‹ Testament poétiqueChapitre 30 sur 112 · PREFACE XXXI · texte numérisé non relu

PREFACE XXXI

ardentes ou fondre en pleurs mélancoliques. Devant les spectacles de la nature elle se sent comme ressuscilée ou déracinée.

L'atavisme chez Delair se manifestait, m'assure son fils, par des témoignages beaucoup plus remarquables encore, par des reviviscences mystérieuses. Il avait, par moment, conscience d'avoir préexisté dans ses aïeux, comme si l'àme de sa race ne se fût pas divisée, mais n'eût fait qu'émigrer de corps en corps depuis le plus ancien jusqu'à lui. Sa mémoire, croyait-il, outrepassait la durée de sa vie en ce siècle. Il l'avait héritée avec les souvenirs éteints qui la peuplaient jadis et dont quelques-uns lançaient encore des étincelles dans la nuit des temps. Il se rappelait, par exemple, tout à coup, ce qu'il avait été au moyen âge, et, comme l'éclair fait brusquement dans le ciel couvert une vive déchirure où nettement se découpent de lointains rivages, soudain resplendissait en lui, dans les profondeurs du passé, une apparition où il se reconnaissait au dernier rang d'un défilé de timbaliers sous le balcon d'une jeune fille qui le cherchait des yeux. Il est naturel de penser que son imagination faisait tous les frais de ces pré-

XXXn PREFACE

tendues réminiscences qui ont inspiré un grand nombre des poésies contenues dans les deux recueils de vers lyriques les Nuits et les Réveils et la Vie chimérique. Mais, convaincu de son entière bonne foi, je m'en porte garant et, puisqu'il ne doutait pas que ses visions intérieures d'époques reculées n'eussent une origine ancestrale, je ne doute pas non plus du caractère au moins hallucinatoire de son inspiration poétique dans ces deux, recueils. Je laisse au lecteur à décider si elle est évocatoire. Je me borne à une simple remarque : la migration d'une image à travers les siècles de germe en germe ne paraît guère plus difficile à concevoir que la migration de l'aptitude même à conserver des images ; avec ou sans souvenirs, la mémoire se transmet et cette merveille n'est pas beaucoup plus étonnante dans le premier cas que dans le second.

J'ai signalé la concurrence que se font en Delair le poète dramatique et le poète lyrique. Dans un de ses ouvrages : les Contes oVà présent, ces deux génies divers s'accordent sans nul sacrifice de part ni d'autre. Ce sont des récits très variés ; toute la gamme des émotions y vibre avec des cordes neuves, tour à tour fines ou puissantes,

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