A MONSIEUR COMTE
RÉrÉTITEUR A l'ÉCOLE POLYTECHXIQfE, RUE MONSIEfR-LE-PRINCE, N" lO.
Mesnil. le 27 Avril 1851.
Mon chkr Monsikim Comtk,
Vous trouverez ci-joint le reçu de M'"'' Comte. 11 y a eu samedi huit jours, elle me dit qu'elle voulait vous écrire et qu'elle vous renverrait elle-même. Un pareil mode de transmission ayant déjà été employé, je ne fis aucune objection. \'ous n'avez pas ouveit l'enveloppe qui renfermait le re(;u ; et M""' Comte me l'a remis afin que je vous l'adresse.
Ce n'est pas sans peine que j'ai obtenu ce reçu. M'"" Comte, informée du sujet des deux dernières séances de la Société Positiviste, voulait à toute force refuser l'argent que je lui avais remis de votre part ( 1). Elle a plutôt cédé à mes pressantes sollicitations qu'à la conviction, et elle m'a sommé de mettre à sa disposition toute ma bonne volonté et toute mon influence auprès de mes amis, pour lui faiie obtenir, le cas échéant, une place dans un hospice. Je n'ai pas besoin de vous dire sous quelle impression pénible je suis resté.
Aussi, malgré mon extrême répugnance, me suis-je décidé à vous écrire là-dessus. Je sais que le sujet vous est très sensible. Aussi me ferais-je les plus vifs reproches si je ne l'abordais avec la pleine conscience d'être animé envers vous des meilleurs sentiments. J'ai pour vous une juste reconnaissance qui ne fait que s'accroître ; je me proclame en toute occasion votre obligé ; et par mes actions, autant du moins que le permet le peu que je suis en tout genre, je le témoigne incessamment, .le vous prie donc, au nom de ces sentiments dont vous ne pouvez douter, je vous prie, si quelque chose vous blesse dans ce que je vais dire, de ne pas l'imputer à mes intenticms.
Je viens au fait. \'(itre intention n'est pas. j'en suis pleinement convaincu, d'obliger M'"'- Comte, en excitant chez elle de justes suscciilibililés. à refuser la pensi(»n (|ue vmislui faites, (iependani c'est
(1) A pi'opos (le ces réunions. Aiii:Msto Comte a jnint la note suivante, écrile
lie sa main, à la lettre de M. Litiré :
'• .MiinljiLS luvsonts à la st'anc^' exeeplionnelle du î, Arehiméde 03 :
" MM. Lallitte, Segond. Jiindzill. Fili. F. Magnin, de Munlègre, Lifebvre.
Uetpeauiiie. Peyruiinel, Piélun. •> — ;.\vte ((ci< l'xéii'Icvis tcstamcnluircs.
le résultat auquel je vois les choses s'acheminer- rapidement, .l'ai à grand'peine triomphé cette fois de ses répugnances. Elle m'a plusieurs fois fermé la bouche ; et. quoir|ue j'aie tout fait pour combattre une résolution extrême au bout de laquelle, je le crains vu l'état de ses mains, est l'hôpital, j'avoue que mon sentiment était en secret avec elle, quoique ma laison s'efforçât de lui faire adopter un parti plus modéré. Voilà donc la situation réelle. Les coups que vous poitez ici retentissent là-bas ; si vous pensez qu'ils n'ont aucun elfet, voiis vous trompez gravement ; et mon devoir envers vous est de dissiper cette illusion. Le refus de votre pension est inévitable, si vous continuez à frapper, et, à la suite, une situation dont vous serez l'auteur involontaire et que certainement vous ne pourrez vous empéchei' de regretter.
Une autre considération me frappe. C'est devant la Société Positiviste que vous avez exposé vos griefs. En écoutant les récits qui m'ont été faits, en voyant l'effet produit sur >î"i'' Comte, je me suis demandé si vous ne vous étiez i>as laissé aller à outre-passer votre droit. Votre influence sur mon cspiit est très grande ; j'ai une ferme confiance en votie intégrité, en votre droiture, en vos lumières. Et cependant ma conscience réclame. Quelque autorité qu'un homme ait sur moi. jamais il ne me décidera à condamner un accusé sans l'avoir entendu. C'est depuis longtemps une règle invariable ; y manf[uer est hors de ma volonté, et il me serait aussi impossible de vouloii- prononcer un jugement en un tel cas que (le dire que deux et deux font cin((.
Je continue à causer avec vous. Il est presque toujouis dans la vie de chaque homme, surtout si cet homme n'est plus jeune, des choses qui ont été faites et qu'on voudrait défaire. Mais c'est un des plus fermes préceptes de la i)hilosophie positive, un de ceux qui ont le plus fortement influé sur ma conduite, que le précepte qui prescrit de s'accommodei- à ce qui est immuable. Or, s'il j a quelque chose d'immuable, c'est particulièrement le passé. Il est là, toujours sourd à nos prières, toujouis immobile malgré nos efforts. Dans une des séances, vous avez dil quelques mots sui- mon intérieur, je vous remercie dr l'inlcntion. Mais je ne puis les accepter comme un tableau fidèle. Personne ne sait combien il m'a fallu de patience, au milieu de tant de causes de rupture, pour
PIÈCES jrSTIKICATIVES. 4o
maintenir runion et poui- ne pas en venir à de très cruelles extrémités. Mais, comme je me pique d'une exacte équité et d'un retour constant sur moi-même, j'ajoute sans difficulté qu'il a sans doute fallu tout autant de patience de l'autre côté. Présentement je me félicite que la peine ait été endurée, espérant que nous arriverons au bout de la cai-rière. Pour vous, les choses se sont passées autrement ; une séparation est intervenue. Mais ni les lois de votre pays ni votre propre doctrine n'autorisent un pas de plus ; et. si la doctrine positive permet des exceptions, il est clair de soi que la seule personne exceptée de ces exceptions est le Fondateur du positivisme, nul ne pouvant se délier lui-même vis-à-vis les tiers. Votre mariage est du passé, et, comme le passé, il est immuable.
Je sais que c'est là ce qui vous touche le plus sensiblement, et que vous vous êtes donné à une autre dame. Vous avez le besoin de lui témoigner votre reconnaissance et votre atîection. Soit ; elle sera votre Egérie, votre Béatrix, votre Laure. Rapportez à elle et à sa mémoire les nouveaux développements de votre doctrine ; consacrez son souvenir ; inscrivez-le en tête de vos livres ; enlacez son nom au vôtre. Mais, puisque l'irrévocable passé en a décidé autrement, qu'elle ne soit pas autre chose qu'une Béatrix. Il me semble que la mémoire la plus chère et la plus honorée peut se contenter de cet éclat immortel dont le grand poète du moyen âge a entouré celle de la dame qui lui ouvre les portes du paradis.
Permettez-moi encore une excursion dans la vie intime. C'est de moi maintenant qu'il s'agit. (Juand ma mère mourut, je fus frappé au cœur. Pendant six mois, mon état fut véritablement alarmant ; je m'en aperçus moi-même ; je sentis que j'étais sur le point de perdre la raison, si cela continuait. Ce qui rendait la chose menaçante, c'était la privation de sommeil. Et voici comment cette privation était amenée : je saisissais par un point quelconque la grandeur de la perte que j'avais faite ; puis, je remontais de l)oint en point dans toute mon existence ; et, quand je m'étais une fois engagé dans cette voie, j'étais perdu. Les jours et les semaines se passaient alors sans sommeil à repasser par cette filière ((ui aboutissait à la catastrophe. Finalement, l'accablement me donnait un peu de repos. Mais c'était pour retomber bientôt après
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dans les snuveiiiis t't rinsoiiuiir. Apciccvaiil le (laii,y:er cl désiieux iiistincHveiiienl de me saiivei-, je iiiappliquai à iuiin)ie la chaîne des souvenirs. Dès qu'un se présentait à mon espiit, je le chassais comme un ennemi dangereux. Je finis peu à peu par ti-ionipher de l'obsession. En même temps, comme moyen auxiliaire, je m'engageai à l'égard de tiers en de grands travaux, qui, par parenthèse, après m'avoir servi, pèsent maintenant sur moi et m'enlèvent tout mon temi)S. L'oubli systémati(|ue est un grand préservatif contre les recrudescences du passé.
(Juelle est la conclusion de cette longue lettre? C'est un appel aux sentiments de paix et de calme, cl un ctldrl poui- i-epousser les sentiments de haine et d'hostilité, l'eisonne n'a fait mieux que vous ressortir combien les piemiers devaient être cultivés, combien les seconds devaient être réprimés. Ce serait pour moi un grand bonheur si je pouvais contribuer, si peu (jue ce fût, à faire entrer dans votre esprit un apaisement (|ui d'ailleuis n'a besoin de se manifester (jue par du silence.
Tout à vous.
E. LiTTRÉ.
Reçue le luxdi (J César (J3. — Réponse immédiate dont copie ci-incluse.
(.Copie ronronne}.
Paris, lo Lundi ti Ct-sar GJ.
Mon cni:n M on su: ru Littré,
\'oici le regu (|ue je vous dois en échange de celui de M'"*^ Comte. J'ai bien présumé que celui-ci se trouvait déjà dans une lettre ({ue j'ai renvoyée sans l'ouvrir, comme je traiterai dorénavant toutes celles qui me viendraient de la même source. Mais je devais attendre ([u'il me revînt pai- vous. Nos comptabilités respectives sont maintenant en règle.
Très touché des nobles sentiments que vuus voulez bien m'exprimer. et dont la pleine sincérité m'est si prouvée, je ne pouvais être aucunement choqué des cordiales représentations de votre lettre exceptionnelle. Ce qu'elles reufeiment d'involontairement injuste m'oiïre un résultat naturel du généreux silence que
j'ai toujours gardé auprès de vous envers une femme coupable, dont les vices, quoique fort graves, ne deviennent sensibles (|ue dans une entière intimité. La nature de vos relations avec elle lui permet de ne vous laisser voir que ses qualités. En vous éclairant plus tôt sur ses torts fondamentaux, je craignais de vous priver d'une conversation qui vous est agréable, et de lui faire perdre un noble et salutaire contact. Mais, d'après votre lettre, je dois enfin lenoncer à une réserve qu'on a exploitée contre moi. Néanmoins, je bornerai mes explications, comme dans la séance exceptionnelle de l'avant-dernier Mercredi, à ce qu'exige strictement la sutlisante rectification de vos conjectures naturelles sur la prétendue sévérité d'une conduite toujours caractérisée par un excès d'indulgence.
Il faut d'abord vous rassurer au sujet delà pension. M™*^ Comte est une habile comédienne, presque toujours en scène, surtout envers vous. L'éclat qui vient d'avoir lieu lui a semblé prescrire cette démonstration. Mais, au fond, je suis convaincu, d'après une connaissance trop chèrement acquise, qu'il n'y a là rien de sérieux. Si ce jeu dure jusqu'au nouveau trimestre, j'accepterai provisoirement toute rentrée anormale, sauf à la tenir toujours disponible pour la fin de cette comédie.
Ma lettre décisive du 10 Janvier 1847, dont je vous communiquai alors la copie, lui déclarait que, depuis longtemps, l'ensemble de sa conduite conjugale ne me laissait à son égard que de simples devoirs pécuniaires. Je les ai toujours remplis scrupuleusement, même au milieu de ma plus grande détresse personnelle, a'j point de me trouver ainsi arriéré aujourd'hui d'une année de loyer, privé de renouveler assez mes vêtements, et forcé de m'endetter envers mon incomparable Sophie. Tout cela me permet de laisser librement poursuivre la comédie qui vient de commencer, sans jamais m'en reprocher les suites quelconques.
luette mémorable lettre annonçait aussi que l'éternelle amie, dont la perte objective était alors récente, constituait ma seule épouse véritable, à laquelle j'avais noblement dédié la grande élaboration (juc je commeni^-ais. M""^' Comte accepta pleinement cette déclaration par un silence de plus de deux ans. Si elle pouvait jamais projeter sérieusement de refuser sa pension, ce
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devait être alors. (Juand je consentis, pai- piiie pitié, à lecevoir ses lettres et à y répondre pendant le piemiei- seinestie de iS.'iO. je lui léitéiai d'aboid cette loimelle expression de mes sentiments intimes, et une telle condition de coriespondance fut encore acceptée tacitement, quoiqu'avec l'espoir seciet de l'éludeiensuite. Une de ses lettres annon(;a (lès lors, sans aucun nudif spécial, la comédie actuelle de l'hôpital et du refus de pension.
Avant de caiactériseï- ma situation d(tmesti(|ue, je dois indi quel* un éclaiicissement piov(i((ué sur la saiiu' lliéoiit' du mariage. en y distinguant l'union légale et l'uuidii moiale.
La premièi'e ne conutoitc de jnsic dissoliilioii ([ue dans des cas extrêmement exceptiouuels, où je ne me suis pas trouvé, mais dont ma noble et tendre (llotilde olîrit le plus touchant exemple, assez expliqué à nos confrères. Quanta l'union morale, elle peut toujours cesser par l'indignité prolongée de l'un des cou joints. Si le lien légal persiste alors, mais sans enfants, il se réduit à des devoirs matériels. Il ne comporte d'autre réacliou nu)rale (|ue d'imposer la chasteté aux tendresses exceplionnelles. La société ne peut ni ne doit exiger jamais (ju'un conir renonce à se développer, par cela seul (|ue son essor initial avorta sans reproche.
Je suis, au reste, très désintéressé dans cette question générale. Car, entre M">^' (lomte et moi, il ne s'agit jamais de rompre l'union nu)rale, puis(|u'elle n'exista jamais. Quant au lien légal, je subirai dignement toutes les conséquences matérielles de sa juste perpétuité. J'ai scrupuleusement accepté ses réactions affectives, puisque ma sainte passion resta toujouis aussi pure que profonde. Mon éternel veuvage garantit pleinement la persistance spontanée d'une telle condition.
Tout cela réduit mon explication actuelle à vous iiidicjuer comment la conduite de M'"^' Comte empêcha toujours l'union morale que j'espérais voir naître de notre union légale.
La source générale de cette triste anomalie consiste dans la nature très exceptionnelle de ce type anti-féminin.
Toujours douée de beaucoup d'espiit. et jadis d'une grande énergie, elle est piesque dépourvue de cette tendresse qui constitue le principal attribut de son sexe. Depuis notre fatal mariage du
19 février 1825. sa conduite, quoique très licencieuse. irin(li((ua jamais, envers personne, un véntable attachement. Les deux aulies instincts altruistes, soit vénération, soit bonté, lui sont encore plus étrangers. Malgré ses airs positivistes, sa nature restera purement révolutionnaire ; l'esprit n"v servit jamais (|u';i construiie des sophismes pour justifier des inclinations vicieuses, et le caractère à s'insurgei- contre toute règle morale. Son éduca tion exceptionnelle ne fit que développer cette mauvaise organisation, en disposant à trouver partout des droits et nulle part des devoirs. Telle est l'anomalie ([ui. tro}) tard connue, lit entièiement échouer le généreux calcul d'où résulta mon déplorable mariage.
C'est, en eiîet. sans amour ([ue je commis, à vingt-sept ans. ma seule faute irréparable, qui a tant pesé sur toute ma vie piivée. et longtemps entravé ma vie publique. Ne méjugeant ni beau, ni même agréable, et pourtant tourmenté d'un vit besoin d'alîection, je choisis une épouse qui dût m'aimer par une intime reconnaissance, fondée sur ce mariage exceptionnel, quoique nous fussions également pauvres. Si ce juste espoir s'était réalisé, je me sentais disposé à m'attacher com}ilètemeiit. Mon calcul eût probablement réussi envers tout autre femme. Pour achever de caractériser ma faute, j'ajoute, ((ue. accomplie sans passion, elle le fut aussi malgré ma famille, dont les préjugés s'y opposèrent justement.
De l'autre côté, le calcul fut beaucuup moins noble, sans être plus heureux. Madame (lomte espéia toujours me transformer en machine académique, lui gagnant de l'aigent. des titres, et des places. Celle qui semble vouloii- consacrei- sa vieillesse au positi visme. en contiaria. de toutes ses forces, l'élaboration initiale. Elle ne l'apprécie que depuis l'éclatante justice dont vous fûtes si dignement l'immortel organe ; si toutefois sa rouerie invétéiée lui permet d'y voir, même aujourd'hui, autre chose qu'un nouveau rôle, comme était jadis la dévotion pour ses pareilles. Quoi qu'il en soit, sa nature, dépourvue de bonté, lui fait toujours, chez les autres, attiibuer la condescendance à la faiblesse. Son iiicliii.ilion principale veis une doniinalimi com[)lète et grossière se ti-ouva donc entretenue, d'apiès ma généreuse ciuuluite, par l'espoir de
oO TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.
maîtriser un caractère qu'elle méconnaissait. Chaque concession nouvelle ne fit qu'aggraver cette aberration, qui peut-être subsiste encore, malgré l'expérience. Dès lors, l'absence totale de principes moraux lui permit d'employer, comme moyen habituel de gouvernement, les plus extrêmes alternatives, souvent poussées jusqu'à la désertion complète, quand je résistais à ses coupables procédés. Si elle n'eût été qu'impure, j'aurais toujours pardonné peut-être ; mais, s'étant montrée sans cœur et sans délicatesse, j'ai dû finalement mépriser.
Il faut ici passer sous silence les escapades secondaires, bornées à demeurer quelques semaines en hôtel garni, sous le moindre prétexte. Ces cas seraient presque innombrables, dès le début de notre ménage. Quant aux séparations principales, persistant davantage et suscitant des arrangements pécuniaires, ma lettre du 10 janvier 1847 vous apprit déjà qu'il y en eut trois avant celle qui fut irrévocable.
La première s'accomplit en mars 1826, après un an de mariage. Sa réaction morale concourut avec un excès intellectuel à déterminer ma grande maladie cérébrale. Quoique cette femme incorrigible n'ait jamais su avouer sincèrement un tort grave, j'attribue à ses remords sa belle conduite d'alors, au milieu d'une situation très difficile. C'est la seule époque vraiment honorable dans toute la vie de M"!*^ Comte. Sa première séparation fut ainsi terminée dignement quand je recouvrai la santé.
En 1833 eut lieu la seconde, qui dura quatre ou cinq mois, à Paris et en province, sans d'autres motifs réels que le besoin d'une liberté elîrénée et le dépit de ne pouvoir commander arbitrairement. Cette fois, quoique moins affecté, je fus assez bon pour solliciter la rentrée, enfin octroyée dédaigneusement.
La troisième séparation formelle survint, en mai 1838, par suite de mes justes répugnances envers de coupables visites. Elle ne dura que trois semaines. Mais je ne fis alors aucun effort pour obtenir sa cessation. Quoique j'accueillisse avec trop d'indulgence le retour spontané de iM'"*^ Comte, je lui signifiai ma résolution de traiter comme irrévocable toute nouvelle tentative semblable. Je donnai même à mon autorité conjugale une attitude de fermeté, qu'eût exigée beaucoup plus tôt cette indisciplinable nature, mais
PIECES .irSTIEICATlVES. "A
qui du moins aurait <lù lui annoncer la réalité d'une telle disposition.
- Après quatre nouvelles années d'indignes luttes journalières, une inqualifiable conduite poussa M'"'^ Comte à son quatrième et dernier abandon du toit commun. Pendant les six mois qui précédèrent son départ, je remplis loyalement mon devoir en m'efl'orçant de la détourner d'une telle issue, devenue pourtant indispensable à ma tranquillité, seul l)ien où aspiraient alors mes prétentions privées. Je réitérai souvent ma déclaration antérieure que cette fois le retour ne serait jamais sollicité, ni même accueilli. Mais une folle présomption empêcha d'écouter ces dignes avis chez une femme persuadée que je ne pourrais pas rester trois mois sans consentir à tout pour terminer l'isolement. Cette tiiste expérience finale olîrit un trait caractéristique, qui vous donnera quelque idée de ma situation inouïe.
N'ous savez que j'écrivais alors les conclusions générales (|ui constituèrent le nœud décisif de mon ouvrage fondamental, où la science, enfin complétée, acquérait ainsi l'irrévocable dignité d'une vraie philosophie. Ce travail suprême exigeait le plus grand calme moral, pour concentrer toutes mes forces mentales vers sa digne terminaison, avant le prochain retour de mon service d'examinateur, commençant toujours le 20 Juillet. Il était donc convenu que M""' Cumte partirait seulement le l*^-' Août, afin (ju'une telle secousse morale ne coïncidât [xiint avec cette grande crise intellectuelle. Néanmoins, M""'(]omte voulut, le 15 Juin, me (juit ter immédiatement, pour, osa-t-elle dire, ne pas manquer un joli appaitement,orné d'un jardin commode, (^ette journée me fut terrible, et je m'y sentis près de retomber, en IS42, dans l'affreux épisode cérébral de 1820, par un concours analogue d'influences perturba triées. Je n'évitai ce nouveau choc qu'en refusant énergi(iuement (le donner à cette indigne femme aucune partie de la soiiiiiic convenue jus(iu'à Féchéancedu P'Aoùt. Alorselleattendil leterme fixé d'abord, mais en déclamant contre ma (uruniiic.
Telle fut, en beaucoup d'autres cas, la conduite de celle à (|iii j'eus le malheur de donner mon nom. Pendant dix sept ans de cohabitation, j'ai souvent conçu ainsi des pensées de suicide, auxquelles j'aurais probablement succombé, malgré mes fermes
52 TESTAMENT U'AUdL'STE COMTE.
principes, si la piofonde amertume de ma situation domestique n'eût été surmontée par le sentiment croissant de ma mission sociale. Mes travaux philosophiques en furent notablement entravés. Si mon grand ouvrage me tint douze ans, ce ne fut pas seulement par ses difficultés propres et mes embairas matériels. J'estime que mes troubles doinesti(|ues y inlluèient pour un bon liei-s. Mes trois dernieis volumes, constituant sa {irincipale moitié, furent accomplis en moins de (jualre ans ; parce (|ue mon énergie tardive avait, depuis fîSiifS. rendu mon intérieur moins insuppor table. Tout l'ouvrage pouvait donc s'achever en huit ans, au lieu de douze, si j'avais toujours possédé cette demi-tranquillité. Loin de m'oHrir l'appui domesticiue (jui facilite ordinairement les grands travaux d'esprit, mon intérieur me présenta sans cesse un obstacle capital, qui ne fut pas le moins dilficile à surmonter. Celle qui alîecte aujourd'hui d'apprécier mon mérite i)hilosophique le sentait si peu en Novembre f.Sl37 qu'elle osa me déclarer devant deux témoins, dont l'un vit encore, combien elle plaçait Armand Marrast au-dessus de moi. Depuis (|ue ce misérable est discrédité, elle a vivement nié cette étrange préférence. Mais, quoique la haine inspirât une telle déclaration, la frivolité pouvait seule y faire penser. Devenue positiviste à l'âge où la Maintenon se fit dévote, cette dame ne me trouvera pas plus crédule pour l'une de ces conversions qu'envers l'autre. N'ayant jamais apprécié mon esprit, je lui reproche surtout d'avoir encore moins compris mon cœur, après dix-sept ans de ménage ; tandis que ma sainte compagne me jugea principalement sous cet aspect, au bout de quelques mois de relations fort imparfaites.
Cette sommaire indication équivaut essentiellement à celle que j'exposai récemment à nos confrères. J'achève ainsi Ja pénible explication rendue indispensable par une funeste provocation, émanée d'une vaine prétention à m'interdire toute digne expansion publique de ma juste reconnaissance philosophique envers mon angélique Clotilde.
La précieuse gratitude personnelle que vous daignez me téraoi gner pour le développement moral et religieux du positivisme, s'étendra bientôt jusqu'à la sainte influence involontaire qui, régénérant mon cœur, me procura le privilège d'une seconde vie
publique. Si. avant ma grande publication de .luillet. vous désiriez connaître la dédicace funèbre qui, en 18i(i, ébaucha la Religion de l'Humanité, je pourrais vous la communiquer immédiatement, avec la Préface caractéristique où je l'ai récemment motivée. Ce double préambule est. en elîet. déjà imprimé, et même tiré : j'en possède maintenant un exemplaire en feuilles. Vous y verriez avec quels ménagements je fais entrevoir au public ma fatalité domestique, dont cette lettre vous donne enfin une idée générale. Dans ma vie privée, je n'ai jamais haï personne, encore moins la malheureuse qui portera toujours mon nom ; mais l'ensemble de sa conduite ne me permet point de l'estimer. Il est vrai que Dante chanta sa Béatrice sans faire aucune allusion à son propre mariage ; mais son épouse fut irréprochable, quoique peu sympathique. Mon cas n'est point aussi favorable ; et pourtant j'y garderai publiquement toute la réserve possible, même si je survis à la coupable. Si sa conduite avait été celle de M'"'- Littré, je n'aurais jamais aimé ailleurs. Malgré ses torts, je ne m'y croyais pas même autorisé tant qu'elle restait sous le toit conjugal. C'est seulement deux ans après sa désertion irrévocable que mon cœur, ainsi demeuré vierge exceptionnellement jusqu'à quarante-sept ans, chercha les chastes émotions qui me raniment depuis six ans, et que la mort rendit bientôt plus fixes comme plus pures. Mais cette intime consolation, source continue des plus nobles améliorations, me dispose elle-même à oublier un douloureux passé, dont la mémoire troublerait d'ailleurs le peu d'années de pleine vigueur cérébrale qui me restent encore pour servir dignement le viai (îrand Être. Je sens, mieux que mon cher Dante, qu'il tant avoir bu du Léfhé avant de s'abreuver dans l'Eunoë. C'est donc malgré moi que je retrace mes longues soulîrances, et j'espère aujourd'hui que ce sera la dernière fois. Dès 1842, j'exprimais à mon vieil ami combien j'étais disposé à regarder désormais ma fatalité domestique comme ayant seulement abouti à augmenter de trois mille francs I réduits ensuite à deux mille) mescontributionsannuelles. Telle fut surtout ma disposition croissante après lua régénération nuiiaie. Si la coui)able. rerion(;anl à une concurrence insensée, garde enlin le silence convenable, elle(d)tieu(lra de moi une é(|uivalente attitude, tempérée même par la sollicitude naturelle que je lui conserverai
de loin. Mais, sous de nouvelles provocations, mon profond amour de la paix ne m'empêchera jamais de soutenir dignement la guerre, que je pousserai, s'il le faut, jusqu'à faire prononcer la séparation légale, suivant l'annonce qui termina ma lettre du 10 Janvier IHM.
Tout à vous.
Ar(.i sn; COMTE
10, Rue Moxsieur-le-Prince.
/'. S. Je vous auloiise pipinemeul à faire lire cette lettre par M">^' Comte, si vous le jugiez convenable. Mais je ne veu.\ pourtant recevoir aucune récrimination qui pourrait résulter d'une telle communication. Il s'agit ici d'une explication fraternelle envers mon principal collègue, et nullement d'enquête, ni de discussion, que je ne permis jamais à M'"'' Comte, en lui laissant d'ailleurs pleine liberté d'exposer le cas à sa manière.