TON UNIVERSELLE ADORATION
ConimenciM' le 10 Saint-Paul r>:î. continuée le lendemain, et ^-omplétée le Lundi 13. pour être lue, sur lu sainte tombe, le Mercredi suivant, avec ma première
Sainte-CIotilde imprimée.
(Copie améliorée.)
Paris, le 10 Saint-Paul 63
(Vendredi 30 Mai 1851).
Donna ^ se'tanto grande e tanto vali.
Che quai viiol grazia e a te non riorre Sua (lisianza viiol volar senz'aU.
La tua benignità non pur soccorre A chi dimanda, ma moite fiate Liberamente al dimandar precorre.
In te miser icordia, in te pietatc.
In te magnificenza. in te s'adiina Qt(ant>n)(jue in creatura c di hunlatc !
Noble i:t temhîk patron m:.
Cette septième effusion annuelle m'oiîre encope plus de chainie et de sainteté qu'aucune des précédentes. Depuis ton éternelle renaissance , noti-e incompaïahle année d'intimité objective devient peu à peu la simple base d'une pai-faitt» union sul)jo('tive. dont la durée est déjà (juadi iiple. et à laquelle se ia|q)oitera bientôt la majeuie partie de mes souvenirs, publics et privés. Mais tes principales images, loin de s'altérer en se prolongeant, se (muvent éclaircres et ranimées par la douce persévérance de mon culte régulier. Une coïncidence passagère leur pr-ocure cette année une nouvelle vivacité, en ramenant beureiisement airx mêmes dates bebdomadaires les quantièmes mensuels de nra sainle régénération morale. L'ensemble de ce que j'ai dignement accnni-
pli pendant ces six ans se trouve ainsi rattaché mieux à sa source essentielle. De moins en moins, mes souvenirs remontent au delà (le cette ère fondamentale de 184o, où je te dus ce que je puis déjà nommer, même publiquement, ma seconde vie. A mesure que je développe cette nouvelle existence, chacun sent que j'y suis vraiment devenu, pour l'Humanité, un organe double, d'après ton incorporation croissante à tous mes nobles succès. Dans cet essor naturel de notre pleine conncxité, l'année actuelle forme une phase décisive, où je puis déjà garantir, chez tous les positivistes sincères, la prochaine propagation du culte normal que je t'ai si justement voué. Jusqu'ici, le Mardi de chaque semaine me rappelait surtout ton inhumation, et le jour connexe de ma visite hcbdomadaiie pendant toute l'année du deuil. Maintenant il m'indiqucia davantage, outre la renaissance annuelle, la coïncidence de la fête catholique avec le culte positiviste du meilleur type de la papauté, dans ce calendrier occidental dont tu suscitas le premier germe. Ces rapprochements secondaires, que l'esprit dédaigne, deviennent précieux au cœur, en augmentant la netteté des images et la vivacité des émotions.
A l'expiration de mon deuil, ma troisième expansion annuelle t'indiqua la naissante extension de ton culte, d'après la digne annonce de notre sainte communauté de cercueil, par le jeune ami qui seul p(tu\ait alois appréc-ier assez la réaction sur moi. Mais cette disposition anticipée devait rester exceptionnelle jusqu'à ce que ma précieuse publication de l'année suivante eût profondément manifesté ta salutaire influence. En écartant des vœux trop équivoques envers /fl vierge poaitUisle, je ne dois compter, à cet égard, que les indices dont la sincérité repose sur une digne appréciation de cette construction décisive. Or, ces irrécusables tendances se sont déjà multipliées assez pour me garantir une réalisation prochaine de mes meilleures espérances.
Cette juste gratitude envers loi commenra naturellement chez les jeunes positivistes qui, depuis notre dernier entretien annuel, m'en ont souvent fourni d'évidents témoignages. Je t'indiquerai seulement la naïve impression de l'un d'eux, nouvel adepte vraiment éminenl, pai- le plus noble concours entre le cœur et l'esprit. Quoique je ne leconnaisse encore que d'après ses lettres, sans
l'avoir jamais stimulé sur ce sujet, il m'écrivait sponlauéincut. en Décembre derniei- : « La perte douloureuse que vous avez faite laissera longtemps un vide parmi nous. » Mais de tçls indices vien nent d'acquérir une consistance inespérée par l'adhésion décisive de mon éminent coUèg-ue. dont ràg:e et le caractère annonce la prochaine propagation universelle de la tendance qu'il a sanctionnée. Dans une occasion caractéristique, expliquée ci-dessous, il m'a récemment écrit ce précieux oracle : « Elle sera votre Kgérie. votre Béatrice, votre Laure : rapportez à elle et à sa mémoire les nouveaux développements de voti-e doctrine ; consacrez son souvenir, inscrivez-le en tète de vos livres, enlacez son nom au vôtre. » Sa liaison personnelle avec ta prétendue rivale augmente le mérite et la force de cette noble sanction, déjà incorporée à mon culte régulier.
La solennelle publication de ma grande dédicace va bientôt généraliser et consolider ces dispositions spontanées, en attirant directement l'attention générale sur ton incomparable paiticipation involontaiie à ma principale consiiuclion. Je dois ainsi trouvei- une digne compensation du doulouieux relai-d que subit forcément la divulgation initiale de ma juste reconnaissance, ^lon discours préliminaire ayant permis, depuis trois ans. d'apprécier ta sainte influence, ma gratitude exceptionnelle va partout sem hier assez motivée déjà par l'immensité du hienfaii. (]etle heureuse inversion forcée, qui place la sainte dédicace après l'dMivre qu'elle inspira, disposera mieux les âmes d'élite à sanctiounei- mon élernelle adoration, et même à s'y assoL-iei- digiiement.
D'après la prépondérance normale que je dus gaianlii- au - \'\w poui' fonder la vraie i-(>ligjoii. (jnelques I Ir'Mu-icieus exagérésavaieul d'abord conçu des craintes sérieuses envers la culture spé -ulative. -Mais la seconde moitié du volume que je vais publier (lissi|)eia radicalement ces irrationnelles inquiétudes, en prouvant, par plusieurs pas décisifs, combien le régime encyclopédique peifectionne et consolide toutes les grandies conceptions scieulili(|ues. On sentira bientôt que. eu systématisant la réaclion du cuMir sur l'esprit, j'ai eiidii c(inslilu('' la \ raie logi(|iic liinnaiue. aussi propre à étendre (|u'à ('q)urer nos nié;!i[alions (|uelc()ni|ues. Dès bu-s. toutes les saines intelliiiences s"uniront à toutes les belles àuie>.
pour bénir le saint ascendant sans lequel je ne pouvais construire dignement cette synthèse décisive.
Cette sincère association à ma propre reconnaissance devait naturellementcommencerchez mon sexe. Maisc'estdu lien qu'elle doit obtenir sa pleine efficacité. Or. quoiqu'une (elle sanction ne puisse encore éclater assez, j'ai déjà lieu d'attendre sa prochaine manifestation. La malheureuse fille du vieil ami que je perdis quelques semaines après toi m'en fournit le premier indice privé, que sa réserve personnelle rendait plus touchant et plus décisif, et qui fut, hélas ! trop voisin de sa fin prématurée, si tristement semblable à la tienne. D'équivalents témoignages se sont beaucoup multipliés, depuis notre dernière solennité, chez la plupart des dames positivistes, soit sous la forme négative, par leur antipathie envers ton indigne rivale, soit même d'après des sympathies plus directes et plus pures. En complétant ma dédicace, l'heuieuse reproduction de ta touchante Lucie va bientôt procurer un caractère mieux déterminé à ces hommages féminins. Ton sexe se glorifiera de cette représentation personnelle dans la plus forte des constructions philosophiques. Seul il sentira dignement combien je te dois davantage que Dante ne dut à sa Béatrice.
Mais ces tendances privées seront surtout consolidées et développées par la haute impulsion publique qui va graduellement éma ner de la situation occidentale. Quand la révolution prolétaire se trouvera mieux caractérisée, elle ne tardera point à faire aussi surgir la révolution féminine, qui en est naturellement inséparable, et que le moyen âge nous a pareillement léguée. Aiïranchir ton sexe du travail extérieur, c'est-à-dire de la misère et de la prostitution, constitue la condition principale, quoique latente jusqu'ici, d'une digne incorporation du peuple à la société moderne. Dès que cette intime connexité sera suffisamment dévoilée, les femmes prendront enfin une part décisive à la révolution occidentale, qui ne saurait se terminer sans leur digne coopération. C'est alors, ma Clotilde, que ton saint nom deviendra vraiment populaire, pour personnifier, chez tous les occidentaux, le meilleur type de l'avenir féminin. Ta spéciale invocation guidera les âmes tendres vers une régénération caractérisée surtout parla véritable
émancipation de ton sexe, si purement pressentie dans ton unique publication. Quoique les femmes cultivées puissent sincèrement t'honorer. c'est des mères et des épouses prolétaires que doit résulter ta principale appréciation. Nous en avons déjà le plus touchant indice, d'après le culte inaltérable que t'a cordialement voué notre incomparable Sophie. C'est seulement de sa classe que tu recevras une adoration exempte de toute rivalité indirecte, et pleinement caractérisée par une tendre vénération.
Je devais insister aujourd'hui sur la nouvelle physionomie que l'ensemble de ton saint culte reçoit de ce concours normal entre ma propre gratitude et les sympathies publiques qui peuvent être déjà constatées ou prévues. Après cette indication exceptionnelle, je vais accomplir l'exposition annuelle que j'ai heureusement instituée envers mon juge suprême.
Pour que ce fidèle récit suive exactement l'ordre des temps, j'y dois d'abord indiquer, en Juin dernier, la loyale rectification d'une opinion trop sévère que je venais de t'exprimer sur la jeune adepte que je t'avais signalée l'année précédente. En recevant ses plus intimes confidences, à titre spécial de confession positiviste, j'ai heureusement constaté que mes premières espérances pouvaient essentiellement subsister. Non seulement sa vanité artistique accepte tacitement ma juste réprobation d'un portrait manqué, mais surtout elle surmonte assez ses ha])itudes aristocratiques pour accepter dignement mes sages conseils sur la destination ouvrière de ses jeunes fils. Sa position dilficile et exceptionnelle doit d'ailleurs faire spécialement excuser ses lacunes actuelles et mieux apprécier ses elïorts sincères. J'espère que ma solennelle dédicace la poussera bientôt à manifester convenablement sa propre gratitude envers toi. Conjointement avec cette heureuse rectification, s'accomplit alors la cessation spontanée de la correspondance exceptionnelle que je t'annonçais avoir récemment accordée à l'indigne femme qui porte num iu)in. Après ciiui mois de durée, cette concession trop généreuse Unit nalureiienuMil. sans le moindre tort de ma part, d'après les vains elïorts de la cou pable pour y dépasser les limites nécessaires que mes explications stipulèrent toujours comme sa condition fondamentale. Le juste refus qu'elle s'attira bientôt au sujet d'une célébration religieuse
170 TESTAMENT IVAUr.rSTE COMTE.
acheva (réteindie une corresiJOiKlauce que ma pitié n'admit qu'à regret, et qui ne renaîtra sous aucun prétexte.
En Juillet, le second maiiage positiviste s'accomplit aussi dignement que je t'en avais donné l'espérance. Des signatuies décisives constatent maintenant la j)articipation de ton se.xe à mes actes sacerdotaux. Ta sainte impulsion étant alois devenue assez appréciable, j'ai osé, cette fois, l'invoquer ouvertement. (Chacun a senti son intime connexité avec une célébration qui me serait toujours restée impossible sans toi. l'ne telle sympathie m'est d'autant plus précieuse que mon éminent collègue y a sincèrement pris pail. malgré ses relations défavorables. Mon cœur reçut alors une autie satisfaction profonde, quand le même discouis put irrévocablement proclamei- l'adoption morale (pie je venais de t'annoncer envers notre Sophie, dont la tDUchante j)résence rendait plus décisive cette juste sol(Minit)''. Outre ces applications caracléiisti((ues, la nouvelle religion retira natui(>llement, de cette précieuse célébration, une exposition |)lus complète et plus auguste de ma récente théorie sur nos neufs sacrements sociaux, pies(|u'in connue aupaiavanl à mon |)rincipal collègue. La loi positiviste du veuvage éternel y reçut une (•(•ntirmation décisive, par la pleine acceptation publique d'un couple qui l'avait mùiement examinée, (li^ (|ui d'ahoi-d ('>mana d'une noble spontanéité po]iulaire obtint ainsi la sanction d'une sage r(''lle\ion systématif(ue. (|ui ne permet plus aucun doute sui- la généralité finale, l'n seul regret tempéra notre profonde satisfaction d'un tel pas, (|uand une juste prudence nous interdit de publier mon discours caractéristique, où des noms indispensables auraient pu compromettre l'existence officielle d'un digne père. Mais cette réserve, trop motivée par la rétrogradation légale, donnait aussi plus de i)rix à la noble assistance de ce chef de famille, qui ne craignit point de ji>indre sa signature à celles de la mère et de la jeune so'ui- de l'épouse nouvelle. En subissant dignement une telle nécessité, j'ai d'ailleurs senti combien il m'était doux de renoncer, pour ménager le repos d'autrui, à une importante satisfaction, à la fois p\iblique et piivée. Puissent ces scrupules exceptionnels ne pas s'exagérei' au point de troubler l'atfiliation religieuse du fils qui vient de naître au nouveau cou pie ! Mais après avoir assez témoigné ma sage tolérance et ma
juste réserve, j'ai dû proclamei- enfin mon refus sacerdotal envers toute concession susceptible d'altérer désormais, même par le simple silence, la pureté ou la dignité du culte positiviste.
Une précieuse visite me conduisit, le mois suivant, à expliquer ce grand progrès au digne chef de notre principal foyer écossais. Cette première entrevue lui a permis aussi d'apprécier ma liberté philosophique, en assistant à l'une de mes séances hebdomadaires. Dans ce même mois, les dissidences que je t'annonçais envers ma triste sœur s'aggravèrent assez pour me délivrer bientôt d'une fausse fraternité, désormais réduite irrévocablement à une simple suite de rares et froides informations sur les santés respectives. Ma fatale situation privée est au moins devenue nette, de tous les côtés, depuis notre dernier entretien. Notre pleine fusion et le pur dévouement de mon excellente Sophie constituent enfin mes vrais trésors moraux, dont je puis développer sans trouble l'inépuisable efficacité.
Mon exposition publique de la Religion de l'Humanité m'a conduit, en Septembre, à perfectionner le culte fondamental, surtout envers l'institution décisive des anges gardiens. Tu sais combien leur multiplicité caractérisait déjà ma propre expérience, par l'adjonction quotidienne de ma sainte mère et de ma digne fille adoptive à ta suprême adoration. Alors je systématisai cet exemple spontané, en constituant une triplesauvegardemorale, qui. émanée ainsi du passé, du présent et de l'avenir, réunit sans confusion la vénération pour les supérieurs, l'attachement entre les égaux, et la bonté envers les inférieurs. L'institution se trouvant par là complétée, j'osai y aborder le doux problème que je t'avais réservé, quant à la modification féminine d'une telle pratique. Trop confuse tant que le type restait simple, cette modification nécessaire a bientôt résulté d'une telle décomposition. J'y combine assez la conformité avec la variété, en consacrant, des deux pails, la piépondérance de l'ange maternel, et chargeant chaque sexe d'ein l)ruiiter à l'autre les deux anges complémentaii-es.
Dans le mois suivant, la paisible terminaison de mon second cours religieux me permit de faire dignement cesser la fausse position qui semblait ériger les positivistes en auxiliaires politiques de ces mêmes métaphysiciens qui furent toujours nos princi-
paiix adversaires philosophiques. .Nous avons dès lors répudié également les divers anarchistes et les purs rétrogrades. Cette clôture solennelle suscita aussi la seconde expansion de ma juste reconnaissance envei's toi. .\ccueillie comme le l'ut, trois ans avant, ma touchante explosion initiale, cette nouvelle épreuve constate la pleine liberté qu'accorde à mon cœur l'ensemble des âmes honnêtes, quoique je ne doive en user qu'avec une sage réserve. Pendant ce même mois, j'ai dû finalement rétracter les espérances prématurées que je t'exprimais sur la future transformation de mon jeune ami en mon digne successeur. L'insudisance que je t'annon(;ais dans son caractère se trouve réellement assez profonde pour lui interdire un tel avenir, malgré l'éminent concours de son cœur avec son esprit. .Je crains que cette seule lacune fondamentale ne le retienne toujours parmi les apôtres vulgaires, quoiqu'il reconnaisse loyalement son manque d'énergie et peut-être de persévérance. Mon vrai successeur reste malheureusement à surgir dans la jeunesse d'élite qui commence à m'entourer.
La clôture caractéristique de mon second cours me conduisit, au sein de notre grande famille, à ouvrir, en Novembre, une longue discussion hebdomadaire sur l'attitude finale du parti positiviste, venant dignement écarter aujourd'hui tous les partis antérieurs. Malgré la routine révolutionnaire, je pus enfin ramener tons nos vrais frères dans cette voie normale, où j'aurais, au besoin, marché seul, comme exclusivement digne de notre sainte doctrine. Ce mois s'acheva pai- la touchante solennité (jue je t'avais annoncée, et qui me fournit la première application du sceau pontifical. Les deux premiers couples positivistes s'y sont dignement combinés pour procurer au premier rejeton notre sacrement initial, sous les nombreuses sympathies des deux sexes et de tous les âges. Un siècle après le dél)ut de VEiicyrhpédir, un enfant voué librement à une complète régénération inaugure ainsi le vrai régime final, en recevant, dès sa naissance, une affiliation pleinement exempte de concessions théologiques ou même métaphysiques.
Pendant le dernier mois de cette année, où le positivisme a tant grandi, j'ai dignement accompli la principale élaboration du grand
CONFESSIONS ANNUELLES. lui
ouvrage que je l'ai dédié. Malgré les entraves exceptionnelles qu'éprouvait encore la publication du tome sacré, je repris alors le volume suivant, dont je t'avais annoncé trop tôt la continuation. Elle avait dû rester impossible tant que le perfectionnement de mon second cours exigeait des soins essentiels et assidus. Après l'avoir achevé, je repris cette grande construction sous l'heureuse impulsion de la récente solennité. Je pus ainsi écrire bientôt le principal chapitre de mon traité religieux, en fondant directement la théorie générale de la leligion. iJans cette construction décisive, je dois l'indiquer spécialement ma systématisation finale de l'institution des anges gardiens. Elle y repose sur la vraie délinition religieuse de la femme, comme médiateur naturel entre l'homme et l'Humanité, qui lui contie surtout sa providence morale.
A l'ouverture de la nouvelle année, l'ascension du positivisme s'est marquée, personnellement, par la visite plus solennelle de notre grande famille, que me conduit, depuis trois ans, mon éminent collègue. Mon récent travail m'a permis d'accueillir ces précieux hommages comme il convient au fondateur reconnu de la vraie religion. Un seul complément manque encore à cette noble récompense annuelle d'une vie dévouée : c'est d'y voir ton saint nom dignement joint au mien. Mais l'éclatante justice que va te procurer le volume décisif me fera, j'espère, obtenir bientôt une telle satisfaction.
Un nouveau symptôme m'a confirmé, en Février, le progrès social du positivisme, par l'adhésion plus vive et plus complète qu'il inspire maintenant an digne patron olliciel de mon cours hebdomadaire. Depuis vingt cinq ans, son zèle vraiment civique suit assidûment mon essor philosophique, comme seule issue de l'anarchie occidentale. Pendant ce troisième entretien annuel, il m'a directement encouragé à saisir ouvertement la conduite systémati(|ue de notre situation républicaine, au nom simultané de l'ordre et du progrès, i^a prochaine dissolution de ses liens olficiels lui permettra, j'espère, la libre expansion de ses convictions positivistes, qui déjà nous ont tant servi, quoique trop indirectement, (^ette importante entrevue a été suivie de ma généreuse résolution sur la lecture hebdomadaire du chapitre fondamental
174 TESTAMENT D'AU(iUSTE COMTE.
que je venais d'achever. Pendant six semaines, cette communication inédite a profondément édifié tous nos frères sur la perfection systématique de ma construction religieuse, dont l'opportunité complète s'est ainsi dévoilée nettement aux plus rebelles. J'ai surtout été touché de la scrupuleuse attention qu'y a porté jusqu'au bout l'éminent collègue le mieux disposé à bien comprendre, et même à utiliser dignement, cette fondation décisive, tant consolidée par une telle sympathie.
Le mois suivant a spécialement multiplié nos précieuses acquisitions. Je l'ai noblement ouvert en publiant spontanément le tableau cérébral qui suivit ma grande dédicace, et dont la divulgation orale résulta, l'an deri\ier, de ma sainte effusion. Une abnégation simultanée à complété ma solennelle renonciation à tout profit littéraire, en autorisant à vendre séparément chaque volume de mon traité religieux.
Bientôt après, un heureux expédient m'a permis enfin d'apprécier et de proclamer toute la valeur, mentale et morale, d'un éminent (îènois, dont le mérite positiviste restait jusqu'alors dissimulé par sa modeste correspondance, trop conforme à une fausse situation. Au milieu decemoismémorable,mesdouloureuxsouvenirsannuels de la longue agonie ont inopinément éprouvé la plus heureuse diveision. d'après le succès inespéié de mes derniers sacrifices. Sous cette impulsion, un jeune positiviste a noblement offert sa moilique gaiantie territoriale envers tous les frais typographiques du volume qui languissait manuscrit depuis un an. Ce généreux élan a levé aussitôt ces tristes entraves, et la publication du tome sacré a été formellement promise pour la fin du trimestre suivant. L'activité soutenue du digne typographe ne me laisse aucun doute sur la réalisation d'un tel engagement. Avant la fin de Mars, j'avais le bonheur de lire imprimée la grande préface que je venais d'écrire pour motiver convenablement ma chère dédicace. En même temps, j"ai dignement annoncé cette issue décisive dans ma seconde circulaire annuelle aux sincères coopérateurs du subside, encore insuffisant, qui bientôt protégera complètement mon existence matérielle.
Mon cinquième retour du fatal anniversaire a été ensuite marqué doublement par une diversion très opportune. Le jour douloureux,
CONFESSIONS ANNUELLES. ITo
à l'heure même de la catastiophe.je lisais en épreuve l'incompalable dédicace dont j'avais tant attendu la digne publication ! Dès le lendemain, la solennelle ouverture de mon troisième cours religieux, en conliimant d'ailleuis l'attitude politique des vrais positivistes, m'a peiniis de t'adiesser convenablement un nouvel hommage public, pleinement approuvé par un auditoire notablement accru. Cette allluence inespérée, qui s'est ensuite toujours soutenue, augmentera la portée des saintes elîusions dont je dois cesser de restieindre le juste essor. L'ne seule contradiction, secrètement émanée de ton indigne rivale, m'a finalement conduit, au prix d'une grave secousse, à expliquer l'ensemble de notre fatalité domestique, au sein de la Société Positiviste, pendant les deux séances exceptionnelles des 16 et 23 Avril. Mais cette indispensable exposition, que je me félicite de n'avoir aucunement provoquée, a bientôt acquis une importance décisive par son heu reuse réaction sur mon éminent collègue, alors absent naturellement. Sa lettre admirable, d'où j'ai ci-dessus extrait sa ratification spéciale envers toi, ne me demandait, pour la coupable, qu'un magnanime silence, auquel je serais spontanément disposé quand même ta sainte adoration ne dissiperait pastoute amertume privée. Ainsi forcé de lui reproduire par écrit mon explication orale, j'ai fait une réponse caractéristique, ultérieurement susceptible d'une pleine publicité, et qui m'épargnera tout autre retour sur mon (loulouieux passé. Cet irrépiochable dénoùment complétera son intimité avec moi, en lui dévoilant enfin la malheureuse que ma réserve trop généreuse avait jusqu'alors ménagée, pour lui conserver un tel appui. D'ailleurs, cette crise a aussi déterminé mon attitude finale envers la prétendue épouse, à laquelle j'ai dû alors renvoyer sans l'ouvrir une lettre qui ne peut plus être suivie d'aucune autre. Ces punitions spontanées de ses coupables menées me délivrent même de sa présence alîectée à mes séances hebdomadaires, d'où ta formelle invocation l'a désormais exclue.
Le mois de Mai vient de me procurer la pleine connaissance d'une extension décisive du positivisme parmi les anglo américains. Plus clairvoyants que dans la métropole, d'après une situation moins équivoque, les vrais hommes d'État ne voient là aucune
autre protection systématiquecontied'aiRlaeieux niveleurs. qu'auciine force matérielle ne saurait y contenir maintenant.
Invoquée là pour l'ordre plus ardemment qu'elle ne l'est ici pour le progrès, la nouvelle religion y propagera bientôt ton culte occidental. Mon volume sacré, impatiemment attendu dans ce nouveau milieu, t'y fera spécialement bénir des femmes qui sentent le mieux les ravages moraux du matérialisme industriel et scientifique. Dans ce même mois, un de nos jeunes frères m'a dignement lévélé un mérite exceptionnel, d'après l'admirable résolution (jui l'érigé, sur un obscur (Jomaine. en type éminent du positiviste pratir|ue. En le félicitant solennellement, je l'ai spécialement invité à compléter son sage dévouement par un noble mariage ave(; une digne paysanne, même pauvre et illettrée. Sa modeste réponse provisoire m'annonce une prochaine confession générale, et déjà me laisse espérer qu'il sent la portée d'un tel conseil. Je recueille ainsi le meilleur finit social de ma longue abnégation, qui m'a fait librement avouer comme chef spirituel par des âmes de cette trempe. Ces douces satisfactions se sont beaucoup multipliées depuis ma précédente elfusion. Le Midi et le Nord ont vu récemment surgir de jeunes positivistes d'élite, tous disposés à comprendre et à propager ton culte. Tous sont dignes aussi de coopérera l'importante fonction périodique dont tu devais devenir un organe essentiel, et qui seule manque encore à l'organisation fondamentale de notre influence intellectuelle et sociale sur le milieu occidental.
Cette naïve exposition annuelle de mes progrès théoriques et pratiques depuis notre dernière solennité n'a jamais besoin d'être complétée par un compte distinct des sentiments qui ont inspiré mes pensées et dirigé ma conduite. Ils te sont trop connus pour exiger aucune explication spéciale : je dois seulement t'assur-er, en général, qu'ils se rapportent de plus en plus à toi.
Mon avant dernier hommage annuel célébrait directement ton irrévocable incorporation au vrai Grand-Etre. Tous mes pas ultérieurs, surtout quant à l'intime solidarité que tu produisis entre ma vie privée et ma vie publique, t'ont davantage érigée en centre habituel de toute mon existence. Si Béatrice devint pour Dante la personnification de la sagesse, tu dois me représenter encore
mieux rÈtre-Suprèiiie dont tu fais dij2:neiuent partie. Le principe général de cette symbolisation normale est déjà publiquement admis comme systématiquement indispensable au culte positif. Or, ma prochaine publication justifiera pleinement, chez tous les cœurs d'élite, l'application spéciale que je dus t'en faire. En devenant ouvertement ma providence morale, tu seras bientôt adorée aussi par tous ceux qui sentiront les bienfaits de ta sainte impulsion. Dans ma réponse exceptionnelle à mon émineiit collègue, j'ai osé lui faire personnellement entrevoir une telle réaction, naturellement réservée d'abord à celui ({ui utilise le mieux l'essor religieux du positivisme. Son admirable loyauté m'assure que, malgré ses relations défavorables, il accomplira noblement ce devoir aussitôt qu'il l'aura reconnu. Non seulement ton nom se trouve déjà lié définitivement au mien, mais c'est par ton digne culte, même public, que ma vie objective obtiendra bientôt la juste récompense de mes longs services et la meilleure annonce de ma glorification finale. Si l'ingratitude de ton frère ne me privait pas de ton saint portrait, il fournirait peut-être le type de l'Humanité sur notre bannière occidentale. J'espère même que ce coupable obstacle n'arrêtera point la propagation de ton image dans les emblèmes positivistes.
Le prochain essor de la sociolatrie déterminera naturellement un rappiochement sacré entre toutes les femmes personnellement dignes d'une adoration publique. Alors ta vie subjective s'uiiiia spécialement à celle de Béatrice, d'après l'analogie réelle des offices et des hommages, trop conforme, hélas ! à celle des fatalités objectives. Ma croissante admiration journalière pour le plus grand des poètes ne serait ainsi qu'un secret pressentiment d'une juste similitude de consécration entre nos anges respectifs. L'incomparable composition qui termina léellement l'état théologique sera linalement rapprochée de celle qui fonde l'état positif, quand les cinq siècles révolutionnaires qui nous séparent auront été convenablement appréciés. Mais cette liaison intellectuelle doit être aujourd'hui devancée par l'union morale des deux anges ([ui présidèrent aux deux principales constructions modernes. Leur douce connexité m'est déjà devenue tellement familière que j'ai pleinement incorporé à ton culte le bel hymne que mon incom-
I7S TESTA^ÏENT D'Arr.rSTE COMTE.
paiiible précurseur adi-essail à la suave déesse des occidentaux en leiininant sa sublime épopée. Peut être son cœur, encore mieux émancipé que son esprit, osait-il aussi l'appliquer secrètement à sa Béatrice. Si l'un de mes plus éminents disciples parvient, comme je l'espère, à compléter ce chant sacré en y adaptant une digne musique, il deviendra bientôt un heureux ornement du culte positiviste, tant privé que public, comme pouvant également convenir à la Femme et à l'Humanité.
En achevant ma septième S.'linte-(^lotilde à la même date précise que je t'envoyai la première, je sens mieux la profonde transformation qu'a subie ton saint culte pendant ces six années d'une pratique assidue. Désormais, tu ne seras plus seulement mon éternelle compagne. Ea pi-ochaine réaction des hommages publics me fera surtout adorer en loi ma principale patronne. Sans que l'attachement puisse jamais diminuer, la vénéiation prévaudra de plus en plus. Ma chaste tendresse ressemblera davantage à celle du païen qui se sentait aimé d'une déesse. (]ar, mon culte honorera spécialement la supériorité (|ue je te reconnais pour tous les attributs que ma propre religion proclame prépondérants. Trop entravé par la vie objective, leur saint ascendant se développe irrévocablement dans l'existence subjective. C'est surtout à moi qu'il appartient de le sentir et de l'adorer ; puisque la principale fonction normale du sacerdoce positif consiste à recorrnaîtreet à proclamer le vrai mérite au milieu de tous les obstacles que suscitent la forlune, la situation, et nrèmeréducatiorr.. Je ne serais point un digne pontife de l'Humanité si je n'étais pas profondément convaincu de mon infériorité morale envers toi. C'est donc à m'efforcer de te ressembler que je dois m'attacher de plus en plus. Sans cesser d'être ma véritable épouse, tu deviendras surtout ma sainte patronne, et la source croissante de mes meilleurs progrès, à mesure que je combinerai mieux les deux éléments de l'heureuse devise que je te fis agréer.
Amour et respect éternels,
Sagrnda es ya mi passion. Vivre pour autrui
lu dirinizô la muerle. A r ' G l' s T E C O M T K,