REVERDIE
J'ai levé le rideau, J'ai réveillé ma mie.
— Que faites-vous? C'est le temps nouveau, Et la fleur épanie.
Tendez les mains, je donne des roses ; Tendez, tendez les mains.
Si c'est le joli temps, Éveille aussi les belles.
Éveille, éveille aussi les galants, Qu'ils aillent avec elles.
DEUX RONDES
Tendez les mains, je donne des roses ; Tendez, tendez les mains.
Qui d'aimer a pâli Fasse sa confidence.
Qui a pâli vienne au bois joli Et se joigne à la danse.
Tendez les mains, je donne des roses; Tendez, tendez les mains.
Dessous le rideau blanc Laissons-nous Marguerite?
Elle n'a pas encor de galant, Car elle est trop petite.
Tendez les mains, je donne des roses ; Tendez, tendez les mains.
Et pourquoi la laisser?
C'est le temps qu'elle apprenne.
Nous la mettrons au milieu chanter.
Elle y sera la reine.
Tendez les mains, je donne des roses Tendez, tendez les mains.
Si l'astre au ciel rose là-bas Monte ou descend, je ne sais pas.
La rosée étincelle et tremble.
Cet astre en cet étrange azur, Tu le dis la lune, ce semble ; Mais ce n'est pas sûr.
Tu viens d'où la mer chante encor Sous les arbres verts chargés d'or, — Dis-tu — d'où la mer bleue est grande
2o8 TESTAMENT POÉTIQUE
Et mène au paradis futur, Et ton vrai nom est Yolande.
Mais ce n'est pas sûr.
Sous l'astre indécis de là-bas Tu glisses sans ombre à mon bras, Et tes yeux sont d'aigue-marine Qui luisent en cet air obscur ; — Ou peut-être d'avenlurine... — Mais ce n'est pas sûr.
Comme en ces portraits qui s'en vont Ton sourire me suit, profond, À cause, — ayant àme de reine ! — Que tu vois mon chemin si dur Et tendresse as de tant de peine...
Mais ce n'est pas sûr.
Ainsi que la feuille en suspens Aux paroles que tu répands
TROIS CIIANSONS 2S9
Mon cœur tourbillonne et se noie !
Je perds souffle en ce ciel si pur...
Et, je pense, par trop de joie?
Mais ce n'est pas sûr.
Ma belle m'a dit : J'aime tes larmes ! Je veux que tu sois mon joaillier.
Pour aux autres faire aimer mes charmes, Je veux un collier,
Pour aux autres faire aimer mes charmes,' Je veux un collier fait de tes larmes !
Et j'ai dans l'or fin serti ces gouttes Et pour que la flèche et le reflet En fussent plus chauds, j'ai mis dans toutes Le sang qui lui plaît ;
Le sang qui lui plaît brille dans toutes, Et j'ai dans l'or fin serti ces gouttes !
Et sous ce collier rit et flamboie Ma belle plus belle, — et ceux qui l'ont En ont plus d'orgueil et plus de joie En son lit profond...
— Et plus belle encor elle flamboie, Et les autres ont bien plus de joie !
0 mon âme ! ô mon souci cher !
C'est là-bas où le fleuve clair Large comme une belle vie Tombe à la mer qui le convie.
C'est dans l'île, au bord de la mer.
Et jusque-là j'ai pu marcher Par le sable et par le rocher.
Le haut fleuve et la mer plénière Tout est frisson, tout est lumière ; Et jusque-là j'ai pu marcher.
L'ile est un pré de larges fleurs.
Les cloches de mille couleurs
A la rosée éclatent toutes :
Autant de soleils que de gouttes !
L'île est un pré de larges fleurs.
La terre n'a rien d'aussi beau !
J'ai voulu te faire un faisceau Des plus hautes tiges fleuries ; Et j'ai dépouillé les prairies !
La terre n'a rien d'aussi beau !
Et la rosée et le parfum En pleuraient au sauvage embrun ! Pour toi, chère, qui m'en demandes, J'ai fait un faisceau des plus grandes. Or voici : J'ai vu là quelqu'un.
Calme, immense, il se tenait là.
Il a tendu les mains, il a
Pris les fleurs avec un sourire ;
26i TESTAMENT POÉTIQUE
Il les a prises sans rien dire ; Calme, immense, il se tenait là.
0 mon souci cher et cruel !
Il les a prises, l'Immortel, Et de lumière encor trempées, Avec les fleurs pour toi coupées Il s'est envolé dans le ciel.