CHAPITRE PREMIER
core pendant les vacances et dans ma solitude. Mon imagination plaçait autour de moi ou faisait circuler sous mes ombrages ceux des élèves dont le coeur avait le plus repondu au mien, ceux-là surtout qui m'avaient confessé que mes avis les avaient détournés d'une pente fatale. *
Pour développer la philosophie de l'histoire , je sentais le besoin de me fortifier dans l'étude de la philosophie même. Quoique assez avancé dans l'âge mur, je ne l'avais encore étudiée que superficiellement et trop peu à ses véritables sources ; la révolution m'avait arrêté tout court dans l'essor d'une jeunesse paisible , studieuse , livrée aux douces rêveries, aux espérances illimitées. Depuis il m'avait fallu soutenir les épreuves de fer de la révolution , supporter les exils et une longue captivité, passer de l'enthousiasme le plus vif à tout ce que la pitié a de plus déchirant, à tout ce que l'indignation a de plus sombre. Pour obéir h ces deux sentiments qui remplissaient mon âme , j'écrivis l'histoire de cette révolution , en présence de tous ceux de ses acteurs . qu'elle avait pu épargner, et sous les verroux . même des hommes puissants que j'avais irrités 1^ et qui me montraient le Slnamari en perspective. Je viens de faire des adieux momentanés à
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l'histoire. Gibbon, dans ses Mémoires, exprime avec feu le mouvement de joie qu'il ressentit après avoir écrit la dernière ligne de son Histoire de la décadence et de la chute de Vempire romain. 11 venait de parcourir, avec un labeur immense , et souvent même avec génie, les temps les plus obscurs et les plus maudits des annales du monde. Que de déserts , que de ruines n'avait-il pas eu à franchir pour retrouver l'origine des monarchies et pour montrer comment de ces ours du Nord , de ces tigres tartares, de ces lions arabes naquirent des nations qui devaient retrouver et porter beaucoup plus loin la civilisation grecque, romaine et orientale! '
H y a peu d'années qu'une satisfaction moins exaltée, et qui ne pouvait être mêlée d'orgueil, vint me pénétrer. Je venais d'écrire la dernière ligne d'une histoire qui commence aux dernières années de Louis XIV et finit à la chute de la Restauration'. Sans avoir eu, comme Gibbon, à m'enfoncer dans l'abîme des âges, j'ai remonté comme lui h la source d'un torrent qui entraîna bien des trônes, engloutit encore plus de répu-
' Il est vrai qu'il luo reste à leniplir une grande lacune dans cet ouvrai^e historique ; j'ai écrit en ç;rande partie, mais je n'ai point encore publié l'histoire du Consulat et de l'Empire
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bliques, lit périr des millions (riiommcs, c4eva bien haut la puissance du crime , renouvela celle des vertus, donna des proportions gigantesques à la gloire militaire , produisit un grand homme qu'elle éleva sur le trône pour le jeter ensuite sur un rocher, et un grand peuple qui , après avoir perdu ses immenses conquêtes , devient plus que jamais l'un des deux rois de la civilisation.
Je n'ai connu que dans ma jeunesse ces jours si riches d'Illusions et d'espérances qui permettaient au solitaire de Lausanne un profond recueillement, et lui facilitaient un brillant coloris. La révolution marchait toujours devant moi, s'avançait par des bonds furieux, ou rétrogradait par lassitude et par épuisement, mais non sans un reste d'agitation convulsive, tandis que j'en écrivais l'histoire. C'est sous les coups de la tempête que j'en ai commencé le tableau; combien de fois mes tablettes , mes feuilles éphémères n'ont-elles pas été emportées par de nouveaux coups de ven t !
Sans être infidèle à la liberté, je n'ai point été timide envers le crime. D'un autre côté, l'on ne m'a point vu un accusateur aigre ou furieux des erreurs dont j'avais à exposer les funestes résultats. Je n'ai connu, je crois, de partialité que
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pour l'infortune; ma plus douce mission a été de consacrer d'admirables dévouements dont la gloire ne fut pas le mobile, et dont elle doit être la récompense. Si j'ai réveillé l'indignation chez mes lecteurs, je ne les ai point conduits à la misanthropie; j'ai ouvert la route, et ceux qui m'y ont suivi et surpassé , à ce que j'entends dire , n'ont pas eu à se défendre de souvenirs aussi déchirants; ils ont pu envisager d'un coup d'oeil plus calme et plus politique, des événements qui ne les ont point fait passer de prisons en prisons, de deuils en deuils, de frémissements en frémissements; mais, d'un autre côté, ils ont plus faiblement fait entendre le cri de nos souffrances. Placés à une certaine distance des événements, ils en ont développé les vastes résultats; pour moi , j'ai du examiner de plus près et condamner avec plus de force les mauvaises passions et les détestables moyens qui ont pu amener el prolonger ces terribles catastrophes. L'histoire bien présentée est le certificat de la morale. Sur de tels événements, il est bon d'entendre les témoins et ceux qui ont failli de si près en être les victimes.
Il est temps de faire trêve à cet épanchcment de satisfaction : je commence à craindre que l'on