l'appuyaient. Et si, dans la Préface de ce traité, il chercha à réhabiliter la majorité des docteurs ainsi accusés, Tertullien fut de ceux qui restèrent sacrifiés. La dissertation de Petau,
qui fit scandale dans le inonde catholique, porta la joie chez les protestants. On vit un anglican, BuUus, défendre l'orthodoxie des Pères attaquée par un jésuite. Et ce fut pour la Réforme un triomphe. Elle en goûta bientôt un autre d'un genre différent. Bossuet venait de lancer l'Histoire des Variations, où il avait fait toucher du doigt l'évolution des doctrines au sein du protestantisme ; et les adversaires de l'Eglise romaine étaient encore étourdis par le coup de massue que l'évêque de Meaux leur avait asséné. Tout à coup, arriva de Rotterdam un livre où l'on prétendait prouver que l'Eglise, elle aussi, avait évolué dans les premiers siècles sur le dogme de la Trinité, que le protestantisme n'avait pas le monopole de la variation, et que la machine de guerre dressée par l'évêque de Meaux se retournait contre son propre parti. Le livre avait pour auteur Jurieu et les armes étaient empruntées à Petau.
On pense bien que Bossuet ne demeura pas sans réponse et qu'il vengea l'orthodoxie des Pères. Ce n'est pas le lieu d'exposer, dans son ensemble, son système de défense, qu'on peut lire dans le Sixième avertissement, et nous n'avons à parler ici que de Tertullien. Jurieu objectait que le docteur de Carthage avait écrit deux textes erronés sur la Trinité : l'un où il attribuait une double nativité au Fils, l'autre où il lui refusait l'éternité. Bossuet {Avert. VI, i, 84 à 92) répondit que Tertullien, « le plus figuré, pour ne pas dire le plus outré de tous les auteurs », ne devait pas toujours être pris à la lettre et que notamment son texte relatif aux deux nativités du Fils ne contenait rien de plus qu'une métaphore. Quant à l'endroit qui semblait dénier à la seconde personne
XLII TERTILLIEX
une existence éternelle, il expliqua ( Ibid., 9S) qu'on ne devait pas y chercher le propre sentiment du docteur africain, mais une réfutation ad homiiiem d'Hermogène, réfutation empruntée aux principes soutenus par cet hérétique. Et, à ce propos, il fit en ces termes l'éloge de Tertullien : « Il faut avoir perdu le goût de la vérité, pour ne pas sentir dans la plus grande partie de ses ouvrages, au milieu de tous ses défauts, une puissance de raisonnement qui vous enlève. Et sans sa triste sévérité qui, à la fin, lui fit préférer les rêveries du faux prophète Montan à l'Eglise catholique, le christianisme n'aurait eu guère de lumière plus éclatante. Je ne l'abandonne donc pas en cet endroit. »
Pendant longtemps les explications de Bossuet furent reçues comme des oracles par la plupart des théologiens catholiques. Cependant, de bonne heure, quelques dissidences se manifestèrent çà et là timidement. \Mtasse (De S. S. Trinitate, qu. 4, art. 2, sect. 4, arg. i) et les frères Ballérini (Iti Ze7ion., dissert. 2, cap. i, § 7, p. L. II, 107), tout en déclarant que Tertullien avait connu la génération éternelle du Verbe, firent remarquer dans ses écrits des indices de la croyance à une seconde génération, sensible et extérieure, mais réelle. Plus tard, le jésuite Zaccaria alla même plus loin (Notes sur le De Trinitate Aç: Petau, i. 5, 5, t. 2, p. 3i3, édit.de Paris i865), et il avoua que Tertullien avait rejeté l'éternité du Verbe. Depuis quelques années, les explications proposées par Bossuet sont généralement considérées comme plus bienveillantes que conformes à la vérité historique, et l'on peut dire que le sentiment soutenu par Petau, puis par Zaccaria est aujourd'hui reçu dans la théologie.
TERTULLIEX XLIII
L'étude de la théologie de TertuUien a donc fait, depuis trois siècles, des progrès indéniables ; ou, si l'on veut, les théologiens comprennent mieux aujourd'hui les doctrines soutenues par l'illustre prêtre de Carthage, que ne les comprenaient leurs ancêtres des seizième et dix-septième siècles. Est-ce à dire qu'ils n'ont plus de progrès à faire et qu'ils peuvent désormais se reposer dans la plénitude de la vérité acquise? Gardons-nous d'une telle illusion ! Il leur reste encore des problèmes à résoudre. Peut-être même en reste-t-il dont ils n'ont pas découvert l'existence. L'auteur de ce modeste volume sera heureux, s'il lui est donné de provoquer les recherches et de hâter les solutions.