BONHEUR
Et par le monde, ouvert en vastes perspectives, Soufflant comme au combat les chevaux indomptés, Je vis de toutes parts fuir les locomotives, Portant des voyageurs à toutes les cités...
Alors, songeant à ceux qui s'en vont par l'espace Sans liens sans fardeau, le vent dans les cheveux, Libres comme lèvent qui dans leurs cheveux passe, Et qui pour accomplir n'ont qu'à dire : « Je veux ! »
A ceux plus fiers encore et plus heureux sans doute Qui dans cette rumeur sublime de Paris Mettent leur nom, si bien que l'Univers l'écoute A jamais envolé dans les chants et es cris,
Alors, — je te l'avoue — une amertume étrange Est de mon cœur montée en un long serrement ; Et comme à l'exilé, dit-on, le pain qu'il mange, La vie a sous ma lèvre été rude un moment ;
Peut-être j'eusse alors, tant l'heure était mauvaise, Blasphémé l'existence et méconnu le sort ; Mais la voix des enfants, charme où le deuil s'apaise, M'a tiré de ce songe et sauvé du remord...
Ils riaient, dans la paix amie et le silence, Avec les fleurs luttant de grâce et de couleurs. J'ai baisé leurs fronts purs où vit ta ressemblance, Et j'ai continué de te cueillir des fleurs.
Mon âme ne veut pas au temps plier encore ; Plus que jamais elle aime à regarder les cieux ; Et toujours la plus pure et la plus jeune aurore Lui tombe de tes yeux.
Plus que jamais les bois l'attirent sous leurs voûtes Qu'emplit de sa musique un invisible chœur ; Et toujours la chanson la plus belle de toutes, Je l'entends dans ton cœur.
J'ai plus que jamais soif du flot chaste et rapide Qu'épanche des hauteurs le glacier pur d'affront ; Et pour ma soif toujours l'onde la plus limpide S'épanche de ton front.
Mon cœur plus que jamais doute et crie ; il n'est heure Qui n'y laisse en fuyant quelque remords, hélas ! Mais le plus noir touj ours, comme un enfant qui pleure, S'endort entre tes bras.
La nuit, les milliers d'yeux qu'elle ouvre sous ses voiles M'en sont témoins ; j'en prends à témoin les étoiles Qui, veilleuses, m'ont vu dans l'ombre travailler :
Si quelque ambition tourmente encor cette âme, Si la Gloire l'attire encore, fleur de flamme, Fleur volante qu'on voit sur les fonds noirs briller,
C'est pour toi, pour toi seule, amour, ô bien-aimée ! 0 ma joie, ô ma force, ô ma Sagesse armée, Cher foyer de ma vie et cœur de mes amours !
Toi pour qui, des édens brisant les portes closes,
Je voudrais ravager les soleils et les roses
Et cueillir des bonheurs qui durassent toujours !
— Explique avec cela d'où vient que sur la tâche Je laisse maintes fois s'endormir ma main lâche Et que tant d'amour donne un si petit effort !
Combattant misérable à la lutte inhabile ! Gerte, il faut que je sois un être bien débile Pour qu'un baiser de toi ne me fasse plus fort !
Si je n'ai pas, — malgré les jours qui vont sans trêve, Si je n'ai pas atteint mon rêve ni ton rêve, Accuse ma nature, ô chère, et non pas moi !
Hélas ! tu méritais un héros. Dieu te donne
Un enfant tout au plus. Pourtant, aime et pardonne,
Et l'enfant tâchera de grandir jusqu'à toi.
Oh! que le ciel nocturne est doux Quand des immensités dormantes Les chastes étoiles, clémentes, En foule descendent sur nous !
Mais si dans l'espace sans bornes Toutes sombraient, suprême éclair, Comme des bijoux à la mer, Oh ! quel désert que les cieux mornes !
Ce rayon de l'azur ôté, Que resterait- il ? Lassitude !
Les terreurs de la solitude, L'angoisse de l'éternité !
238 TESTAMENT TOÉTIQUE
Tel serait mon destin, chère âme,
Tel le désert de mon destin,
Si dans l'ombre et dans le lointain
Tes doux yeux éteignaient leur flamme.
Comme la vie a passé vite !
Nous nous éveillons en sursaut
Voilà que nous sommes en haut Où la pente à descendre invite !
Las ! il faut descendre à présent.
Voici le soleil qui se couche Et son rouge baiser nous touche Plus long, plus tiède en finissant.
Si la vie a volé si prompte, C'est que nous nous sommes aimés. Nous avons, soulevés, charmés, Gravi le chemin blanc qui monte.
Et tous deux nous tenant la main, Ne voyant que nous de la terre, Nous n'avons pas pu, douce chère, Compter les arbres du chemin.
La profonde nuit nous entoure, ainsi Que le grand silence et le vide, où tinte Le tae de l'horloge, amer au souci !
Tout dort, notre amour, chaste et hors d'atteinte Et le pur foyer qui rend chaud ton cœur, Et la maison chère, et la lampe éteinte.
Toi-même en mes bras, la douce rigueur
Du sommeil t'a prise, et tu te reposes,
Et de ton sein passe en moi la langueur...
Je songe et bénis tes paupières closes, Ton sein et ton cœur. Je songe et bénis. Qu'ai-je à désirer maintenant des choses ?
Où serons-nous mieux ? Dans quels autres nids? Nous avons goûté la vie et la joie ; Et nous dormons là, pour jamais unis.
Que sans fin la nuit sur nous se déploie ! Que l'heure dernière au timbre ait tinté ! Que notre âme au grand silence se noie...
Nous n'attendons plus que l'éternité.
J'ai rêvé cette nuit, tu sais, ma bien-aimée, Quel éternel rêveur la lune a fait de moi Et combien de ma vie est dans cette fumée !
J'ai rêvé qu'en forçant la très vieille paroi
D'une armoire où dormaient maintes histoires closes,
Nous y découvrions, tout à coup pris d'émoi,
Un bouquet dans un vase, un bouquet tout de roses.
Et bien que là depuis bien des retours d'avril
Les douces fleurs semblaient du matin même écloses ;
Et l'arôme en sortait, naissant, profond, subtil, Tant qu'à le respirer tu demeurais charmée... Ce fut là tout le rêve — à coup sûr puéril ! —
Mais j'en gardai le jour l'àme toute embaumée, Comme est avril, mêlé de lumière et de pleurs -, Et, songeant à cela, j'ai dit, ma bien-aimée :
< Ces fleurs qui n'ont connu poussières ni pâleurs.
Et que n'ont pu flétrir usure ni morsure,
Ces fleurs que l'ombre aima, ces fleurs à jamais fleurs,
« C'est notre amour. C'est lui. Plus vivace à mesure Que la vie a passé ! Toujours lui, comme au temps Où nous l'avons juré : la parole était sûre.
« La jeunesse a quitté nos rameaux palpitants ; Et les roses pourtant nous sont toujours restées Et l'âge n'y joignit qu'un peu de iilas blancs.
« Oh ! que de pas gravis, chère, et de croix portées ! Mais toujours leur parfum nous refit triomphants Et fiers de nous après les sévères montées.
BONHEUR "2i3
i II respire dans les baisers de nos enfants.
Écoute : Il est en nous une sainte chapelle
Où nous mettons nos morts près de nos doux vivants.
« Là sont les souvenirs, oiseaux bleus qu'on rappelle,
Là les reliques, là le trésor des adieux !
C'est là que veille aussi la fleur toujours nouvelle.
« Et tant que durera la chapelle et ses dieux, Le parfum l'emplira, chaste et puissant dictame ; Et quand les murs seront tombés au vent des cieux
« Dessus croîtra la rose; et plus tard, homme ou femme Si quelqu'un, dans mille ans encor. vient quelque jour Remuer notre cendre, ô ma chère, ô mon âme,
« La cendre exhalera le parfum de l'amour. »
25 janvier 1893.