LE SILENCE
(canevas)
La nuit. Les champs, les bois, les collines au loin, tout se masse dans l'ombre ; tout fait silence ; les toits s'ébauchent et se taisent. Pas une fumée. Pas un aboiement. Pas un chant d'oiseau. Pas un cri d'insecte. Pas un murmure de feuille. Le seul mouvement qu'on voie, c'est le tremblement religieux des astres dans l'infini : il semble, les yeux persuadent aux oreilles que c'est du bruit, comme le pétillement des étincelles sur la cendre... Et l'on n'entend rien autre chose.
Ainsi du plus profond de l'immensité révélée descend le silence solennel, et le calme sort de la perpétuité des choses.
Je m'arrête, honteux de troubler cette paix... Et je sens se détacher de moi tout ce qui me trouble... Qu'est-ce que tous nos bruits auprès de ce silence ? Que peut contre cette pérennité notre folle violence? À quoi bon le remuement imperceptible de nos pensées ? Où peut monter mon aile infirme ? Que sais-
je?
— Tombez, tombez de moi, rêves, volontés, désirs ! Et que je sente me pénétrer l'apaisement des morts.
Fontainebleau, août 1893.
Biographie de Paul Delair, par M. Sully-Prudhomme, de l'Académie française