‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 12 sur 112 · COPIE DE MES TROIS LETTRES AU MARÉCHAL SOI LT · texte numérisé non relu

COPIE DE MES TROIS LETTRES AU MARÉCHAL SOI LT

1° DU 25 JANVIER 1844 (remise le 3 0) ;

2° DU 30 MAI 1844 (remise le surlendemain) ;

3° DU 19 décembre 18 4 4

(remise le lendemain); plus la copie de ma lettre

DU 16 JUILLET 18 4 8, au CITOYEN MINISTRE DE LAMORICIÈRE.

.1 monsicKi' le mairclial <{iir de Ihilmatic, ministre de la (jnerre.

Paris, le Jeudi 25 Janvier 1844.

(Copie conforme). (Remise le 30 Janvier.)

Monsieur le Ministre,

Quand j'ai été, en 18.37, nommé, pour la piemièie fois, examinateur d'admission à l'École polytechnique, je n'ignorais pas que, d'après l'ordonnance fondamentale du 80 octobre 1832, ces fonctions étaient désormais soumises à une réélection annuelle. Néanmoins, je n'hésitai pas alors à renoncer immédiatement à la majeure partie des avantages que me procurait l'enseignement mathématique, afin d'atténuer, autant que possible, l'inconvénient des récusations auxquelles je seiais ainsi assujetti naluiellement, dans les examens de Paris, envers mes piopres élèves : aussi, des diverses écoles préparatoires où j'enseignais avant cette nomination, n'ai-je dès lors conservé que la moins abondante en candidats. Je devais penser, en elîet, que ce nouveau caractère temporaire n'avait été attiibué aux fondions d'examinateur, comme il l'était déjà aux fonctions de répétiteur d'analyse et de mécanique, que j'exerce à l'École polytechnique depuis 183:>,qu"afin de fournir un moyen régulier d'écarter aisément un examinateur

m TESTAMENT I) AlCrSTE COMTE.

(|iii ;uii;iil cessé de remplir siiiïisainment les conditions indispensables soit de capacité, soit de moralité. Certain de ne jamais mériter de telles plaintes, et d'ailleurs attachant, en général, peu d'importance aux formes, celte nouvelle position me semblait olîiir, tant que mes devoirs seraient bien accomplis, presque autant de stabilité (|ue celle de mes trois collèj,Mies, précédemment institués à vie. .Iusqu"i(i. rn cITcl, c'est ainsi (|u'on s'est unanimement accoi-dé à comi»rcndre ce mode tempoiaire. d'après lequel mes fond ions d'examinateur m'ont été successivement maintenues iiendanl six ans. sans plus d'embarras que celles de répétiteur. Mais, en nie présenlanl. |H)ni- la septième fois, le lî) mai dernier, le conseil d'inslruciion <\r l'Ecole p(il vl(>clini(iue a décidé que le Dii-ecleur des études (feu M. Coriolis) me noiitierait.à titre d'avis, riiilriilioii manifestée, à celle occasion, par quelques membres, d'imitrimei- désoimais un autre caractère au droit annuel de présenlalion. (pioi(pie ce projet n'ait jm d'ailleurs donnei- lieu à aucun vote foiniel. M. Coriolis m'a donc averti, au nom du conseil, qu'une notable partie de ce corps semblait maintenant disposée à changer chaque année la personne appelée à ces fonctions, sans aucun grief quelconque, et dans l'unique vue d'essayer systémati(iuement une innovation proposée comme utile au service, t'ne telle mesure devant altérer profondément le sens généralement attaché jusfpi'ici au règlement usité, de manière à détruire les conditions naturelles, (pioique tacites, sous lesquelles j'avais d'aboid accepté cette position, je me trouve forcé, de mon côté, de vous demander directement. Monsieur le Ministre, de modifier, en sens inverse, la règle actuelle, en rendant aux fonctions d'examinateur la stabilité qu'elles avaient avant 1832, et qu'elles conservent même chez mes tiols collègues, puisque je suis encore la seule personne à laquelle l'annualité ait dû être applicpiée.

11 serait ici superflu d'insister beaucoup sur l'évidente supéliorilé (pie présente, poui- cet imporlani seivice, une telle fixité jx'jsonnelle ; comparée suitout au renouvellement annuel qu'on paraît vouloir introduire, ({uoicpH' d'ailleurs, il n'existe pas, en général, de mesure (pielcompie, fût-elle presque conçue au hasard, (jui. sous un certain aspect partiel, n'olïre quelque avantage réel.

PIECES .irSTFMCATIVES. 57

Ces fonctions exijj:ent. par leur nature, une combinaison très délicate de qualités intellectuelles et morales, assez rare pour rendre bientôt impraticable le mode ainsi projeté, par l'impossibilité de trouver les douze ou seize personnes suffisamment convenables que supposerait au moins son application elîective aux quatre places d'examinateui-. En outre, les hommes les plus pro- ]iies à un tel oifice ne doivent presque jamais le remplir immédiatement, quel que puisse être leur zèle, avec la perfection désiiable, faute d'une suffisante expérience spéciale, dont aucune supériorité personnelle ne peut vraiment dispenser. L'innovation proposée est radicalement contraire à cette évidente condition : elle tend à écarter un fonctionnaire à l'instant même où il peut commencer à bien remplir sa mission. En augmentant beaucoup rinstabilité actuelle de ces fonctions, ce projet tend d'ailleurs à les faiie souvent dédaigner par ceux qui en seraient le plus dignes. Il diminue, autant que possible, une indispensable responsabilité, non moins morale qu'intellectuelle, qui deviendrait ainsi presque illusoire pour les nombreuses personnes alors appelées successivement à cet office, que chacune d'elles n'exercerait peutêtre qu'une seule fois dans toute sa carrière, ou du moins, ne réitérerait qu'à de longs intervalles indéterminés, à peu près comme chez les jurés. Otte multiplicité et cette instabilité aggraverjuent extrêmement l'inconvénient, déjà inhérent à ma position actuelle, que présente la réunion, ainsi presque inévitable, des fonctions d'examinateur à celles de professeur d'une portion des candidats.

La stabilité régulière, que je propose de rétablir, olîre, au contraire, évidemment, des avantages fondamentaux, et les dangers qui s'y rattachent peuvent être fort atténués, ce me semble, par le mode que je vais avoii- l'honneur de vous soumettre. Nos fonctions d'examinateur d'admission sont très analogues à celles des juges, et les graves considérations sociales qui ont motivé l'inamovibilité de ceu.x-ci conviennent pareillement aux autres, il faul, dans les deux cas, une rare énergie morale afin que le devoir d'un fonctionnaire temporaire ne lléchisse jamais devant les instances de ceux dont dépend son sort piécaire, quand il s'agit, par exemple, de rejeter un candidat parent ou protégé

de quelqu'un de ses électeurs annuels. Lorsqu'on institua à vie les principaux examinateurs de sortie de l'Ecole polytechnique, les mêmes motifs militaient également pour étendre, à plus forte raison, cette garantie d'indépendance aux examinateurs d'admission, qui non seulement fixent aussi l'ordre de mérite des candidats, mais encore doivent réellement, année commune, écarter les trois quarts de ceux qu'ils jugent. Si leur annualité actuelle était vraiment avantageuse au service, de semblables considérations détermineraient, avec plus de force encore, à traiter ainsi les fonctions de professeur, qui, du moins, n'exigent pas une haute énergie morale : personne pourtant ne l'oserait proposer, sans qu'il existe peut-être d'autre raison véritable d'une telle dillérence, si ce n'est que les savants consultés, en 1832, sur cette amovibilité, avaient été professeurs et jamais examinateurs. Enfin, l'institution à vie permet d'exiger que les examinateurs s'interdisent toute participation à l'enseignement préparatoire, pourvu que le traitement actuel soit assez augmenté pour en pouvoir dispenser les fonctionnaires sans fortune personnelle. On ferait ainsi cesser cette sorte de fausse position qui résulte aujourd'hui, chez moi, de l'existence d'une inévitable supériorité hiérarchique envers des professeurs dont je suis, en d'autres instants, le collègue.

Quant aux craintes raisonnables que peut suggérer cette permanence rendue aux fonctions d'examinateur, je n'ai point à m'occuper ici de celles relatives aux cas extrêmes de prévarication ou d'impuissance, qui ne comportent et n'exigent d'autre remède que la fermeté d'une sage administration : les oflices quelconques ne constituent jamais d'inviolables propriétés ; et l'inamovibilité des juges, par exemple, n'ôte nullement la faculté d'éliminer ceux qui deviendraient réellement indignes de leur poste. Ces exceptions étant écartées, le seul danger sérieux d'une telle institution à vie consiste surtout en ce qu'il est très dilficile. et le plus souvent presque impossible, de bien juger, avant l'expérience, l'aptitude elîective à de telles fonctions, qu'on risquerait dès lors de confier indéfiniment à des sujets insuffisants. Mais il est aisé, ce me semble, de remédier assez à ce grave inconvénient, en ne confiant d'abord ce^ fonctions que pour trois ans.

PIECES JUSTIFICATIVES. o9

pendant lesquels le fonctionnaire peut être convenablement apprécié, la permanence n'étant ensuite accordée que d'après une telle épreuve.

Par ces divers motifs, je crois devoir. Monsieur le Ministre, vous proposer, contrairement au projet exposé, le 19 mai 1843. au conseil polytechnique, d'apporter aujourd'hui, à l'ordonnance du .'iO octobre 1832. les modifications suivantes, que je me permets de rédiger sous forme réglementaire, dans la seule vue d'abréger :

I'^ Les examinateurs d'admission à l'Ecole polytechnique selont désormais permanents, de même que les principaux examinateurs de sortie, et comme ils l'étaient avant 1832 ;

2'' Leur traitement sera égalé à celui de ces derniers examinateurs, dont les fonctions, sans être plus importantes ni plus difficiles, sont beaucoup moins pénibles ;

3*^ Cette place redeviendra dès lors incompatible avec toute participation à l'enseignement préparatoire ;

4" Chacun de ces fonctionnaires sera d'abord institué, dans les formes ordinaires, seulement pour trois ans. sous le titre d'^'.w minateiir provisoire : l'inamovibilité lui sera ensuite directement conférée par le Ministre, si cette épreuve lui a été suffîsamment favorable ;

"v> Afin de prévenir toute abusive prolongation de cet office au delà de l'âge d'aptitude, ces examinateurs pourront être appelés à la retraite quand ils auront accompli leur soixantième année.

.lusqu'ici. Monsieur le Ministre, dans la sommaire appréciation qui précède, j'ai discuté la mesure proposée, le 19 Mai dernier, au conseil d'instruction de l'École polytechnique, comme si cette systématique mutation annuelle des examinateurs avait été imaginée pour améliorer un important service public. Mais je dois maintenant avoir le courage de vous signaler, à cet égard, la vérité toute entière, quelques nouveaux dangers qu'elle puisse indirectement m'altirer, en vous appienant que ce piojet n'a été réellement conçu qu'afin de satisfaire d'indignes passions privées, dont l'indication vous montrera combien divers membres de cette coiporation peuvent abuser d'un droit annuel qui leur a été certaine ment accordé à toute autre fin. Korcé, pour cela, d'exposer quel-

fiO TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

qiips faits personnels, je m'efforcerai de les réduire à ce qui est strictement indispensable.

Dans le sixième et dernier volume, publié en 1842, d'un ouvrage sur la philosophie des sciences, j'ai été conduit à blâmer, comme philosophe, l'esprit et la tendance que manifestent de plus en plus nos corps savants quant à l'exercice du pcuivoir que la généreuse confiance du gouvernement français leur a graduellement conféré, envers les principales nominations scientifiques, qui jusqu'alors émanaient exclusivement de lui. Contrairement aux préjugés actuels, j'ai osé regretter (jue l'administration se fut ainsi dépouillée d'un droit ([ue le véiitable intérêt public aurait dû l'empêcher de confier, avant le temps, à une classe où l'esprit d'ensemble et le sentiment du devoir sont jusqu'ici trop peu déve loppés pour qu'elle se trouve réellement digne d'aucun pouvoir direct sur les personnes, encore moins que sur les choses. Enfin, j'ai cru devoir aussi spécifier davantage cette appréciation générale, en déplorant expressément la funeste influence qu'exerce, depuis longtemi»s. à l'Ecole polytechnique, M. Arago.

Cet illusli-e personnage a exercé contre moi. à cette occasion, un acte inouï d'oppression littéraire, en se tenant à couvert de toute poursuite légale derrière mon libraire, malheureusement placé sous sa dépendance, et qui lui servit alors d'agent passif. Ainsi forcé de ne demander justice que contre cet instrument subalterne, j'ai obtenu, du tribunal de commerce de Paris, par un arrêt rendu le 29 décembre 1842. la pleine réparation que j'avais dû léclamer. dans l'intérêt commun de tous les auteurs indépendants. Ouebjues jcuirs avant les débals publics de cette grave allaire. (|ue j'ai personnellement soutenue, j'ai été directement menacé, si je me permettais d'y nommer M. Arago. de perdre ma position à l'École polytechnique, surtout quant aux fonctions d'exa minateur, au sujet desquelles on se faisait fort, si j'osais parler, d'empêcher ma prochaine réélection annuelle. Je n'ai tenu aucun compte de ces coupables menaces, me bornant à les dévoiler au tiibunal et au public, dans l'audience du lo décembre 1842, où je discutai la cause. Au temps ordinaire de la réélection, M. Liouville, principal ajipui de l'animosité de M. Arago contre moi dans le conseil polytechnique, usa. en effet, de toute son influence pour

PIÈCES JUSTIFICATIVES. (il

délerminei- cette corporation à m oter, à ràg:e de quarante-cinq ans, après six années d'un iionoiable exercice, des fonctions que ma pauvreté personnelle nie rend iniinédiatenient indispensables. Cette réélection, qui. pendant toutes les années antérieures, n'avait donné lieu qu'à une sorte de formalité, accomplie en quelques minutes, a suscité ainsi, en ISi.*{. sans qu'on pût rien leproclierà mon seivice. tiois semaines (.le débats animés, qui ont exigé trois longues et orageuses séances de cette assemblée. Forcé enfin de cédera l'impartiale majorité du conseil, M. Liouville s'est alors avisé, dans la séance définitive du 19 mai dernier, de proposer, avant le vote qui me concernait, ce projet de rénovation annuelle des examinateurs, que j'ai ci-dessus discuté et qui n'avait été nullement indiqué tant que mes ennemis avaient conservé quelque espoir de m'écarter directement. Tout porte à croire, j'ose le dire, que si M. Liouville parvenait ainsi à m'éliminer en 1844. et à me substituer l'une de ses créatures, il trouverait alors d'excellentes raisons pour revenir à l'état actuel, et même pour demander, en faveur du nouveau fonctionnaire, une permanence que je sais qu'il préfère en principe. Quoi qu'il en soit, je ne crains pas d'affirmer que l'étrange projet dont j'ai ci-dessus indiqué les vices essentiels n'a été réellement destiné par son auteur, qu'à détruire ma position, bien que d'autres membres aient pu ensuite eu être consciencieusement séduits.

Dans la situation que je viens de décrire, il ne me restait. Monsieur le Ministre, qu'à recourir, comme je le fais aujourd'hui, à votre haute protection, naturellement acquise à tout fonctionnaire qui, sans mériter aucun reproche, se trouve en butte à de puissantes animosités. Si l'inamovibilité que je demande vous semble, ainsi qu'à moi. réellement conforme à l'intérêt public, l'exposition précédente constitue un puissant motif d'eu hâter l'institution, ahn de me soustiaire aux injustes tentatives qui vont recommencer contre moi lois de la prochaine réélection, ordinairement opérée en avril. Au cas contraire, je vous dois supplier de vouloir bien recommander que ma démarche soit tenue aussi secrète que possible ; car elle est, évidemment, de nature à augmenter beaucoup les animosités dont je suis l'objet, et peut-être même à les propager, par un entraînement trop commun aux

62 TESTAMENT D'AUCUSTE COMTE.

corporations, chez quelques-uns de ceux qui jusqu'ici m'ont défendu. Toutefois, si vous croyez devoir assujettir l'ensemble de cette alfaire à une vraie discussion otlicielle, je me sens tout prêt, quelle que doive être votre décision finale, à soutenir directement, contre des adversaires quelconques, l'exactitude de toutes les assertions exposées dans cette lettre, en y ajoutant d'ailleurs tous les éclaircissements convenables. Du reste, rénerj.,nque mesure que vous avez récemment introduite pour tempérer l'autorité exa gérée du conseil polytechnique me donne lieu d'espérer un favorable accueil, en témoignant que vos yeux sont déjà ouverts, en général, sur les abus propres à ces compagnies trop accréditées, où les passions et les préjugés des diverses coteries scientifiques exercent aujourd'hui tant d'empire.

N'ayant pas l'honneur. Monsieur le Ministre, d'être personnellement connu de vous, je dois vous prierde vouloir bien, avant tout, prendre, à mon égard, des renseignements décisifs. Spéciale ment attaché, depuis douze ans. au seivice de l'Ecole polytechni(i ne. j'y ai été successivement placé sous trois chefs, d'abord M. le général Tholozé, ensuite M. le général N'aillant, et aujiuird'hui M. le général Boilleau, conjointement avec les commandants en second, M. le colonel Espéronnier et M. le colonel Ciuillemain. J'ose compter sur une favorable appréciation personnelle de la part de tous ces fonctionnaires, qui pouriont aussi suppléer envers moi, à d'autres égards, au témoignage, désormais impossible, des deux Directeurs des études correspondants (feus MM. Dulong et Coriolis), dont ils pourront rapporter les jugements à mon sujet.

Daignez agréer. Monsieur le Ministre, le respectueux hommage de votre dévoué serviteur

Al GLSTE COMTE.

.1 moii^if'Kf h' mairrlial dur <le Dalmntie,

miiiialrr (II' 1(1 f/iit'rrc.

Paris, le Jeudi 30 mai I84'i.

(Copie conforme.) (Remise le 1" juin.)

Monsieur le Ministre.

Ma lettie du 30 Janvier dernier, que vous avez daigné me piomettre d'examiner avec soin, et que je vous prie aujourd'hui de vous faire d'abord représenter, vous a suffisamment expliqué la source et la nature de l'odieuse persécution que M. Liouville m'a suscitée, au sein du Conseil d'instruction de l'Ecole polytechnique, pour satisfaire l'infatigable inimitié que M. Arago m'a vouée. Vous savez que cette lettre était surtout destinée à réclamer l'intervention tutélaire de l'administration contre l'imminent retour périodique des obstacles illégitimes qu'avait ainsi éprouvé, l'an dernier, ma réélection habituelle comme examinateur d'admission. Aucune mesure spéciale n'ayant encore été prise, mes ennemis sont parvenus à consommer, cette année, la spoliation qu'ils avaient alors vainement tentée. Malgré le zèle soutenu et unanime des trois véritables chefs de l'Ecole polytechnique (les deux commandants et le directeur des études), qui ont défendu mes justes droits avec autant d'énergie que tous leurs divers prédécesseurs depuis douze ans que je sers à l'Ecole, la majorité du Conseil d'instruction vient de voter, le lundi 27 "mai. une liste de présentation où je ne ligure nullement, sans qu'on m'ait d'ailleurs rien reproché sur les fonctions que j'ai remplies pendant les sept années précédentes. Par là se trouve réalisée la haineuse déclaration de M. Arago. qui, dès l'origine de ce conflit, avait annoncé l'intention de me poursuivre sans rekiche jusqu'à ce que ma position fût détruite. Quand j'acceptai ces fonctions en 1837, je dus renoncer, dans l'intérêt d'un tel service, à la majeure partie des moyens d'existence que je tirais alors de renseignement mathé-

H4 TESTAMENT D'AUtîUSTE COAfTE.

matique, et qui ne peuvent aujourd'hui m'être subitement rendus : en sorte que, si votre haute intervention n'empêchait pas l'accomplissement de cette inique spoliation, mon défaut total de fortune personnelle m'obli^eiait désormais, sans jamais avoir aucunement démérité, à recommencer laborieusement, à l'âge de ([uarante-six ans, la cairière inceitaine d'un jeune homme.

J'ai déjà discuté, en (die-mème, dans ma lellie du .'{Il .lanviei-. la forme systématique que mes ennemis oui \(iidu donner à une persécution puiement personnelle, par un prétendu projet d'essayer dorénavant cha(|ue année un nouvel examinateur; j'ai facilement démontré cond)ien il serait funeste à cet important service. Mais, (|uand même tui supposerait loyale celte étrange pioposition. il est d'abord évideid (|ue le (lonseil n'aurait pas le droit d'empiéter ainsi sur les attributions ministérielles, en altérant aussi radicalement le sens unanimement attaché à la règle existante pendant les six années consécutives de son a))plication eiîective ; car, en livrant dès lors cet office à un fonctionnaire toujours novice, on introduirait par là, à votre insu, un changement réellement plus grave, pour le public, que quand l'ordonnance de 1832 rendit temporaire un poste jus([u'alors permaneid. Si, en outre, le (lonseil se croyait vraiment autorisé à une telle mesure, il ne pourrait du moins l'introduire sans une grave discussion spéciale sur ce piincipe, considéré isolément de toute individualité actuelle : or, j'ose allirmer que cet examen préalable n'a jamais eu lieu.

Enfin, en admettant une telle innovation, une juste coutume invariable devait interdire de lui attribuer aucun elîet rétroactif ; il eut donc fallu en ajourner l'application jusqu'à la première per sonne nouvelle qui serait ultérieurement appelée à ces fonctions : c'est ainsi que, en les lendant temporaires, l'ordonnance de [H'.i2. respecta exceptionnellemeid le caractère permanent qu'elles avaient auparavant chez les titulaires actuels. Ces trois motifs confirment évidemment le jugement que j'ai porté de ce projet dans ma lettre du .'30 Janvier, en le montrant comme uniquement destiné, par son auteur, à détruire aujourd'hui ma position personnelle, qu'on reconnaissait ne pouvoir attaquer loyalement.

D'après l'ensemble des faits qui me sont connus, 7> n'hésitai

(Idiic lias. .Moiisieui- le Ministre, à (icciiscr (iiiprrx de rans hi nuijorite (lu ('t)iisril iriiisiriiclion de rEroIr ji()liilPch)ii(ji(<' (l'uroir monilcmetit prévariquc, dans sa scaitcc du 'il mai, en ahnsanl (rail droit (h- réélection annuelle pour satisfaire des inimitiés privées, entièrement étraïujères à mon serrire public: ri je m'entjaye à prouver que cet acte n'a fait que réaliser, sous l'impulsion de M. iJourille. les coupables moiaces de M. Arago à mon éi/ard. mentionnées dans une lettre du 30 Janvier. Je demande, en conséquence, que vous veuillez bien ordonnei- ininiédiatenient, sur tout ce qui concerne ma réélection de ISW et ma non réélection de 1844, une enquête officielle, jusqu'à l'issue de laquelle vous suspendriez toute décision quelconque quant à la nouvelle présentation qui vient de vous être soumise.

Si, comme j'en ai la ferme conviction, celte enquête démontre la justice de mon accusation, je réclame de votre sa^e fermeté la suppression actuelle d'une attribution dont ce corps serait ainsi reconnu avoir indignement abusé. La conduite ultérieure du Conseil polytechnique, sutiisamment redressée peut-être par cette énergique mesure, déciderait d'ailleurs s'il faut étendre aussi une pareille garantie à toutes les nominations temporaires, et même enfin à celles qui sont permanentes. Il importerait beaucoup, sans doute, à tous les vrais intérêts publics, que l'administration ressaisît pleinement aujourd'hui des attributions qu'elle a trop généreusement abandonnées à des corporations spéciales, où. sous le vain préte.xte d'une compétence qui n'est le plus souvent qu'apparente, suigissent journellement, sans aucune imiépendance réelle, des décisions arbitraires, soustraites à toute responsabilité eiîective, et presque toujours déterminées par les passions ou les préjugés des diverses coteries dominantes. Mais, quelque salutaire que fût déjà un tel retour aux véritables principes administratifs, il convient mieux peut-être de ne l'opérer ({ue graduellement, à mesure que les vices tlu mode actuel deviendront irrécusables pour tous les obseivateurs im[iartiaux. tl'est pourquoi. Monsieur le Ministie. je me borne aujourd'hui à vous proposer de reprendre, par une oritonnance spéciale, la libre nomination directe, comme avant 1S3'J. aux fonctii)ns d'e.raminateur d'admission à l'Ecole polijteclini<{ue, soit que vous réla-

(k; testament dai ciste comte.

blissiez aussi la permanence aiiléiieure de cet office, suivant le mode in(li(iué dans une lettre du IM) Janvier, soit que vous croyiez devoii- [)ersister à le laisser assujetti à une nomination annuelle, dès lors exclusivement émanée de l'administration, dont la justice m'inspirerait une pleine sécurité, tant que je satisferais dignement aux conditions, à la fois morales et intellectuelles, qu'exigent de telles fonctions. Quelque grave que soit ce changement, il reste encore assez de temps pour le réaliser dès cette année, en me rendant convenablement l'office qui vient de m'ètre indignement ravi, sans ajourner aucunement l'ouvertuie habituelle du concours.

dette mesure ne constitue, au fond. Monsieur le Ministre, qu'une suite indispensable de la sage ordonnance introduite, en Novembre derniei-, pour modifier le mode antérieur des diverses nominations polytechniques : ce ne serait, du moins, qu'un second pas dans la même voie. En effet, l'acte dont je suis aujourd'hui victime prouve clairement que, vu la faible moralité de ces corporations, l'obligation d'une triple candidature n'y suffit pas pour protéger les fonctionnaires amovibles contre les inimitiés des coteries régnantes, confoimément à l'une des deux destinations essentielles de cette heureuse innovation ; quant à son autre but, consistant à empêcher l'avènement forcé de prétendants peu convenables, il ne serait guère plus difficile à ces compagnies de l'éfuder aussi, par une formalité illusoire, en accolant deux candidats évidemment impropres à celui qu'on voudrait vous imposer. Sous chaque aspect, il n'y a de vraiment efficace que le retrait d'une attribution dont l'expérience a montré que ces corps ne sont pas encore dignes.

Outre mes justes droits personnels, l'intérêt évident d'un important service public me force donc d'insister sur une telle demande. Car, en laissant consommer sans obstacle l'iniquité tramée contre moi, l'administration annulerait inévitahlement tous les honorables efforts qu'elle a déjà tentés pour soustraire l'École polytechnique à la domination des coteries scientifiques ; elle livrerait ainsi de nouveau ce grand établissement à la désastreuse omnipotence secrète de M. Arago, en sacrifiant un fonctionnaire auquel on n'a jamais pu reprocher que de s'être attiré l'impla-

PIECES .II'STIFICATIVES. 67

cable inimitié de ce puissant personnage par une éneigiciue protestation philosophique contre la déplorable influence que luipro cure la dangereuse autoiilé administrative cédée aujourd'hui aux corps savants. Sous le poids direct d'un tel exemple, quelle indépendance réelle pourrait développer mon successeur quelconque envers les impérieuses sollicitations de plusieurs de ceux qui régleront son sort annuel ? Doit-on d'ailleurs attendre aujourd'hui une énergique moralité, première condition d'un tel ofiice, d'un examinateur qui, par ce mode même d'avènement, se serait montré essentiellement dépourvu de toute vraie délicatesse, en sollicitant activement, ou du moins en acceptant sciemment une succession évidemment résultée d'une odieuse spoliation, à laquelle il aurait ainsi nécessairement concouru ? Quelle confiance une pareille introduction peut-elle inspirer aux familles dans la scrupuleuse justice des choix, et quel respect peut-elle faire naître chez une jeunesse déjà si disposée à l'insubordination ?

J'ose dire, enfin. Monsieur le Ministre, que l'équité ne vous permet pas de me refuser l'enquête solennelle que je demande, puisque mon honneur personnel s'y trouve inévitablement intéressé. La masse impartiale du public, même éclairé, tiop étrangère aux indignes manœuvres de nos coteries scientifiques, devra spontanément supposer, à moins d'une pleine conviction spéciale, (jue ma non réélection actuelle, après sept années d'exercice continu, a été déterminée par quelque grave infraction, soit intellectuelle, soit surtout morale, aux devoirs réguliers de mon office, .le dois d'autant plus le craindre que mes puissants ennemis ont déjà témoigné, par quelques tentatives irrécusables, combien leur nujralité peu scrupuleuse les disposerait aisément à s'elforcer sourdement de voiler, sous de lâches calomnies, l'infâme ini(|uité (|u'ils viennent de consommer, (l'est pourquoi. Monsieur le. Ministre, je ne me lasserai pas de réclamer, de votre haute justice, une enquête vraiment décisive, après laquelle même un pareil motif m'obligerait, si je n'obtenais pas une véritable réparation, à employer successivement, avec toute l'énergie convenable, tous les divers autres moyens honorables de constater pleinement, aux yeux de tous les hommes honnêtes et sensés, (|ue ma chute actuelle est uniquement due à de coupables animosités privées, malgré

(J8 TKSTAMENÏ J)Al(irsTE COMTE.

l'accomplissement toujours loyal de mou ollice public. Personne, sans doute, ne saurait me refuser justement une telle satisfaction.

Daignez aj;iéer. Monsieur le Ministre, le respectueux hommage de votre dévoué serviteur,

Auguste COMTE,

Exiiiiiinaltuir pour l'École polytccliniquo,

10, rue Monsieur-lc-Prinee, près l'OiIrcjn.

.1 moxsiotr le marrrliiil dur de lUilmutic, miiiislrc dr la ijucrn'.

Paris, le Jeudi 19 Décembre ISi'i.

(Copie conforme.) (Remise le lendemain.)

M 0 N S I E U R L E M IMS T I! K ,

Le (Conseil de perfectionnement de l'École polytechiii(|ue s'éfant formellement associé, lundi 10 Décembre, à la tentative d'exclusion commencée envers moi, le il Mai dernier, par le (Conseil d'instruction, votre justice protectrice me semble maintenant forcée de recourir à la mesure décisive proposée dans une lettre du 30 Mai, en supprimant désormais tout droit de présentation aux fonctions d'examinateur d'admission, dès lors directement conférées par le Ministre seul. Les efforts consciencieux des deux commandants de l'École et du directeur des études ont été néanmoins activement secondés par le digne général Vaillant, ancien chef de l'École, et par plusieurs autres membres fort honorables : ils ont été spécialement appuyés de l'imposant suffrage du plus éminent des géomètres actuels (AL l^oinsot), qui seul, dans cette assemblée, possède une véritable expérience personnelle des examens d'admission. Mais tout cela n'a pu suffire pour contenir,

PIECES JrSTIFICATIVES. 69

chez le nouveau Conseil. la tendance naturelle qui entraîne, surtout aujourd'hui, de tels corps à devenir solidaires les uns des autres contre l'autorité centrale. Ce dernier vote, imprévu pour tout le monde, et même pour mes infatigables ennemis, se trouve d'autant plus caractéristique qu'il est en opposition notoire avec la haute réprobation que vous aviez officiellement manifestée au sujet de la première tentative, quand vous avez expressément refusé, par votre lettre du 15 Juillet, de pourvoira mon remplacement. L'esprit de désordre, qui, de nos jours, a plus ou moins pénétré partout, semble même avoirdisposé certains membres, qui comprennent étiangement l'indépendance, à seconder systématiquement, sans aucune passion personnelle, la marche de mes ennemis, pour ne pas paraître, en me défendant, céder à cette légitime appréciation ministérielle.

11 ne s'agit donc pas seulement ici. d'empêcher un fonctionnaire irréprochable de perdre, à la majorité d'une seule voix, sans avoir été jamais entendu, une position justement acquise par sept années consécutives d'un exercice toujours loyal et honorable ; tandis que l'exclusion, même notoirement méiitée. d'un simple élève ne peut être légalement proposée que p.ir une majorité de deux tiers au moins, et après sa libre défense personnelle ! Sous un aspect plus étendu et plus important, il s'agit surtout, en s'opposant à cette injustice particulière, de préserver le nouveau régime polytechnique de l'atteinte profonde dont le menace évidemment un vote par lequel le nouveau Conseil dirigeant confiime volontairement, contre voire jugement formel, l'acte le plus inique de l'ancienne domination, malgié le blâme spontanément manifesté, à ce sujet, par tous les honmies honorables, pendant les six mois d'intervalle.

Tous les esprits sages et vraiment indépciidanls. (|iii s'iiilélessent à l'Ecole polytechnique, ont applaudi à la salutaire inten tion qui a inspiré l'ordonnance de réorganisation, évidemment destinée surtout à soustraire ce précieux établissement au funeste ascendant des coteries scientifiques. En m'associant, avec une reconnaissance spéciale, à ce juste hommage, j'ai toutefois legretté que le (îouvernement eût encitie trop céflé aux préjiigt's aclufls. en accordant trop d'autoijlé. du moins quant aux piMsonnes. à la

70 TKSTAMENT D'ATTiUSTE COMTE.

nouvelle corporation dirigeante, quoiqu'elle soit mieux constituée que Tancienne. ("ette supériorité résulte essentiellement d'un heureux mélange caractéiistiquedes Coiir-lionnaires piati(|ues aux membres purement scientifiques. Mais, quoique ces deux éléments aient été rendus égaux en nombre olliciel, ils ne peuvent l'être réellement en influence polytechnique, et la balance doit habituellement pencher pour celui qui tend à l'extension indétinie de la puissance scientifique contre celui qiri se trouve naturellement disposé à respecter la juste prépondérance de l'autorité centrale. Ce danger est d'autant plus à craindre que la partie piatiriue du Conseil. déj;i moins homogène et moins compacte (|ue la partie théoii([ue. inanrpie. en général, de confiance dans sa propre sagesse, et partage trop souvent elle même les préjugés (jui l'ègnent aujonnriini sur l;i coiii]»é(en('e exclusive des savants en matière d'administiation scientifiqiu'. D'ailleurs aucune piécaution générale n'a été instituée pour assurer la présence efîective de cette partie essentielle de l'assemblée, naturellement moins disposée que l'autre à une telle assiduité ; en sorte qu'une délibération pourrait même être légale sans qu'aucun délégué des services publics y eût participé : ce qui ferait aussitôt dégénérer le (Conseil dirigeant en une assemblée purement scientifique, comme sous le régime antérieur.

D'après une telle appréciation, je ne crains pas d'assurer- que la mesure ci-dessus proposée constitue le seul remède vraiment efficace au vice d'organisation signalé par l'injustice qui m'atteint de nouveau. \'ous pouvez, sans doute. Monsieur- le Ministre, employer d'abord, à ce sujet, envers le Conseil de perfectionnement, votre (li-oit invariable d'exigei- une nouvelle présentation, en presciivant. si on persiste à m'en écarter, de formuler contre moi une accusation précise, comme vous l'avez fait, il y a six mois, avec le Conseil (rinstruffion. L'usage de ce dioit est actuellement devenu d'autant plus convenable que ce nouveau vote d'exclusion se tiouve expressément contraire à l'article 27 de l'ordonnance de léorganisatioir. qui i-éserve exclusivement au Ministre toute semblable révocation. Mais, quoique cette marche soit préalablement utile, ne fût ce que pour mieux caractériser un aveugle acharnement, sa lécente insuffisance envers le Conseil

(rinstruction ne permet guère fl'espérer qu'elle suffise maintenant vis-à-vis du Conseil de perfectionnement. Uuand même les délégués des services publics, avertis par la surprise de lundi dernier, sentiraient spécialement la nécessité de venir contre- ])alancer la funeste impulsion des coteries scientifiques, de manière à déterminer en ma faveur la seconde délibération, l'expérience et la réflexion concourraient encore à faire craindre, pour chacune des années suivantes, le retour d'un pareil danger, tant que le régime actuel ne sera pas suffisamment modifié. Car la persécution dont je suis l'objet n'est pas seulement due à d'activés inimitiés privées, elle se rappoite surtout à l'ensemble de mes principes philosophiques, qui m'ont conduit à blâmer systématiquement le vicieux esprit qui dirige aujourd'hui la culture des sciences, surtout mathématiques, et par suite à déplorer le désastreux pouvoir que la générosité irréfléchie du gouvernement français a accordé, de nos jours, à une classe qui n'en est pas encore digne, faute de vues assez générales et de sentiments assez élevés. Tel est l'inévitable conflit permanent qui, sous le régime actuel, compromettra toujours ma situation polytechnique, maintenant que le nouveau Conseil a. comme l'ancien, laissé une fois appliquer à des luttes personnelles, totalement étrangères à mon service public, un droit de réélection annuelle qui n'était légalement destiné qu'à fournir un moyen noimal d'écarter aussitôt un fonctionnaire qui aurait vraiment cessé de remplir sutflsamment les diverses conditions, intellectuelles et morales, indispensables à mon otiice d'examinateur.

En appréciant conveiuiblement ces divers motifs, j'ose espérei-, Monsieur le Ministre, que vous reconnaîtrez bientôt la nécessité de revenir enfin, dans cette grave occasion, aux vrais principes administratifs, qui prescrivent de n'accorder à des corporations spéciales, surtout scientifiques, qu'une influence purement consultative, sans jamais leur attribuei- aucun commandement elfeclif. vu leur défaut inévitable de toute vraie responsal)ililé personnelle, qui s'y perd confusément sous une vague responsabilité collective, presque toujours illusoiie. nur l'aulorité directrice demande à de tels corps des renseignements et des avis, en se défiant d'ailleurs des préjugés et des passions qui leur smil pro-

72 TESTAMENT D'AUCrSTE COMTE.

pips. ni;iis (juVIIp ne se lie nnllenient ;i leiiis indicntions quelconques; alors elle utiliseia pleinement, au pi(»(il habituel du seivice publie, nne influenee qui. autiement enipiovée, tend le plus souvent à le tioublei. Déjà la nouvelle organisation polytechnique admet ce piincipe fondamental en tout ce qui concei-ne les choses où le Conseil n'a qu'une simide participation consultative, qui n'engraf^e aucunement le Ministie. I^ourquoi en serait-il autrement (|uant aux personnes, où riiilliiencc (\r> passions et des préjugés est bien ]tlus dillicileà éviter?

Toulelois. M(>nsi(Mir le Ministie, je sens que h^s ménagements |)iovisoii('s dus à des tendances puissantes. (pioi(|U(» vicieuses, permettent peu d'introduire aujourd'hui cette salutair(^ pratique dans toutes les nominations pidytechniques. Mais si votie prudente fermeté croit d'aboid devoir en restieindre l'usage à un seul cas, d'irrécusables motifs expliqueront aisément à tous les bons espiils, l'exception ainsi essayée au sujet des examinateurs d'admission. Car, cet otfice. comparé à tous les autres, est essentiellement extélieurà l'Ecole poiytecliniipie. et les c(tnditions en sont encore plus morales que scientifiques, de fa{;on à ne pouvoii' être bien appréciées, dans leui- ensemble, que par le Ministre. L'obligation constante où ce poste place nécessairement d'écarter les trois quarts enviion des candidats examinés exige évidemment une haute indépendance spéciale, qui ne saurait se concilier assez avec l'assujettissement individuel du fonctionnaire aux votes irresponsables de diverses personnes souvent intéressées à d'injustes préférences. Enfin, la nature temporaire de cette charge constitue un nouveau motif d'en faire exclusivement dépendre la confirmation annuelle d'une haute autorité responsable, mieux dégagée qu'aucune autie des impulsions pertuibatiices.

En vous signalant ces nouvelles considérations en faveur d'une mesure seule décisive à mes yeux, je crois devoir, Monsieuile Ministre, insister aussi sur l'encpiète piéalable que je demandais, le 30 Mai, quant à l'ensemble de cette grave alîaire. Cette (Mupiète me semble devenue encore plus nécessaire aujouid'hui, pour cousiater (pie. luaJgré le changement de (Conseil, l'exclusion pr(»noncée contre moi n'est (pi'une simple réalisation des coupables menaces de M. Arago, mentionnées dans ma lettre du 30 Jan-

PIECES .irSTIElCATIVES. 73

viei- (leiniei-. Oiioique ce célèhie peisoiuia}i-e. ol son piincipal agent. .M. Liouville. soient maintenant étranfrers au (Conseil de perfectionnement, cette coterie y conserve indirectement une puissante intluence. et s'y trouve d'ailleurs représentée directement par M. Mathieu, qui fut, il y a deux ans. l'un des organes réels de ces menaces.

Malgié (|ue votre suprême conviction soit déjà formée, et même otliciellement déclaiée par votre lettre du l;j Juillet, sur l'injustice dont je suis l'objet, l'enquête que je réclame ne sera pas inutile pour motiver, auprès du public impartial, l'énergique mesure que je sollicite. La sanction que vient d'accorder à cette iniquité un corps avec lequel je n'avais jamais eu le moindre conflit, et qui devait semblei-. même à mes yeux, disposé à l'équité envers moi. pourrait donner, sans cette (iiscussion spéciale, une sorte de consistance aux insinuations calomnieuses que des ennemis peu scrupuleux destineront sans doute à pallier une telle spoliation. Cette crainte devient d'autant plus naturelle que l'on a affecté envers moi une certaine impartialité, en me maintenant comme répétiteui-. tandis qu'on m'écartait comme examinateui- ; ce qui tend à persuader aux personnes mal informées que ma conduite n'est point aussi irréprochable pour l'un de ces offices que pour l'autre. Tous les esprits clairvoyants aperçoivent, sans doute, que cette apparente modération tient surtout au peu d'importance pécuniaire de la première charge, pendant que la seconde constitue mon principal moyen d'existence : si on parvenait à consommer ma ruine sous ce dernier aspect, on compléterait aisément, l'année suivante, l'arrêt destructeur prononcé par .\[. Arago. Mais beaucoup d'hommes estimables, dont l'opinion ne sauiait m'êtie indilTéiente. piuirraient ainsi se laisseï- prévenir aujourd'hui conti-e in(ti. faute de cimiiaîlic assez la inarclic hai)ituelle des intrigues scieMtifi([ucs.

Déjà pénétré. Monsieur le Ministre, (rinie inaitt-rahle reconnaissance pour la juste fermeté, si rare de nos jours, (pie vous avez jus(iu'ici développée en ma faveui-. j'attends avec coutiance rinlerventi(Ui (|uelcon(pie (pie votre haute sagesse croira maintenant la plus [)i(qire à empêcher la consommation d'une ini(|uilé réprouvée d'avance pai- votie lettre ollieielle du l.'i .liiillel deiiiier.

74 TESTAMENT DAICrSTE COMTE.

Malfrré le nouveau vote, le jugement favorable dont vous ni'avez alors honoré me reste nécessairement applicable, puisqu'aucune accusation n'avait pu, à cette époque, être formulée contre moi, et que depuis je suis toujours demeuré dans un calme parfait, espérant sans impatience une prochaine et inévitable réparation. La prudence qui vous a conduit à faire cette fois accomplir une telle nomination dès le début de l'année scolaire, m'indique assez que vous vous êtes ainsi réseivé d'utiliser les six mois qui restent encore jusqu'au concours de \XM) poni- introduire, avec maturité, dans cet important service public, les modifications propres à garantir la stabilité et l'indépendance indispensables, quelque résolution que vous croyez devoir finalement adopter sur ma proposition formelle de reprendre désormais, d'une manière directe et exclusive, la libre nomination annuelle de tous les fonction- )iaires temporaires de l'EroIr polytechnique et surtout des examinateurs d'(nlniissi(>n. sauf à proroquer, à ce sujet, quand rous le iuqrrez utile. Ir sinipir a ris inrahihlr ilii i'onsril de jierfeclionnement.

Daignez agréer. Monsieui- le Ministre, le respectueux hommage de

N'olie dévoué serviteur.

Al (.LSTK COMTE.

RÉPÉTITEUR d'à NALYSE ET EXAMINATEUR d'a D M I S S I O X

A l'École po lytechs iq^u e.

10, rue Monsioiu-le-Piincf.

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 7o

.1 fnoiisinir le (fc'ni'nil de Ijimniirirrc, minislre de la (jnerre.

(Copie con forme . ) (Personnelle . )

Paris, lo Dimancliu IG Juillet 1858.

CiTOYKX MlXlSTHK.

Vous ayant écrit hindi dernier pour vous demander une audience immédiate, destinée à vous soumettre une réclamation très urgente, je n'ai encore obtenu aucune réponse. Ce silence. { contraire à tous les usages ministériels, et particulièrement inattendu envers votre ancien maître, me fait présumer que déjà vous tentez spontanémentd'empècher la nouvelle iniquité indiquée dans mon billet.

Pour fortifier cette disposition, j'accuse aujourd'hui de prévarication formelle le Conseil de perfectionnement de l'École poly technique, au sujet de sa récente présentation quant aux examinateurs d'admission. Afin de mieux préciser cette accusation, je dois ajouter que la grande majorité de ce Clonseil ne me paraît ici coupable que de faiblesse ou de négligence, sous les menées de AIM. Mathieu, Liouville et Regnault, auxquels j'impute directement la malversation. Je vous demande d'instituer, à cet égard, une enquête spéciale, où je puisse vous démontrer tout ce que je viens d'avancer.

\'ous pouvtv. déjà concevoir cette alîaire sous son viai jour, en la rattachant à ma spcdiation de IH\\, (jui se trouve ainsi irrévocablement consommée. M. le maréchal Soult. dont je ne craindrais pas, au besoin, d'invoquer le témoignage, soumit alors IViisemblede ce contlit à un examen approfondi, d'après lef(uel il blâma avec éneigie la conduite de mes ennemis, dans une lettre olficielle du l."i Juillet 184^1, où il refusait expressément f de, sanctionner la persécution organisée coulre moi. Sa noble

76 TESTA>rKXT D'AFCrSTE COMTE.

feimeté a dû laisser, au ministère de la guerre, des traces qui vous fourniraient des reuseip:nenients préalables. Les trois lettres que je lui adiessai sur- ce sujet, en 1844, les 2o Janvier, 30 Mai, et 19 décembre, suffiraient pour caractéiiser cette lutte. Si elles ne se trouvaient plus dans les cartons du ministère, il doit en exister, à l'Ecole polytechnique, des copies textuelles que je fis alors à la piière de M. le généial Rostolan, qui les a ensuite laissées à son successeui', comme pièces officielles. Elles vous expliqueront la principale ori{i:ine de ma spoliation, qui, outre de coupables animosités personnelles, entièrement étrangères à mon service polytechnique, punit surtout nu^s efîorts philosophiques pour réformer notie altsurde régime scientifi(iue.

Quoique une légalité vicieuse ait empèch('» le ministre de l.S4't de me garantir aiilaiil ipic la justice lui semhiail rexigei-, il n"osa point adopter la mesui-e décisive (|ue je lui proposais, de retireiaux ('.(tnseils p()]ytechiii(|ues toute présentalimi des examinateurs d'admissidii. dès bus nommés directement par le ministi-e. Il crut avoir assez contenu l'essor ultérieur des inliigiies scientifi(|ues en transférant les choix au Conseil de perfectionnement. Mais l'expérience actuelle prouve l'insutlisance de cette amélioration. Les coupables haines qui me poursuiveni (ie|)uis huit ans ne peuvent céder (|u"à la mesuie (|ue je propose de nouveau. Elle devient aujourd'hui plus facile en même tem])s que plus urgente, d'après la profonde altéialion des i»réjugés publics en faveur des coipoiations scientifi([ues. Ces abus peuvent ètie maintenant réprimés, par le pouvoir central, sans susciter les clameurs empiriques qui entravaient, il y a quatre ans, une telle fermeté.

Ce cas fournirait une heureuse occasion partielle de revenir aux vrais principes administratifs, qui prescrivent de ne demander à des assemblées iriesjxmsables, surtout scientifiques, que des ren seignenu'uts ou des avis, sans leur conférei- aucune décision, suitout personnelle. Outre les menées criminelles (bmt je m'engagea constate!' l'existence, cet acte du Conseil polytechnique témoigne une incapacité radicale, directement nuisible à un important service. Car, on confie ainsi un office très dilficile à des jeunes gens dépourvus de toute expérience didactique, et pleinement étrangers à la connaissance des hommes, indispensable à des fonctions où il

PIECES .irSTlKlCATlVES. 77

faut écaiter les trois ([uarts des coiiciirrents. Leur empressement à solliciter, ou du moins à accepter sciemment, une succession résultée d'une spoliation notoire, sullirait pour prouver qu'ils ne remplissent pas mieux les conditions morales que les conditions intellectuelles d'une charge qui exige surtout une austère probité et une fermeté inébranlable.

L'intérêt public m'oblige donc, encore plus qu'une légitime défense, d'insister, auprès d'une autorité supérieure aux passions pédantocratiques, pour signaler, à cette occasion, la réforme nécessaire de notre régime polytechnique. Ce régime contribue beaucoup à la notable décadence d'une école déjà inférieure à la léputation que lui mérita sa noble institution républicaine. Tombé sous l'empire d'une classe sans élévation morale ni mentale, ce précieux établissement subit une dégénération rapide, qui réclame une active intervention du C.ouvernement. Jem'estimerais heureux si mon infortune particulière éveillait cette indispensable sollicitude. C'est pourquoi je dois insister sur l'enquête que je vous demande, et dont je vous démontrerai la nécessité dans l'entrevue spéciale que je persiste à réclamer. Avant de soumettre enfin l'ensemble de cette grave alfaire au suprême jugement de l'opinion publique, je dois épuiser tous les moyens réguliers d'obtenir justice ou réparation.

Salut et fraternité,

Auguste COMTE,

AUTEUR DU Syslhne de philosopkic pcmtirc 10. rue Monsieiir-lc-Priiico.

PRIÈRES OUOTIDIENAES

L'amour pour iiiincipe, Ordre et progrès,

et l'ordre pour base ; Vivre pour autrui.

Le progrès pour luit. Vivre au i^rand jour.

PIIIÈRES QUOTIDIENNES

Instituées le Ve))dn'di-S(iutt, 10 Acril 1840

Revues d'abord le 6 Avril 1849, puis le i(3 Août 18.')3, eulin le îlj Décembre 1855 (après le dépôt de mon Testament), et complètement récrites le Vendredi-Saint 10 A\ril 1857.

PRIÈRE DU MATIN (de 5 heures 1/ià G heures 1/2.). COMMÉMORATION (40 minutes), à genoux devant son aitlel.

PRÉAMRULE (5 minutes).

1'^ ImAGK NOIIMALE D K LA VKILLE.

Ce culte d'amour et de reconnaissance ne peut jamais cesser de me soulager et surtout de in'améliorer.

II est encore meilleur d'aimer que d'être aimé. 11 n'y a rien de réel au monde qu'aimer.

0/» (inuntza del solo amore, o dira, Aon (' rufj'ezione mia lanlo profuiida Che basti à render roi grazia per (jrazid.

Hî TESTAMKXT DAl'lirSTK COMTK.

2" Image exceptionnelle de la veille.

(rest uniquement à loi, ma sainte Clotiide, que je dois de ne pas quitter la vie sans avoir dignement éprouvé les meilleures émotions de la nature humaine. Une incomparable année fit spontanément surgir le seul amour, à la l'ois pur et profond, que comportât ma destinée. L'excellence de l'être adoré permit à ma matuiité, mieux tiailée que ma jeunesse, d'entrevoir, dans toute sa plénitude, le vrai houheui- liumain : l/r/v pour (nitnii. Voilà le vrai bonheur, comme le viai devoir! Toi seule m'enseignas à tondre leurs formules ! Quels plaisirs peuvent l'emporter sur ceux du dévouement? Pour devenir un parfait philosophe, il me manquait surtout une passion, à la fois profonde et pure, qui me fit assez apprécier la partie alîective de la nature humaine.

On se lasse de penser, et même d'agir ; jamais on ne se lasse d'aimer, ni de le dire.

Au milieu des plus graves tourments qui puissent jamais résulter de l'alîection, je n'ai pas cessé de sentir que l'essentiel pour le bonheur c'est toujours d'avoir le cœur dignement rempli... même de douleui-. oui même de douleur, de la plus amère douleur.

Sagrada es yà mi passion.

Ln dirini-ô la muer te !

COMMEMOKATIOX SPECIALE ( l.'i minutes).

Méditation sur nos principaux souvenirs propres à ce jour de la semaine, sous les images normales qui s'y rapportent.

Sagrada es yà, elc.

Mai non l'appreseniô natnra odarle Placer, quaulo Je belle memhra in rli'ia Hiurliiiisa fui e elie son ferra sparte :

E, sr'l snmmo pifirer si. ti fallio l'er la inia morte, quai eosa rnorlale Dotrà poi trarre te nel suo disio ^

PRIERES OrOT[|)IENNES. 83

COMMÉ.MURATION (JÉNÉRALE (iU mimiles).

I M A G II IMU N C 1 1» a L E DE CE .1 O T lî .

Aon, (jKi'lla ché'm paradisa la min inciili', ta mort même ne rompra jamais le lien fondé sur mon alïection, mon estime et mon respect.

Revue chronologique de tous nos souvenirs essentiels

d'après les

passages correspondants de nos lettres.

Je suis venue, Monsieur, poui- vous remercier de votre charmant cadeau (Sa visite du Lundi :i Juin 1845, avec sa mère et son frère).

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