‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 10 sur 112 · MADAME COMTE V SON MVIU · texte numérisé non relu

MADAME COMTE V SON MVIU

8 Janvier 1817.

Au mois de septembie detnier, ne pouvant pas écrire, j'ai fait prier M. Lenoir de vous dire que j'étais malade depuis longtemps, avec garde jour et nuit. Enfin que j'avais eu et avais encore à supporter des dépenses bien au-dessus de ma position.

11 n'entrait pas dans ma pensée de vous demander aucun excédent de pension. Mais j'aurais eu besoin de ne pas éprouver de retard. Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis cette époque.

Je ne suis pas dans le commerce, je ne fais i»as valoir d'argent, je n'ai donc pas besoin de trois mois d'avance. Mais il m'est bien nécessaire de recevoir chaque mois régulièrement. J'ai refusé de l'argent, je n'en ai jamais demandé. Je vous assure qu'il m'en coûte beaucoup d'avoir à vous écrire à ce sujet. Tant que j'ai pu

as TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

attendre je l'ai fait, mais ce mois est le 4'"('. Je flois. et pour m'achever voici l'époque du loyer.

Quand j'ai quitté la maison depuis plusieuis années, il ne se passait pas quinze jours sans que vous me dissiez de vous débarrasser, etc., enfin je vous ai laissé puisque vous le vouliez. Si vos revenus ne vous permettent pas de me soutenir au dehors, je lentrerai. Je n'ai point d'autres ressources que celles qui me \ iennent de vous, je ne puis m'en passeï- et je ne puis faire de dettes, ne poss(''danl rien, cette vie me seiail insupportable.

Je ne sors pas excepté pour aller chez M. Litlré. Vous pouvez remettre chez lui, si \ous n'y trouvez pas d'objection, (l'est pour moi la meilleuic \iii(' afin de receveur aussiliM que vous aurez ICI ni s ou env(iy(''.

Si j'avais pu |»r(»lniinoi- (('(le situation je l'aurais fait, car je suis l)ien, l)i(Mi j)einée.

(]. CoMTi:.

Réponse le surlendemain, dont copie conforme.

(Copie conforme.)

A MVDVME COMTE.

M A n AME,

Un fatal mariage, seule faute capitale de toute ma vie, m'impose enveis vous des devoiis spéciaux, que j'ose dire avoir toujours remplis sciupuleusement. U'ensemble de votre conduite depuis vingt-deux ans les a finalement léduits à de sim})les obligations pécuniaires, au sujet desquelles je suis certain de ne mériter aucun reproche. Quoique la pension que je vous accordai, lors de notre irrévocable séparation, fût évidemment exagérée pour ma position, j'ai été fort iieiné quand la persécution matérielle (|U(' je subis maintenant m'a forcé d'en suppriuuM- le tiers. Jusqu'ici chaque trimestre, à l'un ou à l'autre taux, vous a été assez exactement payé d'avance pour que vous deviez regar-der le retard

actuel comme résulté d'insurmontables embarras passag:ers. dont je gémis surtout à cause de leur réaction sur vous. Tout cela ne vient que d'un délai exceptionnel dans les payements mensuels de M. La ville ; je ne pense pas que vous y puissiez craindre sérieusement la moindre indilïérence ou négligence de ma part au sujet d'une aussi grave obligation. L'e.xpérience de douze années antérieures m'assure d'ailleurs que cette rentrée périodique reprendra bientôt son cours ordinaire : ce qui me permettra de vous envoyer immédiatement le dernier trimestre de 1846.

Quoique les ressources que je me suis créées pour attendre le rétablissement de ma position polytechnique paraissent devoir prochainement devenir sutïisantes, je serai pourtant forcé, sans doute, pendant quelques autres trimestres, de ne pas vous satisfaire d'avance, comme je le faisais toujours avant cette crise : mais je tiens à reprendre cet usage, aussitôt que ma situation le comportera. Au reste, je ne saurais croire que. après avoir exactement reçu, pendant trois ans et demi, une pension annuelle de trois mille francs, qui n'est réduite à deux mille que depuis un an. vous n'ayez pas ainsi opéré des économies capables de vous faire supporter quelques retards prévus et même annoncés.

Une rupture, définitive quoique récente, m'empêche de conserver, pour mes envois d'argent, l'ancienne entremise de M. Lenoir. malgré son olîre de la continuer. Je la trouve, à tous égards, avantageusement remplacée par celle de M. Littré. si. comme vous me l'indiquez, il accepte réellement cette mission liimes- Irielle, que. dans ce cas. j'utiliserais dès la prochaine occasion. suivant la foime que vous désirez. Mais ne comptez pas que ce nouveau mode puisse aucunement vous dispenser des reçus accoutumés, auxquels je ne cesserai jamais de tenir beaucoup. Tout renouvellement des étranges diUicultés qu'ils éprouvèrent pendant les deux premières années de notre situation finale, n'aboutirait qu'à me faire aussitôt changer le moyen de transmission, en vous envoyant dès lors un simple commissionnaire, qui ne pourrait rien livrer sans quittance.

L'évidente mauvaise foi avec laquelle vous e.\pliqu(V. votre abandon définitif du toit conjugal, suliirait pour m'interdireà ce sujet toute vaine discussion, quand même je n'aurais pas, depuis

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quatre ans. ii révocablement clos ces débats sans issue. Pensez ou parlez à cet égard comme il vous plaira, en m'attribuant tous les torts (|ue vous voudrez : mais soyez bien convaincue que la situation est iriévocable, et que je ne vous reverrai jamais. Longtemps vous m'avez assez méconnu pour rapporter à la faiblesse du caractère un excès d'indulgence et de longanimité qui tenait surtout à la bonté du ca-ur : l'expérience a dû maintenant vous apprendre {|ue. si ma volonté est souveid un jk-u leide à se former, elle devient linatemenl inflexible.

Après (pie vous m'eûtes (piitlt'. |)()nr la lioisième fois séi-ieuse, en mai ISIJS. (|uaiul je consenlis à vous laisser rentrer sans toutefois vous en avilir aucunement sollicitée, je vous aveilis formellemeul (|ue la (|iialrième séparation serait éternelle. Je vous ai ensiiile répété souveid ce lo.vjd avis; et. pendant les dei-niers mois (le voire s(\jour. jus(|u';i j'époipie décisive d'Aoùl ISI-i. je vous ai prodigué à cet égard les remontrances et les annonces (|ue mon devoir exigeait. Si votie sol orgueil vous a d'abord fait cioire que je ne pourrais jamais me passer de vous, l'exjtérience a dû bientôt vous détromper. Trois mois après votre dépaiL, j'avais déjà laissé voir ma finale situation dmnestique pres(|u'aussi publiquement qu'aujourd'hui.

(Juan! à voire inconcevable menace actuelle de rentrer malgré moi par nécessité financière, prenez-y garde. Madame ; toute tentative semblalde ne pourrait qire vous devenir très funeste. J'aime beaucoup la paix, mais sans craindre la guerre d'aucune espèce. Nulle détresse pécuniaire ne me déterminera janrais à surmonter une trop juste antipathie, (|ue le temps et la réflexion aggravent de plus en plus, en me faisant mieux apprécier l'ensemble de vos toits envers moi. La paix est à la fois mon seul bien domestique, la base même de ma santé, et la condition indispeivsable d'un bon emploi philosophique du peu d'années énergiques (|ui nre lestent encore i)our ma haute mission sociale. Depuis (|iiatre ans et demi ([ue j'en jouis enfin, je l'ai tellement appréciée (jue jesuis très décidé à me l'assurer jiar tous les moyens légitinres. 11 est impossible ([ue vous regardiez votre leutrée comme vous étant encore facultative, et indépendante d'un assentiment que je n'y donnerai jamais. Afin de mieux prévenir d'inutiles efforts, je

vous avertis cependaiil. une seule fois pour toutes, que. si vous faisiez à cette tin une tentative réelle, je formerais aussitôt une demande légale en séparation de corps.

\oUe m a ri A i: c. u s t e C 0 .M T 1". .

Dinianclie 10 Janvier 1817.

Tenant beaucoup à ne vous laisser aucune illusion sur la possibilité de me revoir jamais, je dois saisir l'occasion très naturelieque vousm'olfrez aujourd'hui pour vous faire convenablement une lévélation décisive, que M. Lenoir s'était déjà chargé de vous expliquer en Juillet dernier-, quoique sa faiblesse inouïe l'ait empêché de rem])lir cet office volontaire.

Personne ne sait autant que vous combien ma vraie situation domestique eût autorisé, depuis longtemps, une affection exceptionnelle. Mais je suis ici dispensé d'invoquer aucunement ces malheureux droits. Le simple rapprochement de quelques dates irrécusables mettrait ma conduite au-dessus de toute atteinte, quand même le noble lien dont je dois vous instruire n'aurait pas conseivé jusqu'au bout la parfaite pureté dont je me sentirai toujours heureux et fier.

Deux ans après notre séparation, je vis, pour la première fois, chez ses parents, en octobre 1844, une jeune dame, aussi irréprochable que charmante, qui excita d'abord ma sympathie spéciale par une destinée domestique trop analogue à la mienne, quoique plus funeste encore et plus injuste. Avec un esprit non moins distingué que le vôtre, elle vous surpassait infiniment par le cœui-. La veitueuse passion que j'eus le bonheur de concevoir graduellemeid pour elle constituera toujours la principale phase de ma vie iidime. Pendant une année sans pareille, la profonde révolution moiale que pouvait seul produite en moi un tel ascendant a heureusement réagi sur l'ensemble de ma nouvelle élaboration philosophiipie, en faisant ressortir, d'une manière plus nette et plus décisive, le viai caractère sentimental du positivisme. Quoique plus jeunequevousdedouze ans. mon angéliqueClotilde m'accorda bientôt la réciprocité d'alToclion que je n'avais jamais pu obtenir de vous. Mais, après avoir ainsi entrevu une sainte félicité, je n'ai pas. tardé à sentir, le plus douloureusement possible, combien je

suis à jamais voué au malheur privé. A l'entrée du printemps dernier, j'ai vu succomber cette noble et tendre victime, malgré mes soins les plus soutenus, assistés par l'actif dévouement qui, pendant dix-huit nuits consécutives, retint mon excellente Sophie auprès de celle dont l'âme était assez grande pour oser traiter en sœur cette éminente domestique.

Telle fut. Madame, ma seule épouse véritable, celle qui, dans l'unique nuit que j'ai passée sous son toit, au début de son agonie, à la suite de son extrême-onction. car;ictérisait spontanément toute ma destinée intime pai' ce touchant résumé : Vous n'diu'c- jifis ni iDir rompdf/iir loiii/lnnps ! Depuis neuf mois, je n'ai pas laissé écouler une seule semaine sans aller, sur sa tombe sacrée, renouveler les solennelles promesses qui adoucirent ses derniers jours : ce culte extérieur n'est d'ailleurs que le signe d'un culte intérieur encoie plus assidu, qui durera autant que moi, parce qu'il constitue ma principale satisfaction privée. Après six mois d'incompaiables douleurs, je ne suis parvenu à reprendre dignement mon travail philosophi([ue (|u'en accomplissant la dédicace exceptionnelle promise à mon éteinelle collègue, pour motiver publi(]uement la piofonde gratitude, à la fois personnelle et sociale, que mérite sa puissante iniluence involontaire sur l'amélioration fondamentale de mon second grand ouvrage.

Vu celte inévitable publicité ultérieure, il convenait, à tous égards, Madame, que vous fussiez d'abord informée spécialement (l'une intimité qui, malgré sa courte durée, immortalisera peutêtre, à coté du mien, le nom de l'ange dont je n'ai pu préserver la vie. Quoique mon conir n'ait jamais été compris du vôtre, j'espère que vous me connaisse/, assez pour sentir que j'ai ('>|iiouvé beaucoup de jieine à vous adresser cette explication, devenue aussi indispensable à votie repos qu'au mien. L'insulllsance de ceux que j'en avais chargés depui^ longtemps m'obligeait, malgré ma juste crainte de vous afiliger, à m'en acquitter enfin moimême, en saisissant l'une de ces occasions, nécessairement de plus en plus rares, qui me déterminent à vous écriie. Ce mode, au i-este. élaii peiil-êti-e le plus digne d'un lidinnic (|iii n'a jamais craint de vivre au grand jour, et qui surtout n'a besoin ni de mystère ni d'excuse au sujet d'une alîection dont il s'honorera toujours.

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