VARIATION AUTRE SUR LE VIEUX THÈME
Zut alors! le Printemps fait de l'impressionnisme ! Vieux gamin éternel et tant banalisé, Dieu chéant en Prudhomme endémocratisé, Grand seigneur mésallié qui te prends de lyrisme, Tu veux donc te refaire une virginité ? Va donc, eh raté !...
Piochant tes complémentaires, Tu fais pleuvoir aux éventaires Des petites marchandes de fleurs, De si adorables horreurs Que le bourgeois pris de coliques Croit voir les splendeurs hérétiques De van Gogh et de Pissarro, Et recommande avec terreur.
En passant devant les boutiques Des petites marchandes de fleurs.
Sa pauvre âme à Notre Seigneur, A Notre Seigneur Bouguereaul
Tu jettes par folles brassées Les houx, feuilles de tôle et de zinc vernissées
Et peinturées au gros vert jardinier, Où mille et mille boules de corail sanglant
Eclatent, vibrent violemment; Sur ce chantier vert sombre aux mordorures vives, Tu répands tendrement les idylles plaintives Des violettes de Nice et de Meudon Avec, pour assoupir les teintes, Des violettes de Parme, aux pâleurs plus maladives
Et langoureusement éteintes De jeunes princesses, " s'en allant de la poitrine ».
Et sur ce sage et triste et paisible poème Viennent cataracter les campanules d'or — Se bousculent, s'entrechoquent, dansent et tintent — Oh ! les filles, oh ! les filles folles ! —
Dont volent les corps — Et tapageusement font avec leurs corolles De grands airs de bravoure en vieux Jaune Mineur !...
Ah ! pour assagir ces frivoles Tu fais intervenir les lilas, grandes sœurs Aux douceurs recueillies et quasi maternelles... O noble et bienveillante et pudique attitude [viride ! Des lilas à peine lilas et des lilas au blanc presque
Saveur jamais fade.
Candeur jamais rude !...
Et ces touffes De narcisses, Neiges collerettées de paillettes de soufre
DEVOIRS D ÉCOLIER I3
De partout jaillissent Et s'offrent !...
Vous, mimosas, tremblotantes flammes d'or grêles, Egrenez des arpèges rares Qui bimbulent et s'égarent Si savoureusement frêles !...
— Et là-dessus, Printemps délicieux
Tu verses à grands flots de lumière glacée
L'or clair et somptueux De ton frileux soleil de Février !...
Mais nous n'y croyons plus à ta mission d'artiste,
Pas même toi !
Pour nous, tu n'es, vois-tu, qu'un Prudhomme fumiste,
Un très nul bourgeois, Depuis qu'intronisant l'art utilitariste.
L'art selon les vœux Des anciens négociants en bouchons de carafes. Rayon à rayon, tu vends aux photographes
L'or de ton soleil vieux !...
La Lune dispersant ses blancheurs ingénues
Mène par le ciel bleu le blond troupeau des nues ;
Peu loin un violon gémit bien doucement,
On ne sait où : c'est comme une fleur entr'ouverte
Qui dégorgerait son âme anonymement
Dans un parfum qui serait un chant, essaimant
A travers la magique immensité déserte ;
Un couple chat miaule, exaspéré d'amour.
Un chien sentimental sans fin hurle à la Lune,
En vain lui vouant son cœur de chien ; et, tambour
Assourdi, tout là-bas bruit l'affreux faubourg...
Des heures d'un clocher s'égrènent une à une.
Et je fume ma pipe avec sérénité,
Humant le bon pétun à la svelte clarté
De la Lune assoupie ; et contre moi Denyse
Dans le fauteuil profond, silencieuse Assise,
Nous rêvons qu'il serait bien doux auprès de toi.
Mère, de respirer la multiforme voix, —
— Submergés ainsi dans la caresse indécise
Dont la Lune voluptueuse nous poursuit —
Respirer la mélancoliquement exquise,
La voix, la vaste voix muette de la nuit.
DEVOIRS D rCOLIER I5
Baisers d'eau, baisers verts de la Lune fluide,
Baisers d'eau, baisers verts.
Baisers vous délayant au ciel d'azur liquide Et qui vous égouttez lentement au travers, Au travers du ciel bleu presque décoloré, Eveillez, baisers d'eau, des regards somnambules Aux alignements morts de prunelles carrées.
Les mille vitreuses prunelles Des impotents monuments sans voix et sans vie, Aux froides colonnades solennelles Dont l'immense et morne place se pétrifie ;
Baisers d'eau, baisers verts, Vous éveillez, humides baisers lunaires De ce ciel d'immobile lumière funéraire Qui s'égoutte, muet, sur la terre.
Eveillez au fond de votre océan qui dort.
Lugubrement fantastique.
Une ville noyée en un sommeil de mort, Qu'illumine de loin un blême astre aquatique.
l6 TESTAMENT DE SA VIE PREMIÈRE