‹ Testament poétiqueChapitre 16 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

Mes chers confrères,

E vous remercie tout d'abord de l'accueil si flatteur pour moi que vous avez fait à mon souhait d'entrer dans la Société des Gens de Lettres, je vous en remercie de tout mon cœur. Il me semble que je vous dois, en outre, quelques explications et même des excuses. Vous me traitez comme l'ouvrier de la dernière heure, avec le même salaire que les

* Le 13 septembre 1897, j'ai eu l'honneur de présider le banquet de la Société des Gens de lettres dans laquelle je venais d'être admis. Cette réunion familiale m'a offert l'occasion de noter les avantages moraux de l'association littéraire et aussi d'effleurer des questions techniques. Le lecteur me pardonnera de reproduire l'allocution tout entière; le début en donnera le ton, qui m'a permis, sinon d'analyser l'art des vers (ce qui n'eût pas été de mise à table), du moins de parler amiablement des querelles dont cet art est aujourd'hui le sujet.

plus anciens d'entre vous, avec la même bienveillance, et pourtant vous pouvez vous demander pourquoi je suis venu à vous si tard et aussi ce que je viens faire au milieu de vous aujourd'hui que mes habitudes sont invétérées, que mon siège est fait et que j'approche du terme de ma carrière.

C'est à ces deux questions bien naturelles que je voudrais répondre par quelques mots. Ne redoutez pas un discours. Si je lis, c'est que je n'ai pas l'habitude de la parole, et je me garderais bien de prêter le moindre caractère de solennité à une réunion si cordiale. Quels que soient les convives, rire ou, du moins, sourire à table, c'est mieux comprendre l'ingénieux et touchant parti que les hommes ont su tirer de la fatalité du ventre en l'utilisant pour les épanchements du cœur. A table, en effet, les cœurs se dilatent à mesure que s'élargissent les ceintures, et le sérieux n'y est de mise que pour l'échange plus confiant et plus intime des sympathies.

Vous pouvez, disais-je, vous demander pourquoi je n'ai pas pensé plus tôt à être des vôtres? N'ai-je pas depuis trop longtemps, hélas ! publié le nombre d'ouvrages requis par vos règlements ? Ils exigent aussi du postulant son acte de naissance. Il est vrai que le mien a subi le sort des registres de l'état civil à Paris; mais cet accident rendait-il douteuse mon identité? Devais-je craindre d'être confondu, par exemple, avec mon

illustre homonyiiie Joseph? Non certes. Quand rayonna sa gloire, je débutais encore, je n'étais que son obscur satellite. Je me souviens en effet d'avoir pris de ce calligraphe émérite, élève de Brard et Saint-Omer, des leçons d'écriture pour être employé à la correspondance industrielle. Je me rappelle aussi combien je profanais son enseignement en griffonnant des vers en cachette et combien vite, deux ans après, j'achevais de me gâter la main dans une étude de notaire. Au besoin, sur ma prière, mes contemporains, témoins de mes commencements, Lafenestre, Lemoyne, Theuriet, Heredia, Coppée (j'en passe et des plus vieux), auraient pu répondre devant vous de mes déclarations.

J'avais donc, hier, depuis plus de trente ans, des attestations et des titres suffisants à vous présenter. Si j'ai négligé de le faire, c'est que, je l'avoue, je m'en suis laissé distraire par l'idée incomplète que j'avais conçue de la Société des Gens de Lettres. Je n'en avais envisagé que la fonction économique. Je m'étais imaginé, faute d'y avoir regardé de plus près, que toute sa raison d'être consistait à surveiller, sauvegarder et suivre les intérêts financiers de ses membres. Or, pour mon genre de productions, ces intérêtslà sont relativement trop minces pour que la pensée me vînt de lui remettre les miens. Au début de ma carrière, je n'espérais pas que mes

ouvrages pussent, n importe comment, attirer un sou dans ma bourse, et je n'ai jamais présumé qu'ils dussent m'enrichit. Bien m'en a pris : ce pessimisme m'a épargné les déceptions; mais la modestie n'y entre pour rien; au contraire, j'ai l'outrecuidance de m'adresser aux lecteurs les plus cultivés. Permettez-moi, mes chers confrères, de saluer ici la mémoire du parent sauveur dont l'héritage m'a garanti l'indépendance absolue de ma plume. Oh! cette indépendance n'est pas méritoire; elle m'est facile, et je ne me sens pas fier quand je songe aux écrivains doués d'un rare talent et moins favorisés qui luttent avec une constance à toute épreuve et une héroïque énergie contre des obstacles odieux que je n'ai eu ni le malheur de connaître, ni l'honneur de vaincre. Je les en admire et les aime davantage et, certes, si le concours de la Société des Gens de Lettres a pu m'être personnellement indiffèrent, mon sentiment pour son utilité générale et ses bienfaits a toujours été fort éloigné de la méconnaissance, infiniment éloigné du dédain.

Une faveur du sort plus haute est venue contribuer à ma longue habitude de vivre hors d'elle, c'est la fidélité de mes plus anciens amis dans le monde des lettres, de mes contemporains du passage Choiseul, de mes aînés aussi que je rencontrais chez Lemerre et qui, l'un après l'autre, ont disparu dans ces dernières années. J'accuse ici

mes inaltérables relations avec eux tous de m'avoir ôté le souci de chercher ailleurs les agréments d'une affectueuse confraternité et de m'avoir fait témérairement douter que je pusse trouver leurs pareils dans aucune autre compagnie littéraire. C'est un grief qui recèle un hommage : loin de m'interdire, il me suggère de proposer aux jeunes poètes d'aujourd'hui notre union en exemple. La diversité radicale de nos tempéraments n'y portait aucun préjudice. Le Tarnasse, qui est devenu, àl'insu de beaucoup de ses collaborateurs comme au mien, une profession de foi, témoigne de cette diversité en même temps qu'il atteste notre unanime accord dans l'observation de la technique traditionnelle, dans le respect des lois organiques de l'art des vers, où sévit maintenant l'anarchie. Les écoles se sont multipliées sous des noms bizarres et je crains qu'entre leurs différents adeptes la cordialité ne soit moins chaude qu'elle ne l'était et qu'elle n'est demeurée entre les parnassiens. La diversité des tempéraments, en effet, par cela même qu'ils sont reconnus irréductibles, supprime les discussions. A cet égard, ils divisent moins que les théories, dont l'ambition légitime est de convertir. Je n'ai pas besoin de vous dire que, si les relations tendent à s'aigrir même entre les écoles également ennemies de la tradition poétique, elles sont d'une aménité moindre encore entre les jeunes dissidents de celle-ci et ses

vieux défenseurs. Nous autres, depuis si longtemps les élèves des derniers maîtres, nous sommes traités par nos adversaires avec la même déférence que le Sénat par l'extrême-gauche de la Chambre des Députés. Nous ne leur demandons, certes, aucun hommage, nous n'attendons de leur fougueuse jeunesse que la stricte considération due aux longs travaux, à l'expérience conquise d'un art difficile, dont nous avons accepté virilement toutes les règles, même les plus tyranniques.

J'ignore, mes chers confrères, si la Société 011 j'ai l'honneur d'être admis compte parmi ses membres beaucoup d'adhérents à ces écoles récentes. Je le souhaite vivement; j'aurais trouvé ce que je cherchais, l'occasion de les rencontrer ailleurs que dans leurs ouvrages, dont l'intelligence m'a été jusqu'à présent refusée, et cette rencontre vous expliquerait, pour une bonne part, ce que je suis venu faire au milieu de vous. C'est précisément la seconde question à laquelle je vous ai annoncé mon désir de répondre. J'ai, plus d'une fois, éprouvé que dans la familiarité d'un commerce direct, dans le rapprochement des entretiens, les oppositions se font moins brutales, les concessions moins humiliantes et moins laborieuses, en un mot les théories moins irréconciliables que dans les livres. Il est si rare que les opinions sincères d'esprits ouverts et préparés ne renferment aucune part de vérité qui puisse servir

d'amorce à une commune entente! Et j'ai toujours regardé vos réunions comme des trêves où, sur le champ de bataille des Lettres, tous les porte-étendards se donnent rendez-vous. Pendant ces trêves périodiques les hostilités suspendues font place à l'échange des témoignages d'estime, comme, sous les murs de Sébastopol, où déjà les cœurs, désarmés avant les bras, couvaient leur futur concert. Pardonnez cette comparaison à mes habitudes professionnelles. Si ambitieuse qu'elle paraisse, elle n'est guère forcée, car, pour être invisible, le monde moral n'en est pas moins une arène où se disputent des empires^ où les pensées luttent entre elles pour l'existence. Ces luttes sont même plus fécondes que les combats sanglants, car, après un court tumulte aux chances variables, la victoire y demeure toujours à la cause du vrai et à celle du beau, qui en est inséparable; et la défaite n'est pas amère, car y être vaincu c'est simplement se rendre à l'évidence, c'est reconnaître et saluer la lumière. Enfin les traités de paix, signés de part et d'autre par la raison impersonnelle, sont inébranlables comme les principes mêmes et en contractent l'éternité. Entendons-nous bien : je ne vise point ici dans l'œuvre d'art la partie qui en est l'âme, la substance même, à savoir l'expression du tempérament de l'artiste, car cette partie-là est, au contraire, toute personnelle, individuelle; elle cons-

titue son originalité. Je vise uniquement la partie technique, régie par des lois qui peuvent dépendre de la race, mais ne relèvent pas de la volonté, car pour tous les musiciens d'Europe, par exemple, la gamme est la même et l'harmonie est soumise aux mêmes règles. En tant que le vers est musical, une révolution improvisée dans sa technique me semble aussi déraisonnable qu'une subversion soudaine des principes de la musique. Il n'est pas impossible que la fonction auditive évolue; dans tous les cas, il n'y a nulle part d'évolution subversive.

Mais, où vais-je? mes chers confrères, j'ai commencé par vous dire que la gravité n'est point de mise à table et voici que je m'égare dans la moins folâtre des dissertations. Rappelezmoi à l'ordre, dans mon intérêt même, car si, dès notre première rencontre, je me rendais redoutable, mon but serait manqué : vous me refuseriez le facile accès de vos esprits, cette communication fructueuse de sentiments et de pensées que je me suis promis d'obtenir en me mêlant à vous. Et ce n'est pas seulement de mon art que j'espère m'entretenir avec vous pour entrer, si je le puis, dans les plus récentes façons de l'envisager. Vous m'initierez à toutes les innovations du roman. Ne semble-t-il pas prétendre de toutes parts à devenir photographique? Vous m'expliquerez comment cette photographie littéraire de

ce qui est, par conséquent d'un même modèle pour tous, peut comporter des dénominations si diverses et s'appeler sous différentes plumes, réalisme, naturalisme, naturisme, etc. Je n'y comprends rien encore, à moins que peut-être chaque observateur n'entende par ce qui est, par le réel, par la nature, tout bonnement sa manière de voir, le mirage du monde en lui. Dans ce cas-là il serait plutôt poète que photographe. Nous serions tous poètes! Ce n'est pas moi qui m'en plaindrais, mes chers confrères, et, à vrai dire, en prose comme en vers, nous le sommes tous en effet. C'est que, selon moi, il n'y a, au fond, que trois modes de l'esprit : le pratique, le scientifique et le rêveur, qui peuvent se combiner à doses variables dans chaque homme. Nous, les gens de lettres, nous sommes, à dose prédominante, bon gré, mal gré, des rêveurs. Aussi vous en fais-je l'aveu, si j'ai brigué l'honneur d'entrer dans la Société des Gens de Lettres, c'est moins encore pour m'instruire que pour rêver avec vous, et l'on ne rêve pas ensemble sans s'aimer.

Table

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