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COUP DOEIL SUR LA PHILOSOPHIE ANCIENNE

Je ne fais^ comme le titre l'annonoey qu'une excursion rapide ou plutôt qu'une légère promenade dans le champ de la philosophie ancienne. Le sujet est vieux , ce n'est point par l'érudition que je le rajeunirai; mais il fut toujours plein d'attrait pour moi. Dans mon cours d'Histoire ancienne , il m'offrait un repos délicieux , après avoir exposé soit les fureurs implacables de la

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guerre du PéJoponèse , soit les atroces proscriptions de Sylla^ de Marius et des triumvirs^ soit les crimes frénétiques du tyran de Rome. Je me sentais quelquefois assez heureusement inspiré par Platon des réminiscences de Cicéron et même de Sénèque. De jeunes personnes conduites par leurs mères assistaient alors à ces leçons d'où un rigorisme fâcheux les a depuis exclues. Mon imagination ne me peindra jamais rien de plus ravissant que leur enthousiasme virginal pour de hautes vertus et dç sublimes espérances.

Je me bornerai ici à faire remarquer parmi les philosophes anciens quelque teinte particulière d'optimisme, soit spéculatif , soit pratique.

Socrate fut le véritable créateur de l'un , et le type le plus accompli de l'autre. Qu'on étudie sa doctrine chez ses deux grands disciples^ Platon et Xénophon : quelque différentes que soient leurs versions, on remarquera toujours un même but chez cet homme en apparence inoccupé , ce promeneur infatigable, ce causeur ingénieux, ce moqueur poli, ce sage enjoué et pourtant inspiré. Ce but , c'est celui de sceller l'alliance étroite du bonheur et de la vertu, et de les faire émaner d'une source divine. Dans ses entretiens racontés par Xénophon, il y marche d'une manière plus

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directe, plus simple et plus facile; dans les dialogues de Platon aTec plus de détours de finesse , mais bientôt avec plus de sublimité.

Le travail bienfaisant que Socraté veut faire sur ses concitoyens et peut-être sur les hommes d'un autre âge , il a commencé par le faire slir lui<-méme, et je ne crois pas qu'on puisse citer un plus parfait exemple de l'énergie de la volonté. C'est le héros de la patience^ et jamais^ quoi qu'en aient dit de sévères jansénistes^ et le bon Rollin lui -même y vous ne pouvez surprendre dans son humilité la moindre saillie d'humeur vaniteuse. Aristophane a-t-il voulu le livrer aux risées du peuple; la victime viendra d'elle-même s'offrir aux flèches les plus acérées du ridicule, et peutêtre applaudir a l'adresse de l'archer.

De quelle récompense lui parlerez-vous? des honneurs? il se soustrait à la place publique, ou n'y parait que pour remplir les devoirs les plus courageux^ tels que c^lui de s'élever presque seul contre la superstitieuse et atroce condamnation des dix généraux vainqueurs. Lui parlerez-vous de la gloire? ses productions se bornent à une fable d'Ésope qu'il a mise en vers ; de richesses ? à peine consent-il à recevoir de ses riches et reconnaissants disciples un manteau à l'entrée de I. II

l'hiver. Quel est, dans cette Inrillante Athènes, le soldat le plus brave , le plus dévoué pour la gloire de sa patrie et le salut de ses jeunes compagnons, de ses disciples, le plus endurci à supporter toutes les privations et la rigueur des frimas? toutes les voix vous répondront : c'est Socrate. Quelque devoir qu'il ait à remplir, il tient aussi ferme a son poste que d'Assas à Closter-Camp. Ni une peste efïrOyable , ni les trente tyrans ne lui feront changer ses habitudes , son maintien , son langage. Quitterait-il sa patrie quand il faut la consoler? Les trente se lassent de voir un homme dont la vertu fait encore plus ressortir l'horreur de leurs crimes; ils voudraient l'avilir en le rendant l'exécuteur infâme d'un ordre cruel; il revient dans sa maison , bien résolu de ne point obéir, et continue ses sublimes méditations sans' s'informer si les sicaires frappent à sa porte. Ces trente ^ tout occupés de proscriptions et de meurtres, reculent devant la pensée de se rendre encore plus exécrables par la mort de celui que l'oracle de Delphes a proclamé le plus sage des mortels. Attendez, l'ingratitude et la superstition populaire provoquées par dés fourbes ne reculeront pas devant un tel crime. La sérénité de Socrate après sa condamnation devient

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encore plus céleste , quand il prononce ces paro« les : Mais il est temps de nous séparer, moi pour mourir, vous pour viure; lequel vaut le mieux, Dieu le sait. Ne voyez-Tous pas qu'il touche à une autre patrie? il ne fuira pas plus de sa prison que ses amis veulent lui ouvrir^ qu'il n'a fui de sa patrieopprimée ; sa prison c'est encore un poste à garder. Il me semble que si j'avais été l'un des disciples de Socrate, je n'aurais pas eu besoin de ses discours sur l'immortalité de l'àme pour en être convaincu : l'immortalité de l'âme ne resplendissait-elle pas dans une telle vie , dans une telle mort?

Ceux qui prennent plaisir à damner les idolâtres f lors ménie qu'ils n'étaient point idolâtres de eroyance^ reprochent à Socrate son démon familier comme un témoignage d'orgueil et d'imposture ; d'autres l'accusent sur ce point de folie. Ce matin même je lisais la dissertation d'un jeune physiologiste qui veut prouver que Socrate avee son démon familier était frappé d'hallucination , un véritable monomane; grâce à cette interprétation.bienveillante, le jeune médecin ne l'aurait pas condamné à boire la ciguë ^ mais il lui aurait fait a^iaistrer des douche^. Pour moi , je pense que le démon familier de Socrate était sa con*

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science I et, sans a^oir beaucoup de foi dans les prodiges, plutôt que d^accuser Socrate d'imposture ou de folie, j'admettrais qu'un envoyé du ciel ait pu révéler quelque chose à celui qui de^ vait remplir une si grande mission parmi tes hommes.

Xénophon, le plus timide des interprètes de Socrate , me parait un peintre plus habile de ses vertus que de son génie. Si l'on me demande à qui des deux grands disciples de Socrate j'ajoute le plus de foi, voici mia réponse : Xénophon rjetranche et Platon ajoute. Quand il s'agit d'un tel personnage, j'aime mieux celui qui ajoute que celui qui retranche ; rien ne me parait plus beau que Socrate doublé de Platon. Xénophon est surtout le Socrate pratique. Il le rappelle par sa vie aussi bien que par l'aménité et la beauté de sa morale. C'est pourtant un guerrier fort occupé des plus rudes épreuves et de la plus forte étude de sa profession : n'importe, on dirait Socrate encore sous les armes ; point d'ambition ; il resterait dans les postes subalternes si ie péril et la coni^ancede ses compagnons, les dix mille, ne l'en arrachaient pour cette admirable retraite qui servit de prélude aux conquêtes d'Alexandre. La passion du beau moral qu'il a puisée a l'école de

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son maître ne Fabandonne ni dans le récit des d^nières catastrophes de la guerre du Pëloponèse, guerre pleine de crimes et de désastres, ni dans les vicissitudes d'une vie agitée qui Tobligent à changer de patrie. Ce beau moral , il ose l'appliquer à la politique; ici l'histoire ne pouvait lui servir de guide : il imagine le premier le roman historique ; ne l'accusez point d'avoir prêté à un despote I à un conquérant peut-être peu différent des autres, des vertus et des perfections idéales; il trace un modèle que les Trajan, les Antonin, les Marc-Aurèle devaient réaliser, et j'aimerais à faire à l'auteur de la Cyropédie quelque part dans le bien qu'ils firent au monde; et puis son héros, il le fait sortir d'une éducation presque républicaine. Je crois. bien que Xénophon rêvait à Sparte quand il transportait de telles institutions sur le sol de la Perse; mais l'histoire indique pourtant que sur les âpres montagnes de cette contrée quelque liberté florissait encore. Un autre mérite de la Cjrropédie est d'avoir inspiré au bout de deux mjille ans le roman du Télénuique à un pontife, à un Père de l'Eglise. L'abeille attique offre plus d'un rapport avec l'abeille française; mais le miel de Fénelon devait être plus céleste : on me pardonnera sans

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doute de faire de Xënopkon un de5 saints de moit optimisme. ^

Que dirai-je de Platon? à quel ciel élèverai-je ce père et ce roi de la philosophie ancienne dont le trône subsiste toujours , quoique soû disciple Artstote lui ait causé .de l'ébranlement / et que ses 'États aient été souvent ravagés par les intursions du troupeau d'Éptcure ? ^

Je ne croirais point paganiser en cédant pour Platon à l'enthousiasme auquel madame Dacîer s'abandonnait pour Homère; n'a«-t-il pas ét^ considéré par les premiers docteurs de l'Église comme une sorte de précurseur du christianisme dont il a deviné un ou deux mystères ^ et dont il semble avoir en quelques points pressenti la morale? Bo^ suet ^ qui a su avec tant de génie nous mmitrer les révolutions des empires comme faites et con>* duites pour aplanir le soi où devait s^élever ta croix du Seigneur, aurait pu compter pour une des voies de la Providence les ouvrages de Platon et la vie de son maître , et enfin les écoles d'Alexandrie. Mais je me garderai bien d'entrer plus avant dans des considérations étrangères à mon sujet et d'une nature asse^ délicate.

Platon, comme chacun le sait^ outre Socinte,^ a pour maître Pythagore, qu'il n'a pomi eii««

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tendu, mais dont la doctrine mystérieuse lui a élë révélée par les sages de Técole italique. Par Pythagore il .se trouve en communication avec les sages de l'Inde. Mais tout se transforme, s'élève et s'embellit entre les mains d'un aussi puissant et aussi gracieux géfiie. On a dit mille fois de lui qu'il est l'Homère de la philosophie : je dirai de plus qu'il en est le Phidias, tant il est habile à transporter à l'ordre intellectuel le , beau idéal que la statuaire grec avait conçu pour figurer aux yeux la grandeur de Jupiter, la sagesse de Minerve ou le génie d'Apollon. La recherche du beau moral, du beau intellectuel devient la passion dominante et la règle de sa vie. C'est elle qui l'isole de la vie politique dans la ville des grands hommes, lui à qui sa fortune, la gloire de descendre de Godrus , le dernier et le meilleur des rois d'Athènes, à qui surtout son génie aplanirait toutes les voies de l'andiition. N'imaginez pas qu'il se dérobe aux dangers des passions populaires; est-ce que son eèle pour la doctrine de Socrate condamné; est--ce que son principe de l'adoration d'un seul Dieu si hautement , si éloquemment professé; est*<^ que sa guerre contre des sophistes , idoles de la jeunesse athénienne, n'offraient pas un danger toujours présent

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à son esprit^ un triste souvenir à jamais gravé dans son cœur? Il n'abandonne pas cette sainte recherche même à la cour des deux Denjs, et quand il a perdu le faible espoir de changer le cœur de ces tjrrans , il brave la qruauté de Tuii et se soustrait aux hommages fanatique^ de l'autre.

Personne ne sa^t mieux que lui dissimuler l'inspiration sous des formes familières^ quelquefois enjouées y trop souvent ironiques; il la déguise encore plus par les subtilités de sa dialec* tique; mais dans ses plus beaux discours^ le feu caché se trahit bientôt par des étincelles^ puis par une chaleur graduelle, et enfin par le plus vif éclat de lumières. Ce n'est point dans un orgueilleux début, ni à la façon des poètes épiques et lyriques qu'il se montre inspiré, c'est lorsqu'il a bien assuré sa victoire, et que ses interlocuteurs terrassés l'écoutent en silence. Vous sentez avec ravissement que son vol est libre : il ne tient plus à la terre, il ne tient plus même à ce monde dont le spectacle nous enchante ; il a passé par delà l'Olympe des poètes, il plane sur le monde intellectuel et ne voit plus que des intelligences qui remontent à leur source divine ou qui en descendent; il s'élève par son génie aussi haut que le

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chrétien peut s'élever par l'amour et par la parole du Christ. Encore est-il juste d'ajouter que, dans plusieurs passages des Dialogues, et surtout dans les deuxAlcihiadeSy l'amour de Dieu semble tenir quelque chose de la ferveur chrétienne. Vous ne me demandez pas sans doute dé vous expliquer les théories de ses idées archétypes , et de ses différents moules ou dessins d'univers entre lesquels Dieu nécessairement a choisi le meilleur. Les idées transformées en êtres, en individus , ne jouissent plus d'un grand crédit aujourd'hui; tout s'est afièrmi dans la métaphysique depuis Descartes, Mallebranche , LeibnibK, et tout s'est simplifié depuis cette belle école écossaise avec laquelle notre école de philosophie, au XIX* siècle^ a scellé une si intime et si salutaire alliance.

Je conviens que j'entends très -mal Platon quand il parle comme un pur élève de Py taghore. Il y a dans le Timée beaucoup d'énigmes insolublés pour moi ; mais j'y vois une haute direction et la première base de l'optimisme tel qu'il a été puissamment développé par Leibnitz, le plus platonicien de tous les philosoplies. Cette idée est que Dieu a choisi entre tous les systèmes du monde possibles le meilleur, et qu'il a établi

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utie gradation entre tous les êtres de Tordre intellectuel.

Je dirai ailleurs quelques mots de l'hypothèse d une vie antérieure posée par Platon ; mais ce qu^il m'importe le plus de remarquer dans ma dévotion au «jrstème de l'optimisme , c^est le soin religieux et constant que prend ce philosophe pour répondre à toutes les objections que l'existence du mal fait élever contre celle de Dieu; il ne permet plus à l'homme de se plaindre des maux qu'il se fait à lui-même par le vice et le crime; et pour l'explication des maux qui nous viennent sôit de tios semblables soit de l'ordre de la nature^ il coïncide parfaitement avec le diri- " stianisme. Ge sont des épreuves attachées k la plus haute conquête, ce sont des triomphes réservés au sage; et avec quel feu d'éloquence ne les décrit-il pas dans le GorgiaSy dans la République, et ne les met-il pas en actioïi dans la sublinie trilogie de la mort de Sooratel S'il nous conduit jusqu'aux bords du Styx y s'il nous j plonge> c'est pour nous rendre invulnérables comme Achille, et pIuB complétemetit que le héros de V Iliade*

Je ne veux point faire un panégyrique outré, un panégyrique sans restriction ; le dialogue auquel Platon a sans cesse recours n'est pas une

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voie assez sûre pour coddaire à l'<évidetice démonstrative qu'il se propose. La formule des interro* gâtions socratiques prête beaucoup aux subtilités,, et Platon ne s'en fait pas faute. On ne sait quel^ quefois lequel est le sophiste de Socrate ou de celui qu'il combat. Souvent on souffre pour des personnages fcM*t habiles qu- il tient longtemps sur la sellette, et qu'il réduit à la sécheresse d^un oui ou d'un noriy jusqu'à ce qu'ils se dégagent par une interruption , quelquefois éloquente.

Toutefois l'effet général de ces dialogues est, que vous vous sentez environné de cette atmosphère pure que l'on respire au sommet d'une montagne^ et Platon vous la fait gravir sans peitne. Quelle aménité continue ! quelles leçons d'urbanité, de patience et de force dans la dispute! que d'incidents heureux pour jeter un intérêt drama* tique dans des entretiens austères ^ que d'allusions piquantes ! il me semble qive je vois en lui un précurseur de la pure comédie de Ménandre : Eur ripide aurait<-il pu retracer avec plus d'intérêt les^ derniers moments de Socrate? Hotftère et Hésiode offrent'^ils des allégories aussi pures , aussi pro^ fondes ) #ssi transparentes que celles dont il % parsemé ses divers dialogues et surtout son délicieux Bccnquet?

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Je me disais dans ma jeunesse : Oh! qui me transportera dans les jardins d'Âcadémus ou au promontoire de Sigée pour entendre Platon ! et vieux je me dis, eh cédant à la même exaltation : Oh I <|Ue ne puis je l'entendre dans des jardins où nulle fleur ne se fane, et sur les bords d'une mer qui n'est autre chose que Tinfini , mais Finfini éclairé par Dieu !

Forcé d'abr^er cette revue , je ne puis saluer qu'en passant le génie d'Âristote , génie trop positif pour que je le place en léte de mes .optimismes religieux ; mais je m'inscris en faux contre ceux qui veulent voir en lui un destructeur des doctrines de son maître, parce qu'il a puissamment combattu, quelques-unes- de ses hypothèses les plus abstraites. Il se montre dans la métaphysique un théiste un peu froid, mais rationnellement convaincu. Il s'élève et s'anime dans sa mo^ raie : son tableau du magnanime semble tracé par Platon , cjt l'on voit que ces deux philosophes ont beaucoup contribué à la naissance de l'école du Portique. Je me réserve de parler du stoïcisme quand nous le verrons dans sa gloire sur le trône des maîtres du monde, trône dont l^christia^ nisme méditait déjà et devait bientôt opérer la conquête.

COUP d'obil ami la phiumophib angudinb. 173

Je me transporte à Rome ^ ou plutôt à Tusculum, et c'est là que je rencontre le plus glorieux comme le plus éloquent disciple de Platon • J'aborde Cicéron sous les ombrages de sa villa. Quel changement dans sa fortune! ce ne sont plus les armes qui. cèdent à la toge consulaire ^ c'est la loge qui est froissée par les armes de la guerre civile. Ce grand citoyen ne vit plus que sous le bon plaisir du vainqueur. Il est l'objet d'une clémence qu'il va implorer pour d'autres aux dépens de sa fierté et même un peu de ses principes. Il énumère avec amertume les fautes fatales de ses puissants amis et s'exagère les siennes. Il survit à Gaton , c'est survivre à la liberté; eh bien^ c'est dans une telle situation qu'il va élever le plus beau monument de sa gloire, celui qui le rend le plus cher à la postérité. S'il ne peut plus rien pour sa patrie, il peut encore beaucoup pour le bonheur des hommes, ou du moins pour celui de ces âmes d'élite qi^i s'en-^ tendent malgré la longue distance des climats et des siècles.

On a peine à comprendre dans quel court intervalle et au milieu de quelles tourmentes lies ouvrages philosophiques de Cicéron ont été composés, car le plus ancien ne remonte qu'à une

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époque peu antérieure à la guerre civile. Mai» ce que l'on doit admirer le plus^ c'est le calme qu'ils respirent. Il faut que. la philosophie et que Platon s'en réservent tout l'honneur. Gicérpn est d'un caractère mobile, ardent; sa sensibilité est excefe^ sive ; la vanité agit plus sur lui que sur les grands hommes 4ont il se rapproche à tant d'égards , et qu'il surpasse en douces affections : cette vanité , il la trahit avecjrop de candeur; l'exil Fa trouvé faible; son ambition n'est suspendue que par la force des événements; elle va renaître aux pre* xaières Itieurs d'espérance pour 1» patrie, pour la liberté, pour la gloire. Eh bien, pouvez-vous trouver dans ses oeuvres philosophiques la moin-* dre trace de cette agitation? sente&*vous qudlque effort de l'esprit dans ses cadres^ ingénieux tout empreints de la dignité consulaire, de la grandeur romaine représentée par les Scipion i les Caton , lc[s Lélius; dans ces plans larges et simples, dans ces divisions si faciles , si nettes et si fidèlement suivies; dans ce style qui rejette la pompe de la tribune et les artifices du barreau , et qui brillé 4'ôrnements plus délicats, de nuances plus habiles, de couleurs plus suaves? Peut-être y remai^ quez-vous une teinte de mélancolie : mais c^est la mélancolie de la bienveillance , de la vertu qui se

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plaint <le la stérilité de ses vœux, de ses soins, et qui pourtant les continue. aVec ardeur. Dans tout ce qiie Gicéron écrit ou médite, on sent qu'il habite l'Olympe des sages; ce n'est pas seu^lement avec Platon qu'i) vit , c'est ayec le dieu de Platon, L'affligé Gicéron se trouve ainsi un patron de Toptimisinè. Ses lettres ne prouvent que trop qu'il ne sait pas persévérer, à toutes les heures du jour, dans cet état de sérénité. Eh bien , je l'aime encore plus pour la nature et la profon*deur de ses regrets, et pour la naïveté avec laquelle il exprime ses faiblesses; après que le philosophe a parlé, n'est-il pas naturel, dans une telle position , que le citoyen gémisse ? que lui , qui vient d'écrire son délicieux Traité de Vamitié, saigne des blessures faites à l'amitié par le frère qui lui doit tout? qu'après avoir montré le bonheur de la vieillesse chez de vieux Romains y dans les plus beaux jours de la patrie, il jette un triste regard sur celle qui lui est réservée, sur celle qu'il n'at* teindra pas, car le poignard du meurtrier est déjà bien près de sa poitrine ? enfin qu'après avoir tracé de la main la plus ferme le code des de* voirs, il contemple avec effroi les mceurs des Romains, et cette dissolution , compagne assidue dé la cruauté, qui doit amener tant de Gati*

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lina, de Glodius çt.He Verres sur le trôné de Tunivers?

Oui, j'aime cette tristesse parce qu'elle ne le dompte pas , parce que ses chagrins Idi rendent plus présent le séjour où tout se réparé ^ parce qu'il a ses heures de refuge dans le sein de la Divinité. Il ne donne plus de lois à sa patrie, mais par son lumineux Traité des dèi^àirs il est le législateut* des belles àmés, leur guide et l'éloquent ami qui les inspire. La république dont il rêve le plan sur les ruines de celle de Brutus, n'aura pas plus d'existence que celle de Platon, quoique posée sur des fondements plus plausibles. Lé temps jaloux détruira la plus grande partie d'un ouvrage qui fut regardé comme le plus beau des siens ; mais on en retrouvera quelques fragments qui montreront une admirable coïncidence dès idées politiques entre Âristote> Cicéron et Montesquieu : heureuses les nations qui se plairont à marcher sous cette triple bannière , et qui sauront toujours donner la modération pour point d'appui à la liberté !

On pourra s'étonner qUe j'inscrive les philosophes de l'école stoïque au nombre des optimistes; leur aspect est sévère , leurs maximes le sont encore pblis ; ils compatissent peu aux fai-

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