LE NEANT
Ah! qui, dans la croyance, ou le songe, ou l'étude,
A goûté sûrement l'entière plénitude ?
Quel rêve te suffit, poète? Et toi, savant,
Quelle vérité ? Dieu lui-même est décevant,
Et l'extatique en pleurs qui sur l'autel se pâme
Sent des nœuds de serpent se nouer dans son âme.
0 triste Humanité, bien que depuis cent ans
Tes pas multipliés soient devenus géants,
Quelle auberge t'a pu séduire sur les routes?
Quel est donc l'Idéal dont tu ne te dégoûtes ?
Dans mille ans, l'auras-tu saisi, ton feu-follet? Le but t'échappe ; seul, l'impossible est complet. Tout est vain, tout est nul, rêve ou fait, ciel ou terre, Et Dieu ment au croyant comme au buveur son verre !
N'est-ce pas que le mal qu'on fuit, et qui nous suit,
C'est la vie elle-même, hélas ! comme la nuit
L'état normal du ciel, — la lumière sublime
Nous tombant d'un soleil égaré dans l'abîme ?
Ainsi la mort, c'est la grande réalité.
La vie a le moment, la mort l'éternité.
La vie est l'accident, le hasard, le désordre ;
Ephémère fantasme, on la regarde tordre
Ses flammes vertes sur les marais du chaos
Et s'éteindre au sein noir des primitives eaux.
Comment cette splendeur de passage aurait-elle
En soi la plénitude et la joie immortelle ?
Elle n'est qu'un tourment d'atomes enlacés
Dont chacun se détache en disant : c'est assez,