CHAPITRE PREMIER
n'y voie la prétention d'un exegi monumentum y prétention qu'on ne peut pardonner qu'à l'audace lyrique , et surtout qu'au génie; et combien ne serait-elle pas ridicule dans un écrivain qui a touché le prix de ses loni^s travaux, plutôt en estime qu'en gloire. Mais il est bon qu'en com^raençant un essai philosophique , j'aborde mes lecteurs sans contrainte, et que je les initie au calme de ma retraite , comme à la sérénité de ma vieillesse; ils peuvent se figurer un vétéran de l'instruction publique, un professeur en vacances , confiné par ses goûts bien plus que par le sort dans les honneurs obscurs de cet utile emploi. Il me semble que d'ici je puis rendre encore mes entretiens plus intimes, avec des élèves auprès desquels j'ai fait un usage assez fréquent et quelquefois hardi du franc parler. A ceux que j'ai quittés tout à l'heure, je joins dans ma pensée ceux auxquels ma voix s'est adressée dans le long espace de trente ans. Je renoue avec eux une vieille amitié; je les aborde familièrement, soit dans les postes plus ou moins éminents auxquels plusieurs sont parvenus, soit dans la gloire où ils se sont élevés, soit dans une condition plus humble et plus lapprochée de la mienne.
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Mais voilà que ma voix aiiaiblie et par l'Aide et par une maladie qui donne des avertissements sévères , ne pourra plus se faire entendre à des élèves si chéris, et qui m'ont donné plus d'un témoignage d'une vive et candide affection. Pourquoi ne continuerais-je pas de les entretenir à l'aide de ces mêmes écrits dont ils m'ont inspiré la pensée? Qu'ils en reçoivent aujourd'hui la dédicace, commie le testament, comme le faible legs de leur vieux professeur. Mon auditoire va s'élargir : les femmes s'intéressent volontiers à ce qui a pu intéresser les jeunes gens. Je ne sais quel rigorisme, qui m'a toujours semblé un peu puritain, les avait exclues de mon cours. Je puis maintenant m'enlretenir avec les mères et les soein-s de mes élèves.
Je dois prévenir mes lecteurs, et ils peuvent voir dès les premiers chapitres que je me ménage beaucoup de liberté dans mes excursions, et un peu de fantaisie dans mes cadres. Comme j'aurai souvent recours , soit à mes impressions présentes, soit à mes souvenirs, je crains d'être accusé de laisser couler de l'égoïsme dans un ouvrage même où je fais des elforls pour le combattre. Je pouirais me retrancher derrière l'exemple de Montaigne; il a su, ce que je ne
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pourrais iairc, rendre son cgoïsme aimable, et son secret a été de le purger de toute vanité. Dans le portrait qu'il fait de lui-même, il se blesse peu , mais il est loin de se flatter. 11 se rend si peu de justice, quand il dit de la gloire : nous ne pointons y atteindre, vengeons-nous par en médire y qu'on croirait voir dans ce joli mot un artifice, une coquetterie d'un philosophe gascon. Je veux lui emprunter quelque chose de sa libre allure, si je ne puis lui emprunter la grâce et l'originalité pittoresque de son style. Mais il est sceptique et je ne le suis pas, aussi ne l'ai-je point rangé parmi les patrons de mon optimisme. Il n'y a pas pour moi un oreiller plus incommode que le doute, dès qu'il s'agit des vérités qui doivent le plus assurer notre marche dans cette vie. Les pieux et grands solitaires de Port -Royal ont interdit le moi aux auteurs, et l'ont presque frappé d'anathème. Ce rigorisme n'est plus à la mode aujourd'hui. De tout temps les poètes, mais surtout ceux de nos jours , ont été affranchis de ce scrupule , et nous y avons gagné de délicieux fragments, et ceux peut-être qui se gravent le mieux dans la mémoire. Les orateurs et les philosophes, à commencer par Cicéron, pour finir a Chateaubriand, n'ont pas connu cette pusilla-
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nimité. Au fait, le lecteur aime à connaître qui lui parle et qui s'ingère à lui donner des leçons de morale. Le grand point, c'est que le nioi ne soit pas emphatique.
Je balançais, il y a quelque temps , pour savoir si je continuerais des mémoires déjà commencés de mon humble vie , ou si je terminerais ma carrière par un ouvrage de philosophie. J'étais sûr d'agacer libraires et lecteurs par le premier, et de les trouver très-froids pour le second. Un auteur de mémoires fait toujours espérer quelque peu de scandale; on lui pardonne sa vanité en faveur de ses médisances. Le lecteur, qui n'est pas dupe , lui fait ensuite sa part à lui-même comme il l'a faite aux autres, et presque toujours on se fait estimer un peu moins en voulant se faire estimer un peu trop. Prend-on le parti de s'exécuter franchement comme l'a fait J.-J. Rousseau, en trois ou quatre endroits de ses Confessions, c'est jouer un peu le rôle d'un fakir qui amuse les passants de ses flagellations. Pour J.-J. Rousseau, il a bien pris ses précautions quand il fait sonner la trompette du jugement dernier, et défie un seul homme de dire : je fus- meilleur que cet honinie-là. Je n'aime ni tant de faste ni tant d'humilité. Quelque plaisir que je trouve à lire
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ses Confessions y elles ne m'ont jamais donné le goût d'en faire.
II est bon d'être pourvu d'une qloirc éclatante pour écrire des mémoires; on vient y épier les secrets du j^énie ou ceux d'un grand caractère, et plus d'un jeune Prométhée espère y dérober h; feu du ciel. Que voulez-vous qu'ils apprennent de moi ? J'ai pourtant quelques secrets utiles à leur eomm.uniquer pour savoir supporter de longues persécutions, et, certes, un peu plus dures que celles qui ont fait pousser tant de cris aux philosophes du dernier siècle et aux jeunes mélancoliques de nos jours. On trouvera peut-être quelque intérêt, et, si j'ose le dire, quelques leçons dans le récit de mes aventures de proscrit et de prisonnier : ce que je voudrais surtout apprendre aux jeunes gens, c'est l'art de se contenter d'un genre de bonheur qui excite peu l'envie. Cette dernière partie, je puis la remplir dans les chapitres que j'ébauche aujourd'hui ; or, l'un des secrets de ma philosophie casanière, de ma philosophie de vielllaid, c'est de faire un choix entre mes souvenirs et d'en former un bouquet. Je me garderai bien de m'appesantir sur des péchés ou des peccadilles qui tïîe causeraient plus de confusion que de remords; il faudia bien en ôomptor avec Dieu,
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mais je ne serai point assez sot pour en compter avec des hommes qui ne me rendent point confidence pour confidence. Un souvenir touchant m'entretient encore mieux qu'un souvenir de fête ; c'est une évocation familière des êtres qu'on a tendrement chéris et .honorés. Mon jardin me fait l'efFet de champs Élysées où je les appelle , et d'où ils m'appellent eux-mêmes vers un autre séjour plus vaste, plus serein.
Pourquoi ferais-je, en écrivant d'un ton dogmatique, la guerre à ces rêveries qui sont mes plus douces inspirations? Soit que je m'abandonne à mes souvenirs avec une faiblesse de vieillard, soit que je prenne mon point de départ dans des impressions présentes , soit que je ne craigne point les hasards d'une rêverie aventureuse , soit que j'essaie de fortifier mes armes pour combattre les vieux ou les derniers athlètes de doctrines sombres , désespérantes , abrutissantes, j'espère donner à ces essais le lien commun d'une philosophie accorte, familière, ([ui aille au coeur. Vous n'avez rien fait en morale ni même en métaphysique par les démonstrations les plus puissantes , si le coeur n'est pas ému, si la volonté ne se sent pas entraînée et prête à l'action. C'est sans le uioinche scrupule
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que j'insérerai quelques pièces de vers dans ces excursions philosophiques. Elles \onh à un même but, émanent d'un même sentiment , et j'avouerai que souvent je me sens plus à l'aise dans ce mode d'exprimer mes pensées. J'écris pour des jeunes gens et j'ai pu, pendant trente ans, faire une étude sérieuse, et des épreuves répétées des impressions qu'on reçoit le mieux à cet Age. J'écris aussi pour ceux qui , comme moi , sentent le besoin de se rajeunir par la pensée en revenant à leurs impressions les plus pures. Rien ne vieillit avec la pensée de Dieu. On marche vers la mort sinon en habit de fête, du moins avec un cœur serein, et l'espérance rayonne plus que jamais sur un front chauve.
L'optimisme religieux est la base de cet ouvrage , et doit lui donner unité de conception. — Ce mot est assez moderne , mais cette doctrine est ancienne ; elle se confond avec le théisme ; elle a inspiré tous les philosophes adorateurs de Dieu; c'est la base de toutes les religions qui ne s'abandonnent point à des dogmes sombres et fantastiques et à des pratiques sanguinaires. — Il y a un optimisme chrétien ; c'est chez les mystiques qu'il se manifeste avec le ])lus de douceur et d'évidence. — Le matérialisme est incompatible avec cette doctrine. — La grande erreur de plusieurs philosophes du xyiii"^ siècle, c'est d'avoir confiné sur la terre leur prétendu optimisme. — Réponse à diverse-; objections tirées de l'existence du mal. — La liberté de l'homme l'élève à Dieu , et pourtant elle crée des maux divers dont la Providence divine ne doit point être accusée. — Les fléaux de la nature sont des épreuves. — Examen des effets moraux qu'a produits parmi nous le iholéramorbus.