CENT QUATRE-VINGTIÈME LETTRE
Maifli soir 17 Mars 18i5.
D'après votre cordial désir. Sophie vous apporte, ma très chère amie, la plus précieuse de mes deux montres supplémentaires. C'est tout ce qui me reste d'une tendre mère, et encore ne l'obtinsje qu'avec peine. Vous seule au monde pouviez m'en faire dessaisir. Mais, en vous la confiant, pour tout le temps qu'il faudra, je ne m'en sentirai nullement privé. Je serai même heureux de pouvoir ainsi rapprocher spécialement mon souvenir chéri et mon alîection dominante. Toutefois, je crains que l'utilité elïective de cet instrument coriesponde mal à son mérite sentimental. .Vussi j'y crois devoir joindre, au besoin, mon autre relique, d'une bien moindre importance, mais «l'un usage éprouvé, ma première montre d'or, qui me servit quinze ans avec fidélité: vous me la renverrez, si l'autre marche.
Puisque vous voilà bravement revenue enfin au bouillon, vous
pourrez, j'espère, déjà digérer aussi ce nouveau billet, pourvu que jenel'allongepasdavantage. Jerenoncedoncà vous décrire l'intime bonheur que me cause ce retour décisif, qui vous procurera bientôt, par l'amélioration radicale de votre santé antérieure, la juste compensation de tant de soulîrances et de dangers. Quel que soit mon besoin de vous revoir bientôt, je dois scrupuleusement attendre vos chers ordres, et même vous recommander de ne pas trop les hâter, tant que cette entrevue vous laissera craindre une fâcheuse agitation. Nous pourrions seulement l'accélérer un peu sans danger, quand vous serez disposée à m'entendre lire au lieu de causer.
Adieu, ma Clotilde; vous, sur qui sont à jamais concentrées toutes mes tendresses, encore augmentées par cette douloureuse crise, recevez cordialement des caresses à la fois paternelles et fraternelles.
A^E COMTE
CENT 01 AÏRE-VIXGT-LNIÈME LETTRE
MtTcrecIi 18 Mars 1846.
Puisque vous commencez, chère amie, à être enfin hors de danger, je veux célébrer cette renaissance si désirée en vous consacrant spécialement une journée réservée d'ordinaire à la précieuse visite hebdomadaire dont je suis douloureusement privé depuis un mois. Cette tendre occupation, la seule que me permette encore votre situation, doit m'olîrir une légitime compensation des cruelles inquiétudes qui m'ont récemment absorbé. Je m'abstiendrai seulement de vous envoyer ceci avant que vous ayez spontanément recommencé à lire un peu, et sans en éprouver aucun trouble. .Malgré ce prudent délai, qui. j'espère, cessera bientôt, une telle communication ne saurait ensuite manquer d'opportunité, sur un sujet de nature à longtemps rester actuel entre nous. Je puis ainsi savourer lentement aujourd'hui la douce réaction
intérieui-e de ce méhincolifjue épanchemeiit, sans craindre d'occasionner aucune agitation contraire aux scrupuleux ménagements de tous genres qui vous sont maintenant indispensables.
La poésie, surtout ancienne, a trop chanté l'indigne plaisir qu'éprouve un égoïste à contempler la lutte des autres contre un danger dont lui-même est préservé. Mais les âmes tendres puiseront toujours une juste satisfaction dans le souvenir des périls auxquels viennent d'échapper ceux qui leur sont chers. Ces impressions tendent directement à resserrer les liens mutuels, en rappelant des épreuves et des témoignages propres à mieux constater la sincérité et la profondeur des affections réciproques. Je renonce pourtant à vous décrire mes intimes angoisses de la semaine dernière, tant que j'ai senti menacée la meilleure partie de moi-même. Ma seule occupation volontaire s'est alors bornée à la triste mais attachante lecture des traités médicaux où je pouvais puiser quelques espérances et quelques lumières sur votre situation. Tous mes autres actes, jusqu'à mes moindres habitudes journalières, prenaient d'ailleuis vers vous une direction spontanée, que j'aime à leur conserver encore malgié l'heureuse cessation de mes principales inquiétudes.
Fatigué de ces pénibles lectures, (|ui quelquefois redoublaient mes alarmes au lieu de les calmer, j'ai voulu m'en distraire par les intéressants Mémoires^ de .)/'"'• Hohniil, presque oubliés depuis ma jeunesse. Là aussi j'ai letrouvéïnaClotilde, et sous des formes encore plus propres à me faire apprécier le malheur que je sentais possible. Cette éminente victime d'une crise sanguinaire me rappelait involontairement votre élévation et votre loyauté caractéristiques, mais de manière à me mieux indiquer combien la pureté et la noblesse de vos généreuses convictions sociales surpassent les ardents motifs d'orgueil et d'ambition qui surtout déterminèrent les siennes. Quand vous aurez fait cette lecture, ma comparaison ne vous semblera nullement exagérée.
Rien ne pouvait donc me détourner de votre appréciation ; et, à vrai dire, je ne le cherchais pas, quelque douloureuse que me devint alors l'image chérie. Au milieu des plus graves tourments qui puissent résulter de l'alîection, je n'ai pas cessé de sentir que l'essentiel pour le bonheur, c'est toujours d'avoir le cœur digne-
ment rempli. Si jamais je devais subirl'atîreuse privation à laquelle je viens d'échapper, mon devoir, à tous égards, même envers vous, m'obligerait certes à vous survivre, ne fût-ce qu'afm de vous faire convenablement apprécier. Mais, depuis que mon cœur est familier avec les saintes émotions dont je vous dois le doux essor, je craindrais de ne pouvoir plus supporter alors mon triste isolement antérieur. Si j'en trouvais la force, elle ne pourrait du moins dériver que d'une irrévocable consécration de toute mon àme au culte exclusif de votre éternel souvenir, en gardant scrupuleusement à votre mémoire la constance et la fidélité que je vous ai librement vouées.
Cette douloureuse crise m'a suscité, à d'autres égards, quelques impressions, dont je vous dois aussi un compte sommaire, sur la fatale inégalité de nos tendresses.
Ainsi conduit à examiner davantage l'ensemble actuel de notre chaste intimité, j'ai mieux compris combien importe aux cœurs délicats la parfaite harmonie d'alîections qui sauve chacun d'eux du chagrin journalier de ne pouvoii- rendre un plein équivalent de ce qu'il reçoit. En caractérisant la sainteté de nos relations, nos récentes explications m'avaient suggéré, ces jours-ci, l'espoir passager d'obtenir enfin ce précieux équilibre habituel, en réduisant mes propres sentiments à la simple mesure que les vôtres ne peuvent jusqu'ici dépasser. La vraie nature fondamentale de mon insurmontable affection s'est ainsi trouvée un instant voilée sous le double caractère de fraternité et de paternité qui s'y mêle heureusement, et auquel votre pleine sanction spontanée venait de procurer, en apparence, un ascendant incompatible avec l'état réel de mon cœur.
Cette généreuse illusion m'avait même inspiré des projets d'adoption légale, qui, en vous permettant de prendre ouvertement mon nom et ma maison, m'obligerait d'abandonner loyalement tout espoir ultérieur d'une union plus complète. Je ne regrette point d'y avoir déjà pensé, malgré leur précocité actuelle; car nous y pourrions puiser une importante consolation, si les lacunes involontaires de votre cœur devenaient malheureusement irrévocables pendant les deux années qui me séparent encore de l'âge requis. Mais notre présente situation doit laisser librement préva-
loir l'allection spontanénienl prépondérante, à Iraveis le mélange, accessoire quoique sincère, d'une sorte de paternité mentale et de fraternité morale. Il nous importe, avant tout, de ne jamais méconnaître ni dissimuler nos vrais sentiments respectifs, qui resteront toujours pleinement irréprochables autant d'un côté que de l'autre.
Toute vaine tentative pour nous en déguiser la fatale diversité tendrait bientôt à altérer radicalement la confiance ou la cordialité indispensables à nos relations habituelles. Certain de ne jamais rien sentir que de noblement avouable, je ne dois pas plus atténuer ma tendresse que vous ne devez exagérer la vôtre. Aujourd'hui, comme en Juillet dernier, je vois en vous, dans la réalité actuelle, une parfaite amie. et. dam mes rêves d'arenir, une sainte épouse. Je n'en apprécie pas moins les doux sentiments de fille et de sanir que vous daignez réunir sur moi, puisqu'ils caractérisent la plus profonde tendresse que comporte maintenant votre cœur. Mais si. en y répondant, le mien va d'ailleurs au delà, pourquoi cacherais je vainement une plus complète affection? Tant que durera cette involontaire disparité, ne tentons pas de la déguiser, dût-elle même toujours persister. En vous rendant avec délices votre inestimable tendresse filiale et fraternelle, laissez-moi loyalement vous chérir aussi en amoureux époux, puisque ce seul titre résume, à mes yeux, tous les autres. Restée ainsi tout à fait franche, notre exceptionnelle intimité n'en demeure pas moins pure ; et même sa sainteté nécessaire s'anoblit davantage par ma juste résignation habituelle.
Adieu donc, mon incomparable Clotilde ; acceptez sincèrement mon cœur tout entier, que vous seule avez pu vraiment dominer. En vous embrassant comme une noble sœur et une tendre fille, je dois aussi vous adorer chastement comme une digne épouse, dont l'involontaire inégalité d'affection n'altérera jamais la plénitude spontanée de mon irrévocable dévouement.
Amour et respect éternels,
ate comte.
COKMKSPONDANCE. 559
Vendredi m;itin 20 Mars.
Notre assurance actuelle de votre prochain rétablissement me faisait espérer de pouvoir bien goûter hier la dernière représentation d'il Barbiere. Mais le contraste était sans doute trop fort encore ; car j'ai trouvé là une véiitable souffrance, au lieu d'une heureuse diversion. Je n'ai pu aller jusqu'au second acte; et, malgré l'admirable perfection du premier, j'en attendais impatiemment la fin pour fuir cette stalle, où je venais d'être repris par mon agitation convulsive, qui certes ne me serait pas momentanément revenue, si j'eusse, comme de coutume, passé la soirée à vous contempler tendrement du coin de mon feu. Quoique, depuis dix jours, je ne cesse pas de vous voir sur votre lit de douleur, cette mélancolique image ne m'a jamais aussi péniblement ému qu'en persistant, avec une nouvelle énergie, au milieu de ces importunes distractions. Il me reste aujourd'hui d'une telle soirée le fâcheux souvenir d'une sorte de profanation involontaire, pour laquelle j'éprouve presque le besoin d'obtenir, d'après ce naïf aveu, votre pardon spécial. Peut-être une musique tendre ou tragique ne m'eùt-elle pas ainsi choqué. Toutefois, je ne veux pas demain m'y exposer de nouveau, et je suis déjà décidé à donner mes deux places, même en cas d'Othello: du moins hier n'avais-je pas le chagrin de voir vide la stalle qui vous fut surtout destinée, et dont vous aurez, hélas ! bien peu profité. Si votre mieux augmente toujours, il sera temps encore, la semaine prochaine, d'utiliser les deux deiniers jours de mon abonnement actuel.
Vendredi soir 20 Mars.
D'après notre heureuse entrevue, j'espère, ma bien-aimée, ne commettre aucune imprudence en n'ajournant pas davantage l'envoi de cette longue lettre, quoique vous n'ayez encore nullement repris la lecture. Notre excellente Sophie aura d'ailleurs soin de vous avertir qu'il n'y a rien d'urgent, et de vous engager à ne la lire que demain, pour mieux prévenir toute agitation nocturne. Puisse celte naïve elïusion autant détourner vos ennuis
560 TESTAMENT D'AUr.USTE COMTE.
qu'elle a soulagé mon chagrin ! Mais je regretterais beaucoup qu'elle vous inspirât déjà le moindre elîort pour y répondre. C'est assez que votre touchante tendresse me permette spontanément d'espérer Dimanche un ordre aussi doux que celui qui m'a cordialement surpris aujourd'hui.
La conduite actuelle de votre digne mère m'émeut profondément. J'aurais voulu ce matin oser l'en remercier à genoux, au lieu de recevoir l'aiïectueuse gratitude qu'elle croit me devoir.
Par une bizarre exception, votre père entendra demain deux seconds actes de Sémirnnus et de CoulrUlon. Quoique le libretto n'y convienne guère, je joins ici le seul des deux que j'aie.
Adieu enfin, mon éternelle compagne. Vous m'avez aujourd'hui fait profondément sentir le prix de notre noble pureté, qui nous a permis, devant votre mère, de tenir tendrement votre main dans les miennes, pendant que je contemplais cette angélique physionomie dont l'altéiation passagère rend encore plus touchante la suave beauté.