‹ TertullienChapitre 32 sur 53 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Sac renient S.

LE SACRAMENTUM (l)

Il y a peu de termes dont Tertulliea ait fait une consommation aussi abondante que du mot sacramentum. On le rencontre presque à chaque page de ses écrits. Il y en a peu aussi dont la signification soit plus ondoyante et l'interprétation plus variable. Il sert à désigner tantôt un serment, tantôt une doctrine, tantôt un rite, tantôt un symbole. Il cumule donc quatre fonctions. Quand, par exemple, on lit qu'un soldat ne peut être accepté comme chrétien s'il reste sous les drapeaux, parce qu'il n'y a pas d'accord possible entre le sacramentiint dixmeilç: sacramentum humain, entre l'étendard du Christ et l'étendard du diable (2), on reconnaît que le mot sacramentum oppose ici le serment militaire au serment que faisaient les chrétiens de renoncer au diable, à sa pompe et à ses anges. D'autre part, quand l'auteur de V Apologétique accuse les philosophes et les poètes païens d'avoir emprunté leurs théories et leurs récits à nostris sacramentis (3), il a manifestement en vue la doctrine chrétienne ou, si l'on veut, les enseignements de la doctrine chrétienne. En revanche, il n'entend parler ni d'un serment ni d'une doctrine dans cette phrase, par laquelle débute le traité du Baptême : « Heureux sacramentum

(i) Voir : Réville. Du sens du w«(7^ SACRAMENTUM dans Terlullien. (Bibl. de l'Ecole des Hautes Etudes, sciences religieuses, t. I, igS.) — On a procédé ici par des voies différentes.

(2) De idoL, 19.

(3) ApoL. 47.

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de notre eau » (i). C'est sur l'idée de rite que son attention est fixée. Et, pour avoir la clef de ce passage du Acïversiis Jndaeos où nous lisons que les serpents d'airain, vers lesquels les Hébreux devaient porter leurs regards, étaient les sacramoita de la croix du Christ (2), il ne faut traduire « sacramenta » ni par serment, ni par doctrine, ni par rite, mais par symbole.

On arrive, sans trop de peine, à loger dans ces quatre casiers tous les textes où Tertullien fait usage du mot sacramentiim. Par exemple, c'est le serment qui est visé dans l'endroit où l'auteur du De idololatria, pour nous prouver que le sacraitientum suffirait seul à condamner la fabrication des idoles, rappelle au chrétien qu'au moment de son baptême il a renoncé au diable et à ses anges (3). C'est, au contraire, de la doctrine chrétienne qu'il est question dans le passage du De restu^rectiofie, où nous apprenons que la résurrection des corps est une species sacramenti (article de la doctrine) sur laquelle repose la foi (4). L'idée de rite est à la base du texte de V Exhorta- Ho7i à la chasteté qui déclare que nous devons toujours être prêts à A^va\xi\s\XQx\ç.s, sacramenta de Dieu (5). Enfin, c'est la notion de symbole ou de figure qui rend compte de cette phrase : « Les oracles des prophètes devaient montrer le sacramenttun de la passion du Christ » (6). Seulement on rencontre çà et là certaines nuances qui, tout en se laissant ramener aux interprétations ci-dessus mentionnées, les modifient légèrement. Par exemple, il est question, dans le De anijna, d'une chrétienne raontaniste qui est souvent ravie en extase, et qui alors voit et entend

(1) De bapt., i.

(2) Adv. Jiid., 10.

(3) De idoL, 6.

(4) De rester . , 21 .

(5) De exhort., 7.

(6) Adv. Jud.^ 10.

des s acr ameuta (i). Ici le mot sacrameiitum désiofne des vérités cachées au commun des mortels. C'est la notion de doctrine, mais restreinte aux vérités sublimes, aux révélations, aux mystères. On doit entendre de la même manière l'endroit du De jejuntis où Tertullien nous dit que le jeûne procure à celui qui le pratique la connaissance des sacrameiita (2). \J Apologétique nous montre Pline écrivant à Trajan qu'il a étudié de près les sacramenta des chrétiens et que, à part leur refus obstiné de sacrifier aux idoles, il a simplement remarqué chez eux des réunions matinales où l'on célèbre le Christ comme un Dieu et où l'on proscrit le mal (3). Dans ce passage, sacrameiitum désigne les pratiques religieuses des chrétiens. C'est la notion de rite un peu élargie.

Le sacrameiitum a donc, sous la plume de Tertullien, quatre emplois à remplir. Mais il n'est pas toujours facile de préciser lequel de ces emplois lui a été assigné. Ainsi, nous lisons dans V Apologétique ;« On dit que nous sommes coupables du sacrameiitum de l'infanticide (4). » Sacramefitum désigne-t-il ici un rite accompli ou un serment prêté ? Les deux interprétations sont vraisemblables. Le même problème se pose, dans l'endroit du De moiiogamia, où Tertullien, s' adressant à ceux qui veulent se remarier, leur dit : « Comment oserez-vous demander les secondes noces à ceux qui n'ont pas le droit d'en user, à un évêque qui est monogame, à des prêtres et à des diacres ejusdem sacrameiiti (5) ? » Ici encore, sacrameiitum peut désigner une pratique religieuse ou un serment ; on fera bien de chercher un mot qui unit ces deux notions

(i) De anima, g.

(2) De jejun., 7.

(3) ApoL, 2.

(4) Apol.. 7.

(5) De inonog., \\.

et de traduire : « voués à la même discipline ». De même, les sacramenta que Pline a constatés chez les chrétiens et dans lesquels nous avons reconnu des pratiques religieuses, pourraient à la rigueur désigner des doctrines. On le voit, le sens précis du sacraiiieiitum^ dans les écrits de Tertullien, est parfois ambigu. Ou plutôt on ne risquera guère de se tromper en disant que notre docteur a souvent réuni dans ce mot plusieurs idées, et qu'il s'en sert pour exprimer simultanément les notions de serment et de doctrine, de serment et de rite, de rite et de symbole, de rite et de doctrine.

Il n'en pouvait être autrement. C'est qu'en effet, les différentes acceptions que nous venons de distinguer dans le sacramentum sont unies entre elles par des liens intimes. A leur base se trouve l'idée de serment. Le sacramentum est avant tout un serment par lequel le chrétien s'engageait à renoncer au démon et à servir Dieu, tout comme le soldat romain prononçait un sacrame/itum en entrant dans la légion. Mais l'engagement de servir Dieu impliquait l'engagement d'accepter les enseignements révélés par Dieu. Par une association naturelle d'idées, le même mot, qui désignait l'acte du serment, servit à désigner son objet : de là, l'idée de doctrine chrétienne fréquemment attachée au mot sacramentiwi. De plus, le serment était prononcé au milieu de certains rites qui en relevaient l'importance. Et ces rites traduisaient, sous une forme sensible, des biens spirituels que le chrétien recevait à son entrée dans l'Eglise : ils étaient des symboles. Ici encore, la loi de l'association des idées exerça son action : le sacramentum engloba, avec la doctrine objet du serment chrétien, les rites symboliques qui entouraient le serment et en général tous les symboles religieux. Comment, dès lors, s'étonner que Tertullien ait uni des notions qui s'évoquaient mutuellement et qui

s'étaient spontanément groupées sous le même terme ? Toutefois, si le sacramentum oscille, chez Tertullien, entre plusieurs notions et ne se livre exclusivement à aucune, il en est une néanmoins qui tend à l'accaparer : on a ici en vue la notion du rite, plus ou moins mélangée à la notion du symbole. C'est du rite — ou si l'on veut du rite symbolique — qu'il est question dans les textes suivants : « (Le Dieu de Marcion) ne rejette ni l'eau du Créateur... ni son huile... ni son mélange de miel et de lait... ni son pain... même pour ses sacramenta à lui, il fait des emprunts au Créateur (i). — L,q sacramenium de. l'eucharistie, que le Seigneur a institué à l'issue d'un repas et qu'il a confié à tous, nous le célébrons aussi dans des réunions matinales... (2) . — Quel abominable dieu (que le Dieu de Marcion) !... Tout ce qui le touche échappe et s'évanouit, son essence, sa nature, son plan d'action, même le sacramentum de sa foi... Il purifie un homme dont la souillure lui est étrangère ; et, pour accomplir ce sacramentum du salut, il plonge dans l'eau une chair qui n'a pas de salut à espérer (3). — (DieuJ a revêtu la chair de ses sacramenta (4). — Il n'est pas étonnant que Dieu, qui a employé l'eau dans toutes ses œuvres, l'ait aussi employée dans ses propres sacramenta (5). — Par suite du privilège qu'elles ont eu à l'origine d'être sanctifiées, les eaux, une fois que Dieu a été invoqué sur elles, réalisent le sacramentum de la sanctification (6). — Abraham, pour plaire à Dieu, n'eut pas besoin du sacramentum de l'eau, le saci^amenium de la foi lui suffit... mais,

(1) Adv. Marc, i, 14.

(2) De coroiia, \.

(3) Adv. Marc, i, 28.

(4) De rcsurr., 9.

(5; De bapt., 3.

(6j Ibid., 4.

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à partir du jour où la foi a dû croire à la naissance, à la passion et à la résurrection du Seigneur, le sacrameiitum a été développé et a été enrichi du sceau du baptême (i). — Tout ce qui, dans mon Dieu, vous paraît inconvenant, est le sacramentum du salut humain (2). »

Et de ces exemples, dont la liste pourrait être allongée, on est autorisé à conclure que le mot sacrameiitum doit à TertuUien la notion dans laquelle il s'est définitivement fixé. Sans doute, on demanderait en vain à l'auteur du De baptismo combien il y a de sacrements ou quelle est leur action . Mais il a arraché le sacrameniiim à sa notion primitive ; il l'a orienté du côté des rites religieux ; il l'a même installé dans ce nouveau domaine. Nous l'avons vu forger des expressions que l'Eglise lui a empruntées pour exprimer ses mystères. Bien qu'il n'ait pas fabriqué le sacramentum, on peut dire néanmoins qu'il en est l'auteur, puisqu'il y a fait entrer l'idée de rite. C'est donc lui qui a doté la langue théologique du mot sacrement. Et si l'on se rappelle que ses sacramenta sont le baptême — ou plus exactement les cérémonies du baptême — et l'eucharistie, on conclura que TertuUien ne s'est pas borné à donner aux théologiens un instrument de langage, mais qu'il a amorcé la théologie des sacrements.

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