‹ Testament poétiqueChapitre 59 sur 112 · LE NEANT · texte numérisé non relu

LE NEANT

Ah! qui, dans la croyance, ou le songe, ou l'étude,

A goûté sûrement l'entière plénitude ?

Quel rêve te suffit, poète? Et toi, savant,

Quelle vérité ? Dieu lui-même est décevant,

Et l'extatique en pleurs qui sur l'autel se pâme

Sent des nœuds de serpent se nouer dans son âme.

0 triste Humanité, bien que depuis cent ans

Tes pas multipliés soient devenus géants,

Quelle auberge t'a pu séduire sur les routes?

Quel est donc l'Idéal dont tu ne te dégoûtes ?

Dans mille ans, l'auras-tu saisi, ton feu-follet? Le but t'échappe ; seul, l'impossible est complet. Tout est vain, tout est nul, rêve ou fait, ciel ou terre, Et Dieu ment au croyant comme au buveur son verre !

N'est-ce pas que le mal qu'on fuit, et qui nous suit,

C'est la vie elle-même, hélas ! comme la nuit

L'état normal du ciel, — la lumière sublime

Nous tombant d'un soleil égaré dans l'abîme ?

Ainsi la mort, c'est la grande réalité.

La vie a le moment, la mort l'éternité.

La vie est l'accident, le hasard, le désordre ;

Ephémère fantasme, on la regarde tordre

Ses flammes vertes sur les marais du chaos

Et s'éteindre au sein noir des primitives eaux.

Comment cette splendeur de passage aurait-elle

En soi la plénitude et la joie immortelle ?

Elle n'est qu'un tourment d'atomes enlacés

Dont chacun se détache en disant : c'est assez,

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