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SUR LES ASSOCIATIONS LITTÉRAIRES

Cher monsieur,

k^. 'apprends qu'il vous serait agréable d'avoir mon sentiment sur le projet d'association de poètes dont le but a été récemment exposé dans La Vie Lincraire, par M. Victor Garien, qui a bien voulu m'en entretenir. Je regrette de n'avoir pas en ce moment le loisir d'y appliquer toute mon attention, mais j'y ai assez réfléchi pour y adhérer, et je suis bien

* Vie littéraire du j janvier 1878. Lettre au Directeur.

aise, en vous écrivant, de trouver l'occasion de préciser le sens de mon adhésion, car il arrive à ces entreprises collectives de prendre une direction qu'on n'avait pas toujours prévue. On s'en veut alors de n'y apporter aucune aptitude qui puisse les bien servir. C'est ainsi que je me suis réveillé un jour parnassien à mon insu. J'ai tant d'amis dans cette école et la passion du beau y est si pure, que je m'honore de ne jamais la renier; je n'oublie pas que ses fondateurs ont rendu désormais inadmissible cette odieuse espèce de vers dits faciles qui ne sont au fond que des vers négligés. Pourtant je m'y suis toujours senti un intrus pour les initiés et un fourvoyé pour les autres.

Plus tard il a été question de mettre en relation les poètes de tous les pays; pensée grande et utile surtout à nous-mêmes qui passons pour ne pas étendre notre commerce intellectuel beaucoup au delà de nos frontières. Des motifs étrangers à l'objet poursuivi m'ont tenu à l'écart. C'est bien vite dit : association de poètes; mais à quel signe se reconnaît un poète. La définition : est poète qui prétend l'être me semble la seule libérale, car on est poète avant d'avoir acquis la notoriété, et c'est même en vue de la rendre accessible aux débutants qu'on doit surtout s'associer. Cette définition n'est malheureusement pas sûre. La rêverie la plus médiocre

est encore si agréable au rêveur qu'il en prend la douceur pour de la beauté, et l'art est si difficile qu'il se sait gré du progrès bien avant la fin de l'apprentissage. D'autre part ceux qui n'ont pas réussi peuvent s'en prendre à l'incompétence du public actuel, dont en effet les jugements sont bien souvent infirmés par la postérité. De quel droit leur refuserait-on le titre de poète? il n'y a pas de diplômes en art.

On doit donc craindre, dans une association ouverte, la seule libérale, je le répète, de réunir une cohue plutôt qu'une élite.

Ajoutons que l'association, d'abord très bien patronnée finit par glisser effectivement sous la direction de représentants moins sérieux des intérêts de l'art, le besoin d'administrer étant d'ordinaire en raison inverse de celui de produire. La paresseuse répugnance des artistes aux choses de l'économie livre tôt ou tard toute institution à ceux qui n'en ont pas le véritable esprit. Un autre obstacle au succès de l'entreprise, c'est que plus le programme en est large, moins elle a de vitalité; les germes de dissolution y sont plus nombreux, car il est de l'essence du libéralisme d'enchaîner peu ceux qu'il associe.

Par exemple, il existe une oMuse T^cpublicaine; et, bien que républicain, je n'ai pas cru devoir y collaborer. S'agit-il simplement d'inviter la Muse

a chanrer n'importe quoi sous les auspices de la République ou de coitfer la Muse du bonnet phrygien: Ce sont là deux objets si différents que je me suis encore récusé. Il se cache sous un pareil titre une question de la plus haute importance pour nous; il suffit pour en avoir l'éveil de se rappeler les théories de Proudhon et de Vacheroc sur les arts dans la démocratie. Je n'ai pas de mot pour exprimer la révolte que soulève dans ma fierté le moindre asservissement de la poésie à la politique. Victor Hugo et Auguste Barbier ont magistralement prouvé que certaines commotions pohtiques communiquent à l'âme des mouvements sublimes; mais ces inspirations relèvent du pur sentiment de la dignité humaine, antérieur à toute constitution définie, et auquel, à des points de vue divers, tous les partis qui se respectent font au même titre appel. L'idéal propre de la politique est évidemment un régime qui permettrait à chaque citoyen de faire paisiblement autre chose que de la politique. Ainsi le plus beau motif que la politique puisse fournir à l'art, c'est son futur effacement qui marquera sa perfection. A mes yeux, la meilleure manière pour un poète de servir la République, c'est de tâcher de faire sous ce régime, sur un sujet quelconque, d'aussi bons vers que sous aucun autre. Cela prouverait du moins qu'on y jouit du loisir nécessaire à la culture du beau,

sans laquelle la vie sociale n'est qu'une gamelle. J'ai donc été bien aise d'apprendre que VcAlcuette gauloise chercherait à créer un lien purement national entre les divers centres poétiques de notre pays, sans aucune autre visée. Mais je m'aperçois que je ne vous ai pas encore entretenu de ce qui devait être le sujet spécial de ma lettre. Il est vrai qu'en faisant saillir les diilicultés de toute fondation de ce genre, j'ai par cela même fait sentir le prix que j'attacherais à la réussite de votre intéressant projet; et si j'y adhère, c'est que je crois qu'un programme assez net pour prévenir les dissentiments ultérieurs, et un règlement d'admission assez sérieux pour constituer une Société vraiment littéraire assureraient la durée d'une très utile institution.

Quand on regarde d'un peu loin la carte de France, on y voit les divisions administratives, de date relativement récente, composer une sorte de réseau gris uniforme qui peut faire croire d'abord que la nationalité y est partout compacte et sans nuances. Mais il n'est pas besoin de voyager longtemps à pied dans nos provinces pour avoir une impression toute différente. L'observation la plus superficielle du caractère, de l'allure, du tour d'esprit, de l'accent chez un breton, un parisien, un franc-comtois, et un provençal, suggère la pensée que le réseau est plutôt jeté à la surface du pays qu'il n'en touche le

fond. On perd de vue l'unité française bien davantage encore, si l'histoire des parties distinctes et vivantes dont elle est la somme a laissé dans la mémoire un souvenir très présent. On se demande alors si dans cette somme les unités provinciales se sont réellement fondues autant qu'il le paraît. En outre, pour peu qu'on soit passionné pour les lettres et la linguistique, on se laisse aller, en dépit du patriotisme, à désirer que la fusion ne soit jamais assez entière pour tuer les dialectes. Enfin, une tendance au fédéralisme détermine bientôt à concevoir une France qui serait notre ancienne France par les divisions territoriales avec des garanties de liberté politique. C'est, je crois, ce qui arrive à mon confrère et ami Xavier de Ricard, sans que je prétende porter ici, au pied levé, un jugement arrêté sur le résultat de ses études. Son alouette latine se débat sous le filet; du bec, de l'ongle et des ailes elle tâche d'en forcer et d'en couper les mailles, et cette lutte ne me déplaît nullement. C'est cet esprit particulariste qui dans nos provinces dispute à l'oubli tant de poétiques légendes et de patois pittoresques. Je me réjouis de voir chacun travailler pour sa maison; tout le monde en profite à condition que ces différents travaux opèrent quelque part leur synthèse, non point au nom d'un système préconçu, mais par ce rapprochement lent et cette ordonnance la-

tente qui enchaînent peu à peu les documents acquis de toute science positive. Je trouve donc légitime et opportune la pensée de relier, dans le domaine de la poésie, les productions du génie respectif de nos provinces, pour les comparer mieux et les mettre au service du génie national.

L'unité de celui-ci n'est pas plus contestable que la beauté de la langue française. Je ne pourrais que rappeler ici les considérations de M. Catien qui m'ont paru fort justes.

Je regrette de ne pouvoir développer davantage ces aperçus et je vous prie de me pardonner l'incohérence de ces lignes où je n'ai eu le temps de mettre aucun ordre. Je suis des vôtres de tout cœur et veuillez agréer, cher monsieur, l'expression de mes sentiments sympathiques et dévoués.

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