‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 9 sur 112 · NEUVIÈME ADDITION · texte numérisé non relu

NEUVIÈME ADDITION

Le Lundi 19 Cliarit-magne 69 (G juillet 18ô7).

En expliquant, dans la section E de ce testament, la manière de disposeï- des divers objets trouvés chez moi lors de mon décès, j'ai négligé de spécifier ce qui concerne l'argent comptant, billets de banque ou toutes autres râleurs quelconques. Je dois ici déclarer que je lègue ces diveises sommes à mon incomparable tille adoptive, quel que soit leur taux total. Mais, si cet ensemble excède le remboursement spécial qui concerne Sophie et son mari, ce remboursement s'accomplira sur ces fonds : mes disciples seront ainsi dispensés d'acquitter collectivement cette dette privée ; et le legs de ma fille adoptive restera seulement augmenté de l'excédent quelconque.

DIXIÈME ADDITION, Le

ADDITION SECRETE

AU TESTAMENT D'AUGUSTE CdM

Cette enveloppe, scellée de mes trois cachets usuels, ne doit jamais être ouverte que par mes exécuteurs testamentaires et seulement après ma mort. Elle renferme l'explication du mystère domestique annoncé dans la deuxième addition ii mon testament. Je maudis quiconque, sans mission de moi, tenterait de pénétrer un secret de famille, qui, selon toute v/'aisemblance, restera toujours ignoré.

Paris, le 7 Aristote 68 (3 mars 1856).

Auguste COMTE.

10, l'ue Munsicur-lo-l'i-iiico.

ADDITION SECRÈTE

Al TKSTAMEM I) AIGISTK CdMTK

Paris. 1p lundi 7 Aristotc 68 [-i mars ISôGi.

Cette déclaration ne doit jamais être lue que par mes exécuteurs testamentaiies et seulement apiès ma mort. .l'v vais expliquer' le fatal secret annoncé dans ravant-dernier alinéa de la 2""' addition à mon testament. Si je survis à mon indij^ne épouse, je détruir-ai cette pièce et le honteux mystère restera toujours ignoré, giàce à la scrupuleuse discrétion de mon unique dépositaire.

La malheureuse que j'épousai le 19 Février 182o à la 4^' Mairie de Paris naquit en Juillet 1802 à Chàtillon-sur-Seine d'un comédien et d'une comédienne de province, qui ne fuient jamais mariés et se séparèrent hientôt. Elle passa sa première enfance à Paris, chez sa gi'and'mèr-e maternelle, épouse d'un honnête tailleur et qui paraît avoir été toujours une digne femme, quoique je ne l'aie point connue, parce qu'elle mourut en 1819. Cette dame, devenue veuve en I81.'l fut hientôt incapable de garder sa petite fille, dès lois laissée à sa propre mère. Non moins dépourvue de principes que de sentiments, celle ci totalement dépravée n'éleva sa fille que pour en vendre la virginité qu'on n'aur-ait pas, dit elle, à moins de mille écus.Son esprit étant aussi frivole que son cœui' était vil, elle diessa cette enfant, trop disposée par sa propre sécheresse, à ne considér^er les hommes que comme des

objets d'exploitation, qu'une jolie femme devait toujours mouvoir suivant ses caprices.

Ma première rencontre avec cette jeune personne se fit d'une manière trop caractéristique le 3 Mai 1821 jour de fête officielle pour le baptême du duc de Bordeaux. C/êtait au Palais-Royal dans les fameuses Galnics de bois, qui furent démolies sept ans après et remplacées par la grande galerie vitrée, dite d'Orléans. Elles consistaient en deux basses galeries parallèles que séparait une rangée de boutiques, ordinairement louées à des libraires et à des modistes. Depuis mon arrivée à Paris en Octobre 1814, je les avais toujours vues le soir, surtout la plus rapprochée du jai-din. encombrées d'oisifs qui s'y promenaient à l'abri du froid et parmi lesquels ciiculaient beaucoup de filles publiques pour y trouver des chalands, qu'elles conduisaient, au moindre signe, dans l'une des nombreuses maisons que le voisinage offrait à leur trafic. Tel fut le milieu qui me fournit une épouse ! Après l'avoir suivie là cette fois, j'allai souvent passer la nuit chez elle, rue St-Honoré, vis à vis le cloître, quand mes finances me le permettaient. Quoique n'ayant pas encore accompli sa dix-neuvième année, elle était alors inscrite depuis deux ans à la police parce qu'elle fut bientôt abandonnée du jeune avocat à qui sa mère la vendit, M. Cerclet, moit en 1847 je crois, secrétaire de la présidence de la Chambre des députés et rédacteur en chef du h'odncteur en 1825.

Six mois après ma fatale rencontre, cet homme revint auprès d'elle, et je cessai de la voir. .Je la revis, au bout d'un an, par accident, dans un cabinet de lecture qu'il avait acheté pour elle, au boulevard du Temple. De là résultèrent pendant l'année 1823 de nouvelles entrevues, mais peu fréquentes et toujours en public, sans relations sexuelles. Au déjjut de 1824, elle vendit sa librairie avec le projet de reprendre sa première profession quand le produit de cette vente serait épuisé. (>e fut alors qu'elle m'attira chez elle, rue de Tracy, sous prétexte de leçons d'algèbre propres à lui faire mieux apprendre la tenue des livres.

Dès nos premiers contacts, elle m'avait souvent parlé de mariage, quoiqu'on paraissant plaisanter, conjointement avec une amie de pareille profession, dont le cœur était supérieur au sien. J'avais

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ncciieilli ces propos sur le même ton. sans prévoir la prochaine réalisation que leur préparaient ces dangereuses plaisanteries envers un lien qui ne devrait jamais devenir l'objet d'allusions frivoles. En Mars 1824, elle vint me proposer de vivre maritalement comme préambule conjugal, ce qui commença le mois suivant. Quand elle s'y résolut, elle venait de perdre l'espoir d'entrer, sous le nom de dame de comptoir, mais à titre de concubine, chez le directeur d'un bazar qui surgissait au Palais- Royal. A ses yeux, elle n'avait d'autre alternative, à cet égard, que de retourner aux Galeries de bois ou de cohabiter avec moi, qui fus ainsi conduit à mes premiers emprunts pour nous installer rue de l'Oratoire vis-à-vis le temple protestant.

Notre cohabitation me fit bientôt prendre au sérieux des projets de mariage qui ne m'avaient jusqu'alors semblé qu'un aliment de la conversation. Je me crus moralement engagé par suite d'une confiance qui n'était qu'apparente et je fis à mon père une demande qu'il refusa justement. Outre que j'étais trop dépouillé des préjugés les mieux institués, sans les avoir encore reconstruits, quoique mon opuscule fondamental eût déjà surgi, ma vocation philosophique me faisait dès lors sentir le besoin d'une intime aiîection propre à compenser les lacunes involontaires de mon éducation morale. Me croyant incapable, faute d'agréments et de beauté, de jamais plaire aux femmes, je voulus ainsi m'en attacher une par un sacrifice exceptionnel. Ce généreux calcul eût probablement réussi sur toute autre àme que mon dévouement aurait tiré d'une telle carrière. Après dix mois de cohabitation, je fus ainsi conduit à réaliser, dans le même domicile. le fatal mariage auquel mon père avait légalement cessé de résister, malgré ses invincibles répugnances, quand il me vit prêt aux sommations juridiques, l'n ollicier de paix, co-témoin pour l'indigne épouse avec M. (ÀMclet. obtint sa radiation totale de l'infâme registie où ma mère ne put letrouver sa trace en IS2(>. pendant ma crise cérébrale, malgré les informations qu'elle avait spécialement reçues à cet égard.

Radicalement incapable de reconnaissance, l'indigne épouse osa toujours nier qu'elle m'eût, dans ce mariage, aucune obligation. Elle fut inépuisable en sophismes pour piouver que je ne

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l'avais pas tirée de la situation où je la trouvai d'abord et qu'elle allait reprendre sans cette issue. C'est ainsi qu'elle n'a jamais avoué sa profonde participation à l'avènement de ma crise cérébrale afin de faire mieux valoir sa conduite pendant les huit mois de mon incarcération médicale, seule phase honorable de toute sa vie.

Son ingratitude fut la principale source de ses désordres et de mes malheurs pendant dix-sept ans d'une existence conjugale qui chez une femme convenablement organisée et dignement élevée pouvait entièrement réparer la carrière initiale même aux yeux bien informés. L'indigne épouse attribua mon dévouement à ma faiblesse et commença ses turpitudes en voulant bientôt m'imposer les visites de M. Cerclet, ce qui suscita sa première séparation, immédiatement suivie de mon explosion cérébrale, quatorze mois après le fatal mariage.

Pendant les premières années de notre union, cette femme habituée à l'aisance facilement obtenue, se montrait, sans scrupule, disposée à reprendre son métier primitif, aussitôt que nous éprouvions des embai-ras pécuniaires. Ouoi(|ue mes anciennes habitudes ne fussent pas assez surmontées alors par les principes que j'avais déjà construits, mes sentiments formaient une invincible barrièie contre ses honteux expédients qu'elle a peut être pratiqués secrètement. Elle osa cependant me proposer, pour la dernière fois, d'accueillir un riche galant vers la fin de 1(S29, quand je venais d'accomplir chez moi, mon cours décisif de philosophie positive, quatre ans avant que la petite vérole l'eût défigurée.

Après avoir lu ce pénible récit, mes exécuteurs testamentaires sentiront qu'ils n'en doivent faire aucun usage qur si les circonstances Vexiqeaient pour défendre ma mémoire et l'honneur des miens. Je n'ai pu me résoudre à l'écrire qu'afin d'assurer l'efficacité de ma confidence du 14 Janvier dernier et surtout de garantir ma digne fille adoptive contre les calomnies que ce devoir lui susciterait chez des ennemis qui se sont déjà montrés exempts des scrupules les plus respectés. En considérant jusqu'où je fus entraîné dans ma jeunesse, mes treize lecteurs reconnaîtront que. quoique l'avènement du Positivisme ne permette plus

ADDITION SKCKETK. .% t^

des abei-rations aussi complètes, ils doiveiit, par dessus tout, assurer à leurs enfants les principes nioiaux et la culture alîective dont le londateui' de la Keligion univeiselle lesta longtemps dépouivu malgré sa vénérable mère.

Auguste COMTE.

10, rue Mûnsi(Hir-le-Priiice.

PIÈGES Jl SÏIFICATIVES

ANNEXEES

U TESTAMENT DVIGISTE COMTE

LETTRE REÇUE LE VENDREDI SOIR, 8 JANVIER 18 'l 7.

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