‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 110 sur 112 · I.irmii soir 9 Mars 1850 (•"> li · texte numérisé non relu

I.irmii soir 9 Mars 1850 (•"> li

Je ne puis, chère et dig^ne amie, immédiatement répondre à la lettre profondément affectueuse, quoiqu'un peu mystérieuse, que notre bonne Sophie vient de me rapporter. Mais, quant à la commission que vous lui aviez donnée pour M. Grandchamp, je dois sur-le-champ vous informer, d'après elle, que le docteur ne pense pas pouvoir aller chez vous aujourd'hui, ayant à opérer une urgente amputation. Ne l'attendez donc pas ce soir, de manière surtout à retarder votre coucher, malgré que cette visite, sans être probable, reste strictement possible. Le symptôme dont vous désiriez lui parler ne me semble nullement inquiétant, et d'ailleurs un peu de retard ne saurait altérer sa signification médicale. Vous avez, je crois, agi, à ce sujet, comme le cas l'exigeait, ainsi qu'envers la conserve de roses. Adieu, ma Clotilde.

Amour et respect,

ate comti:.

J'étais encore Samedi un peu agité ; mais, hier et aujourd'hui, je n'ai pas eu une seule convulsion.

;wO TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

CENT S()I\ANTE-l)I\-NEl MÊME LETTRE

Mercredi soir 11 Mars 18i6.

Les nouvelles rapportées ce matin par notie digne Sophie calment un peu mes graves inquiétudes d'hier. Je suis surtout heureux, ma très chère amie, d'apprendre que votre résignationvct votre sérénité ne se démentent pas, car elles doivent beaucoup faciliter et hâter vutie rétablissement. Quoique j'aie d'abord regretté votre précipitation, d'ailleurs si naturelle, envers M. Grandchamp, je reconnais maintenant la sagesse elïective de votre nouvelle résolution. Ce retour à un médecin mieux habitué à votre tempérament, et dont les défauts mêmes tendent spécialement à vous préserver de toute médication violente, nous offre d'utiles garanties maintenant que se trouve établie la crise révulsive qu'il avait jadis trop peu sollicitée. Ses prescriptions d'hier me semblent très rationnelles: l'entière abstinence de nourriture me paraissait, comme vous savez, une condition fondamentale, dont j'étais surpris que l'autre docteur méconnût l'urgence; la boisson ordonnée est d'ailleurs assez légèrement alimentaire pour calmer les besoins gastriques au milieu de l'irritation intestinale. Le caractère doux et scrupuleux de ce jeune médecin convient mieux d'ailleurs à votre nature et même à votre état, qui exige des soins plus assidus qu'énergiques, principalement aujourd'hui. Sa position envers votre famille vous oifre aussi de nouvelles garanties de sécurité, surtout d'après sa juste autorité naturelle pour éclairer vos parents sur la vraie gravité de cette crise, dont j'ai appris que vos frères méconnaissaient le caractère au delà de tout ce que j'aurais supposé. Au reste, je surveillerai cordialement, sans aucune aveugle soumission, l'ensemble de votre traitement, quelle qu'en soit la source : je relis sérieusement mon Broussais. à votre chère intention, en regrettant d'avoir d'abord trop subordonné mon propre jugement à celui de .M. Grandchamp.

CORRESPONDANCE. -iol

Puisque, au rapport de Sophie, vous êtes aujourd'hui disposée à lire un peu, je crois pouvoir, ma bien-airaée, revenir sur votre précieuse lettre de Dimanche, dont je n'ai pu encore vous parler dignement. Toutefois, je dois m'y borner aux deux points qui seuls m'y semblent assez clairs déjà, sans entamer mal à propos une appréciation que vous-même y annoncez comme exigeant de prochains développements, que votre état physique vous interdit de trop hâter.

Je suis d'abord touché profondément de la suave délicatesse qui caractérise vos tendres inquiétudes sur le prétendu trouble apporté dans ma vie publique par ma noble passion pour vous. Mais, bien loin d'avoir jamais à rendre aucun compte injuste de cette involontaire influence, soyez assurée, ma Clotilde, qu'elle vous attirera toujours mes sincères bénédictions. Avez-vous donc pris jusqu'ici pour d'ingénieux compliments ou d'amoureuses illusions mes fréquentes déclarations à cet égard ? Une conviction désormais familière m'assure pourtant que, pour devenir un parfait philosophe, il me manquait surtout une passion à la fois profonde et pure, qui me fît assez apprécier le côté affectif de miumanité. Sa considération explicite, qui n'avait dû être qu'accessoire dans mon premier grand ouvrage, doit, au contraire, dominer maintenant le second. Cette évolution finale m'était encore plus indispensable aujourd'hui que ne le fut. il y a huit ou dix ans, l'essor décisif de tous mes goûts esthétiques.

La grande crise nerveuse d'abord inhérente à l'invasion de ce saint amour a pu, sans doute, retarder momentanément l'exécution directe de ma nouvelle opération philosophique. Mais vous ne pouvez, cher ange, sentir comme moi combien sa conception générale s'est ainsi trouvée profondément améliorée. Si vous saviez quels progrès j'ai faits depuis un an. au milieu de ces perturbations apparentes, vers mon principal but philosophique, la systématisation finale de toute l'existence humaine autour de son vrai centre universel : l'affection! Maintenantque jesuisassezacclimaté à ce nouveau régime, l'exécution va bientôt éprouver, à son tour, l'heureuse réaction cérél)rale bornée d'abord à la conception. J'ai surtout à constater, contre des préventions très enracinées, que Je vrai positivisme surpasse autant toute religion en efficacité

oo2 TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

morale qu'en aptitude intellectuelle. Rien ne peut, sans cloute, me mieux adaptera une telle mission qu'une intime culture personnelle des plus nobles et plus tendres sentiments, parla chaste adoration journalière d'une éminente nature.

Nul ne pourrait encore, pas même vous, bien apprécier les résultats extérieurs d'une passion aussi récente, dont la principale influence a dû jusqu'ici rester intérieure. Mais, quand mes justes préoccupations de votre santé actuelle seront assez dissipées, votre intime ascendant ne tardera pas à manifester heureusement sa réaction permanente sur mes cliers travaux. Loin donc que mon bonheui' privé doive altérer ma vie publique, jamais une aussi parfaite harmonie n'avait pu s'établir jusqu'ici entre mes deux existences. Vous finirez certainement par reconnaître la profonde réalité de mes prévisions initiales envers cette heureuse connexité, d'ailleurs si naturelle, dont je vous montrai le pressentiment distinct dès le début de ma fièvre d'amour.

Quant à la réaction morale proprement dite, vous devez mieux comprendre déjà quel puissant surcroît d'énergie m'imprime spontanément cette noble intimité, po>ir soutenir sans trouble les luttes propres à ma situation, à la fois privée et publique. Sous ce rapport, j'ai déjà gagné beaucoup par l'indispensable événement qui me procura, il yaquatre ans, unetardive paix domestique, sanslaquelle je n'eusse pu supporter avec calme de graves secousses personnelles. Mais, si de nouvelles luttes se présentent, je devrai certes m'y sentir encore mieux encouragé, depuis que mon cœur goûte chaque jour, autant que le comporte notre double fatalité, d'intimes consolations dont je n'avais eu jamais aucune juste idée. Dissipez donc, ma Clotilde, ces nobles scrupules, qui, tout en augmentant ma juste adoration, altèrent la félicité que vous devez tirer de notre attachement. Une profonde conviction journalière me fera constamment reconnaître que je dois à mon amour d'importantes améliorations, non seulement dans mes sentiments et mon caractère, mais aussi dans mes principales conceptions, et même, suivant une récente indication, dans mes diverses habitudes personnelles, morales ou physiques.

En commençant cette inépuisable explication, j'y comptais discuter, en second lieu, votie regrettable disposition à contenir

envers moi, d'après ma piélendiie exallation. riiinocente expansion (le votre sainte tendresse. Mais cette appiécialion directe se retrouvera mieux au sujet des communications annoncées comme prochaines. Je me bornerai donc aujourd'hui à vous recommander, sous cet aspect, le plus entier abandon habituel.

Après les inquiétudes relatives à voire santé, rien ne peul me troubler davantage que la crainte de votre insuffisante confiance en monenipire journaliersurmoi-méme. Osez doncClotilde, suivant votre heureuse formule, être toujours vous-même avec moi ; nous y gagnerons beaucoup tous les deux. Ne craignez pas que j'attribue ainsi à l'amour les démonstrations de l'amitié: je suis maintenant trop préparé contre toute semblable méprise. Si même je vous inspirais jamais des sentiments vraiment équivalents aux miens, vous pourriez me les manifester sans aucun danger. Peut-être, même alors, l'ensemble de notre fatale situation prescrirait à chacun de nous de maintenir toujours, par une vertueuse prudence, les chastes habitudes qu'imposent aujourd'hui les lacunes involontaires de votre cœur et les justes scrupules du mien. Mais, si une appréciation calme et consciencieuse nous en démontrait la nécessité, comptez, ma Clotilde, que je saurais subir, avec une inaltérable énergie, cette nouvelle exigence de nos destinées, sans pourtant goûter trop peu l'inelîable douceur dès lors promise au plein échange de nos cœurs, l^armi tous vos bienfaits, ne dédaignez pas, ma bien-aimée, celui de m'avoir fait enfin connaître le vrai prix de la pureté, qui. dans cette hypothèse, hélas ! trop chimérique, tirerait, de notre double volonté, un incomparable surcroît de noblesse.

Je m'arrache avec peine à ce doux entretien, quoique je craigne de vous fatiguer. Excusez-en spécialement l'extension imprévue, puisque ce jour d'heureuse retraite est celui de votre chère visite hebdomadaire, dont je sens moins ainsi l'amère privation. Espérons que, du moins, vous ne serez pas forcée de m'interdire aussi l'entrevue de Samedi prochain, où cette lettre vous disposera peutêtreà plusd'abandôn. Adieu, manoblesœur; adieu, ma tendre fille. Amour et respect éternels,

A" COMTE

En vous remettant ceci. Sophie vous assurera que je me porte bien, malgré des inquiétudes trop légitimes. L'agitation que vous m'avez vue Samedi s'est dissipée. La situation même me fortifie, par la double ou triple nécessité de n'exiger aucun soin personnel.

Je vous remercie d'avoir enfin accepté tous les bons otfices de notre précieuse Sophie. S'il fallait réellement que, en passant la nuit auprès de vous, elle continuât d'y rester une bonne partie de la journée, ne vous laissez arrêter, à cet égard, par aucun cordial scrupule. Tout doit ici cédera la sollicitude de votre prompt rétablissement. Je pourrais surtout m'arranger aisément pour me passer d'elle le matin, en faisant moi-même chauffer, sur un foyer déjà disposé, un potage préparé la veille.

Peu susceptible, comme vous le sentez, de goûter demain les Italiens, quand il ne s'agirait pas d'une triste bouffonnerie, je joins ici un billet pour votre père, avec le digne libretto de celte plate nouveauté musicale.

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