SUR LA DISTINCTION DP. LA PROSE ET DU VERS
Mon cher confrère *,
E vous remercie beaucoup de m'avoir envoyé votre récent ouvrage la Crise poétique. J'y ai rencontré des pages qui m'ont ravi, celles, par exemple, où vous
* Lettre ouverte adressée à M. Adolphe Boschot dans le numéro du 1" Mai 1897 de Ai Revue de Paris. Cette lettre intitulée La Syntaxe et le Style, combat certaines idées de l'auteur de La Crise poétique contraires aux miennes sur la nature de la syntaxe, et aussi certaines allégations de M. Adolphe Boschot touchant ma théorie du vers français. Ces allégations concernant seules le sujet du présent ouvrage, je reproduis seulement ici les paragraphes de ma lettre qui y répondent.
Io8 TESTAMENT POÉTIQUE
décrivez délicieusement le rôle de l'e muet dans le vers. Mais, en général, sur la versification, vous savez que nos vues diffèrent radicalement. Vous me mettez en cause, permettez-moi de me défendre.
Vous ne manquez pas de déférence pour vos anciens : les sentiments que vous témoignez à mon égard me touchent vivement et me sont précieux. Cette rare modération chez un jeune novateur m'étonne et m'engage à vous répondre. Elle est d'autant plus méritoire que les parnassiens vous font horreur et que vous me prenez pour l'un d'eux. Oh! s'il suffit, pour être parnassien, de respecter la poétique traditionnelle et de pratiquer la consonne d'appui, je le suis sans conteste, mais alors les poètes d'une autre époque, et des plus grands. Corneille, pour n'en citer qu'un, l'ont été avant moi.
Je vous mets d'ailleurs au défi de m'attribuer, en le désignant, aucun des autres caractères par lesquels vous classez les poètes que vous nommez parnassiens. J'en appelle à ceux-ci mêmes : j'honore les qualités que vous stigmatisez en eux, mais je les leur envie; je ne possède pas toutes les ressources de leur langage et leur idéal n'est pas le mien. Consultez-les, ils vous l'attesteront volontiers.
Le Tarnasse, proprement dit, est un recueil éclectique de poésies publiées par Lemerre, où
se donnent la main des poètes très divers par l'inspiration et la facture, depuis André Lemoyne jusqu'à Mallarmé. Le souci d'une forme éclatante et pure y domine, sans doute; est-ce une raison pour n'y voir que la manifestation et le programme littéraire d'une école exclusive? Je compte parmi les collaborateurs du Tamasse, j'en suis fier; mais je suis très loin d'être un parnassien au sens que vous et la plupart des critiques présents vous imposez à cette dénomination. Il y a là une confusion contre laquelle réclame un groupe nombreux de ces poètes et dont je commence à m'impatienter un peu : une telle étiquette risque de fausser l'idée que, par excès de confiance, pourrait se faire de mes vers, sans jamais les lire, l'immense majorité de mes compatriotes, pour laquelle je n'en ai pas moins d'estime.
Mes 'Réjlexioiis sur l'an des vers, que vous mentionnez, ont pour seul objet de rattacher, autant que j'en suis capable, à des lois positives le régime des sons dans le vers; c'est un petit chapitre de l'acoustique, et j'y émets une simple hypothèse. Mais, aussi longtemps que les sectateurs de nouvelles écoles se borneront à condamner cette étude sans motiver l'arrêt, je ne me sentirai pas édifié par eux sur ce qu'elle vaut. On me pardonnera de ne pas la sacrifier préci-
pitamment; d'autres juges, compétents à d'autres titres, ne m'y sollicitent pas. Mon ami, le philologue Gaston Paris, par exemple, m'aurait déconseillé de la publier s'il y avait relevé des erreurs fondamentales et choquantes. Il n'a pas eu le loisir de l'examiner minutieusement, comme il en avait le dessein : j'eusse redouté sa loupe de savant plus que la prunelle visionnaire des poètes; il m'a suffi de son premier regard, provisoirement favorable, pout être assuré que ma théorie n'avait pas beaucoup à redouter le leur. Mais je m'avise que sans doute la science de mon ami est trop officiellement titrée pour vous inspirer confiance. Vous importera-t-il davantage que j'aie eue l'entière approbation de Taine, penseur et artiste en langage de premier ordre? Peut-être n'ignorez-vous pas que Taine, à ses heures, versifiait de manière à contenter Heredia, son maître; c'est un assez bon certificat d'aptitude. Quoi qu'il en soit, au point de vue tout scientifique où je me place, son autorité n'est pas niable. Quant à vous, mon cher confrère, vous reconnaissez à mon opuscule des qualités qui font plus d'honneur à mon caractère qu'à ma raison, car, tout en saluant ma sincérité, vous le déclarez à peu près vide.
Me voilà bien à plaindre : comment puis-je savoir ce qu'il y manque? C'est pourtant là ce qui m'importe; peu me chaut d'errer sincère-
ment. De mes jeunes adversaires, les uns (presque tous) ne laissent même pas soupçonner l'existence de ma tentative, les autres, deux ou trois de ma connaissance, qui en ont, comme vous, fait mention, glissent dessus d'un air dégagé. Je ne vous reproche nullement de n'en avoir pas entrepris l'analyse critique dans votre étude succincte. Mais en déclarer nul, dans une note, sans autre forme de procès, le résultat technique, c'est le livrer désarmé au mépris des lecteurs, ce n'est pas me renseigner sur les raisons qui l'anéantissent. Ma théorie applique la loi du moindre effort, qui régit toutes les opérations instinctives, à la phonétique du vers pour y déterminer l'unité de mesure du rythme et la place de la césure. Assurément si cette loi physiologique n'est pas applicable à l'organe de l'ouïe comme aux autres, tout l'édifice s'écroule et il ne reste qu'un témoignage de mes bonnes intentions. Mais encore faudrait-il démontrer que mon hypothèse est insoutenable, bien que j'en aie trouvé la vérification dans les divers types du vers français tels qu'ils sont nés de l'évolution littéraire. J'attends cette preuve depuis quatre ans ; veuillez me faire la grâce de la produire, vous me rendrez service.
Je souhaite, mon cher confrère, que mes
efforts poar trouver entre nous un commun terrain d'entente, rapprochent nos vues sur la langue française. Puissiez-vous, après la critique que je viens de tenter, me reconnaître ce quelque racr lirréraire » et déposer « la stupeur de voir l'École parnassienne », dans laquelle vous me rangez gratuitement, « si au dépourvu! »
Pour peu que vous m'en témoigniez le désir, il me sera facile d'appliquer les mêmes procédés de paisible et patiente critique à vos aperçus généraux sur la réforme de la versification. Je ne les crois pas plus solidement motivés que votre exécution sommaire de mon opuscule. Je m'engage à vous soumettre une définition catégorique du vers qui convienne à toutes les langues, et à en déduire pour la versification française des lois diamétralement opposées à vos principes. Mais je ne l'entreprendrai que si vous prenez soin, quelque jour, de formuler rigoureusement votre propre définition : — je l'ai vainement cherchée dans votre livre; — autrement dit, si vous marquez enfin ce qui, à vos yeux, distingue la prose du vers.
Je clos cette longue lettre en vous adressant mes compliments très vifs et très sincères pour les rares qualités de votre plume...