‹ TestamentChapitre 11 sur 42 · I. lO · texte numérisé non relu

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nombre. Je ne suis plus un homme, mais une collection d'hommes associés dans le cerveau, où ils se combattent à outrance , jusqu'à ce que le plus fort l'emporte, sans réussir toutefois à paralyser complètement les autres. Le mot moi devient un non-sens dans la langue, un mensonge effronté de notre conscience. Chacun des soixante-dix organes prend à son tour ce titre, cette dictature. Il peut arriver que dans un raisonnement l'un pose la majeure^ Tautre la meneure et un troisième la conséquence. Les matérialistes n'ont pu souf&ir l'union de l'âme et du corps. Pour tout simplifier, ils ont divisé le cerveau en soixante-dix organes d'une nature à peu près homogène. Je crois répondre dans ce moment au docteur Broussais ; mais il j^ a soixantedix docteurs Broussais : Je ne sais plus, ou plutôt nous autres nous ne savons plus auquel nous adresser. Ceci n'est point une exagération, car il est posé dans ce système que chacun des soixantedix organes est doué non-seulement de sensation^ mais de perceptioriy de mémoire^ de jugement^ d! attention y d appétits^ de désirs et de volontés; on ne peut voir un fourniment intellectuel plus complet, l'un n'a rien à envier à l'autre. Voilà notre être , notre machine bien et dûment consti-

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tuée en république; peut-être sera-t-elle quelque peu anarchique, mais qu'importe? Le grand point y comme l'assure le docteur Broussais, était d'être délivré de ce moi unique et spiritualiste ^ de cet autocrate quij assis sur la glande pinéaley reçoit des courriers en tous les sens et leur trans^ met ses ordres . Un autocrate, bon Dieu! sentez- Tous la force de ce mot prononcé par un homme aussi libre que prétend l'être le docteur Broussais lorsqu'il détruit le principe de toute liberté'. Comment avons-nous pu supporter si longtemps une telle tyrannie ? Il était temps que la révolte de tous les organes éclatât pour nous en délivrer, et que toutes les montagnes du crâne se réunissent pour l'écraser et faire reconnaître leurs droits. Il est vrai que nous ne savons plus trop à qui obéir; mais n'est-il pas doux de changer à chaque instant de maître ? on a du moins le plaisir de la variété.

Chacun de ces organes serait peut-être peu puissant par lui-même; mais comme il se fait entre eux des combats^ il s'y opère aussi des ligues ; ils ont leurs antagonistes et leurs auxiliaires f la plupart revêtus de noms d'une fabrique

' Tout ce chapitre a été écrit lorsque le docteur Broassais vivait encore.

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nouvelle tels cpn! approbatwité^ biophilie^ combat" tmté^ philogéniturey destructmté, alimentwité, mots vagues y élastiques ^ qui peuvent se prêter à toute sorte d'interprétations et désigner des vertus aussi bien que des vices ^ des scélérats aussi bien que d'honnêtes gens. Il se passe dans notre cerveau bien des combats dont nous ne nous doutons guère ; il s'y donne des assauts furieux^ d'épouvantables chocs de bélier. Il s'y fait des usurpations sans fin, car une montagne ne ce3se de gravir sur l'autre; et ce qui m'étonne , c'est que tout cela se fait à si petit bruit que nous n'en avons pas la moindre sensation , à moins que nos maux de tête ne proviennent de là. J'en éprouvais un tout à l'heure qui provenait peut-être du choc de mes organes cérébraux, je l'ai dissipé avec une prise de tabac, et je puis dire :

Hi motus animorum atque hœc certamina tania Pulveris exigui juctu compressa guiescunt.

Mais quel tumulte ce doit être quatid Valimen^ twité', que je traduis librement par voracité, unie a la combattmté, à la destructmié, viennent combattre les organes doux et inoffensifs tels que V habitativité , la constructi^ité , la biophilie et Vamatmté. S'ils triomphent^ et vraiment leur

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victoire me parait assurée , queb ravages ne porteront-ils pas au dehors ! Je vois naître des Attila, des Genseric, pour peu qu'il s'y joigne l'organe de la dissimulatmté . Au reste, sans avoir aucun penchant féroce , on peut encore être très-raisonnablement pourvu des oignes de la destructivité; elle peut s'exercer jusque dans l'empire des sciences et de la philosophie; car vouloir anéantir Dieu y l'âme, le moi humain, la liberté, la conscience, en confondant les vertus et les vices, me parait l'œuvre de destruction la plus complète et surtout, la plus fatale que l'on puisse concevoir. Si cet organe manque chez les phrénologues les plus hardis , c'est une preuve incontestable que leur système est faux.

Se prête qui voudra à cet écartèlement du moi y je sens le mien ferme à sa place et cet au-tocrale me paraît affermi sur son trône. Le pauvre Sosie était bien embarrassé d'avoir deux moi^ l'un battant, l'autre battu. Que deviendronsnous s'il nous en faut loger cinquante ou cent, vivant entre eux comme de méchants voisins, de méchants frères? Après m' avoir montré le chaos dans le monde, les matérialistes le placent dans ma tète. J'admire la force et les justes proportions du cerveau de nos phrénologues ,

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puisqu'une telle science ne les a pas encorç conduits k la folie; c'est ce qui me ferait supposer qu'ils n'y croient pas autant qu'ils font

semblant d'y croire : mais je ne répondrais pas de la raison de leurs disciples. Je sens, je l'avoue, que j'éprouve le vertige dès que je veux construire une phrase dans le sens de cette science nouvelle.

Ce qui cause mon indocilité permanente pour ce système, c'est que j'ai beau m'interroger, je ne trouve pas de certitude aussi absolue , aussi invincible que celle de mon moi; et comme tout le genre humain part de cette donnée, j'imagine que la réforme en sera fort difficile. Mais à qui prétend-on que je la sacrifie ? à l'autorité de trois ou quatre médecins que presque tous les autres rejettent. Ce qu'ils ont vu ou prétenda voir l'emporte-t-il sur ce que j'éprouve à tous les moments de ma vie? Ils me montrent une longue galerie de crânes ; je commence par les récuser tous lorsque la cervelle est absente, et ce n'est pas datis la boîte osseuse que se passe le travail de la pensée. Que savent-ils de certain, et surtout que puisrje savoir moi-même sur tous les penchants, sur l'histoire morale et intellectuelle de beux auxquels ils ont appartenu ? Dans

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cette galerie^ je trouve à peine vingt hommes qui m'aient ëté connus , et encore n'est-ce guère que par la renommée. Ils me montrent à profusion des crânes de scélérats conduits au supplice. Le tigre y a dit Bernardin de Saint-Pierre , déchire innocemment sa proie ^ ce qui est très-vrai; mais je ne puis admettre la conclusion des phrénologués lorsqu'elle absout les plus affreux scélérats. Est-ce là une découverte bien précieuse à l'humanité? Pour savoir ce qui peut amener des hommes au crime, il me semble plus agréable, plus instructif et plus moral de lire le chapitre de Gil Blas où les voleurs dans la caverne racontent par quelles circonstances de leur éducation ou de leurs premières erreurs ils ont été amenés à entrer dans thonorable compagnie»

Les phrénologues ne manquent guère de trouver dans les animaux des organes correspondants à nos passions et même à nos plus hautes facultés. Savez-vous pourquoi Euler et Laplace ont excellé dans les mathématiques? M. firoussais veut bien nous l'apprendre; cest parce quils portaient sur le front Vorgqne de la géométrie y comme les canards saunages j qui, dans leurs émigrations^ se tiennent en troupe de manière à former un V très-régulier, A propos de l'illustre

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Laplaee, voici une singulière mortification qu'ont éprouvée les phrénologues. Le docteur Magendie s'est empressé dé se procurer le crâne du savant qui a exposé le système du monde. Il le possédait depuis quelque temps et n'y pouvait découvrir aucun indice favorable aux conjectures de la phrénologie, science sur laquelle il parait fort incrédule, lorsque le hasard lui fit découvrir dans un hôpital un crâne d'une forme merveilleusement semblable à celle de cet homme de génie, et qui appartenait à un homme de l'intelligence la plus commune; il invita plusieurs de ses confrères à venir examiner l'un et l'autre poiH* reconnaître quel était celui de l'un des plus grands géomètres. Le malheur voulut que presque toujours on désigna celui de l'ignorant. Autre méprise. L'organe de l'amour des enfants se trouva merveilleusement développé chez un scélérat qui avait tué sa fille. Sur quoi le docteur Spurzheim sans se déconcerter disait que cet organe daps son prodigieux développement indiquait un amour excessif qui avait du aller jusqu'aux fureurs les plus barbares de la jalousie.

Leurs exemples ne sont pas toujours choisis avec une parfaite convenance. En parlant de l'organe de Vimitatmté ^ M. Broussais le trouve

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très -saillant chez un paillasse du boulevard, nommé Dehureau; à la bonne heure , mais quel sera son second exemple ? j'ai hop te de le dire , c'est un grand acteur français dont le talent est allé jusqu'au génie^ c'est Talma.

Voici un autre défaut de convenance qui me parait plus choquant : ils ont remplacé le mot amour par celui dUamatmiéf et se flattent qu'un si joli mot va faire fortune; mais, en naturalistes sévères, ils en excluent tout ce qui tient au sens moral, à l'imagination, à la poésie et qui peut avoir de l'affinité avec le sentiment religieux. Tout y est réduit aux appétits physiques; en sorte que c'est Messaline et non Héloïse qui sera pour eux Un modèle de l'amativité.

Quand nous supposerions qu'il y a quelque chose de vrai dans ces étiquettes que les phrénologues placent sur les crânes de tant d'hommes que nous n'avons jamais vus, il faudrait savoir si ces gonflements, ces bosses, ces protubérances, ne sont pas un effet de l'exercice violent et répété de nos passions. Pourquoi ne se manifesteraientelles pas quelquefois sur la forme extérieure du cerveau ainsi qu'elles le font sur la physionomie? Gall et surtout Spurzheim semblent souvent disposés à cette concession ; et même le dernier

a poussé la complaisance jusqu'à reconnaître en nous un certain organe religieux qu'il appelle théosophie. Autre malheur : il a été reconnu chez des hommes profondément immoraux et grossièrement incrédules. D'explications, ils n'en manqueront jamais pour couvrir leurs bévues : croyezvous que le docteur Gall, le fondateur de la phrénologie, fût interdit lorsqu'on s'étonnait qu'il eût confondu la bosse du vol et celle de la propriété ? il vous en offrait la solution la plus nette : qu'il s'agisse d'acquérir ou de conserver des biens, l'objet de la passion n'était^il pas toujours le même? la propriété ; Içi différence n'existait plus qu'entre le juste et l'injuste, ce dont les phrénologues ne s'inquiètent guère. Mais M. Broussais qui tient plus à détrôner l'être intellectuel , cet insolent autocrate qui s'appelle moiy présente ces divers organes d'invention nouvelle comme les causes et non comme les effets des passions , de ces facultés , de ces penchants plus ou moins heureux. Il s'ensuit que nous apportons des talents, des vices et des vertus innés , ce qui me semble quelque chose de plus que les idées innées auxquelles les matérialistes font une si rude guerre ; de là , le fatalisme de la matière dans tout ce qu'il a de plus impérieux. Voyez naître d'une telle doctrine , si elle s'accré-

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ditait^ tout un ordre de préjugés nouveaux^ de préventions harbares.

Déjà nous ne sommes que trop portés à des jugements précipités, injustes et cruels sur les apparences mêmes de la physionomie, quoi* qu'elles soient infiniment plus plausibles que celles-ci, puisque le visage est souvent une expression de l'âme ; mais quel vaste arbitraire , quelle source d'iniquités dans ces jugements portés sur d'innocentes protubérances qui deviennent des signes de fatalité , ou peuvent amener des arrêts de proscription ! Déjà M. Broussais nous avertit , quand nous avons à nous pourvoir d'un domestique , de palper soigneusement son crâne pour voir s'il porte ou ne porte pas l'organe de l'attachement, et s'il a cette heureuse conformité avec le chien; et, pour lui, il déclare avoir eu à se repentir de s'être quelquefois relâché de cette précaution. Il ne serait sans doute pas mauvais d'y recourir en amour, si une telle passion permettait quelque prudence. Au moins le notaire , personnage plus calme, pourrait s'assurer si les futurs conjoints ont cet organe précieux de la fidélité.

11 faudra bientôt décerner les grands emplois^ comme les plus petits, d'après le rapport des

phrénologues. A l'armée, il conviendra de savoir si tel officier^ tel soldat a l'organe de ia combattwité ou celui de la biophilie, amour de la vie qui pourrait rendre sa valeur suspecte. Le rapport du phrénologue deviendra plus redoutable dans les affaires criminelles : malheur à l'accusé qui , poursuivi pour un meurtre^ aura l'organe de la destructwité y ou pour un viol , celui de Varnatwité. On n'aura plus guère besoin de témoins ni d'enquête. Faites venir l'accusé^ dira le président : le phrénologue expert examinera les protubérances de son crâne , et , dans cette justice plus sommaire encore que celle des Turcs, l'arrêt suivra ce rapport décisif; mais en bonne justice , l'accusé ne doit-il pas être admis à palper à son tour l'organe de l'expert phrénologue ? et si , par hasard, il découvre en lui l'organe du charlatanisme que nous appellerons déceptiuùé, il pourra tenir les jurés en balance : reste à savoir de quels organes les jurés et les juges seront eux-mêmes pourvus.

Mais je me fatigue et je fatigue mes lecteurs en combattant des hypothèses qui n'ofirent qu'un déplorable témoignage de l'esprit révolté contre lui-même^ obstiné à s'avilir^ et, pour comble de démence, à se nier. Réjouissons-nous pourtant

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