‹ Testament poétiqueChapitre 4 sur 19 · RÉPONSE DE MONSIEUR ADOLPHE BOSCHOT · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE MONSIEUR ADOLPHE BOSCHOT

U E conclure ?

El puisque votre lettre et ma réponse ont été amenées par mon essai : La Crise poétique, puiquil y a crise en effet, et que tous les poètes le sentent depuis quelque vingt ans déjà, quelle sera donc la poésie qui va s'élaborer, nous l'espérons, pendant les années les plus prochaines ?

Il est sage, — n'est-ce pas ? — de laisser au temps le soin de répondre; nul ne peut dire ce que

* La lettre précédente provoqua dans le numéro du 15 octobre 1897 de la Revue de Paris une réponse de M. Boschot très intéressante. J'en reproduis ici la dernière partie, relative à la poétique française.

sera le génie ou les génies que la nature daignera faire naine. cAu moins peut- on laisser deviner l'esprit de la technique qui sera bientôt adoptée.

Uous me demande^ instamment a ce qui, à mes yeux, distingue la prose du vers ». Je confesse que je ne le sais pas avec précision. Je m'avoue à moimême, dans certains cas : « ceci est un vers; ceci est une ligne de prose »; ainsi, dans la Crise poétique, ai-je signalé des vers enchâssés dans la prose de T{enan, et l'on pourrait signaler des lignes de prose dans les vers de tel ou tel parnassien. On peut dire également : « ceci est rouge, ceci est bleu » (et ces mots sont vagues) ; mais comment tracer des limites en l'ondoyante gamme des iris, des mauves et des nias ? Uous écrive^, cher maître, avec une ardeur et une force de conviction que f admire sans qu'elles me gagnent : a. Je m'engage à vous soumettre une définition catégorique du vers qui convienne à toutes les langues et à en déduire pour la versification française des lois diamétralement opposées à vos principes. » Uoilà qui est fort bien, et je ne doute pas que vous ne fassie^ une œuvre belle, imposante par la hauteur des pensées et la puissance des abstractions. zMais ce sera chose vaine, — j'entends : vide de vie et de réalité. En ce sens seul me suis-je permis d'écrire, vous le save~^, que votre opuscule sur l'Arc des vers « est à peu près vide ». cAbstraire et raisonner, quand il s'agit de phénomènes vivants, c'est perdre de vue son sujet. Uotre opuscule m'a fait

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faire un charmant voyage dans le pays des idées pures, je n'aurais pu le faire en meilleure compagnie; mais je n'en ai rien rapporté. En revanche, il y a, de-ci, de-là, mille détails oit vous montrei votre bon goût, qui est tout à fait excellent, j'ose le dire, et d'une exquise délicatesse. Uous reste^ poète, même en un traité didactique, et l'on découvre des vers qui voudraient naître :

La pudique rougeur sur un front lilial...

cMais à quoi bon, cher maître, tous ces efforts pour donner une rigueur géométrique à ce qui est mobile, nuancé? Tourquoi ne pas s'en tenir à l'impression subjective produite par l'œuvre d'art; pourquoi tâcher à voir, derrière le mirage de la sensation personnelle, cette œuvre même, objective, dont nous ne savons rien ? Tourquoi ne pas reconnaître notre impuissance à sortir de nous et à trouver en art une vérité impersonnelle ? Et, chose funeste, pourquoi insister sans discrétion sur un concept abstrait : le vers, le vers ce en soi y>, instrument et moyen d'expression, considéré hors de toute mélodie et de toute âme à exprimer, comme l'on pourrait considérer un piston ou une clarinette hors de toute musique ? Les virtuoses et les acrobates de tout genre ont montré ce que cette idée avait de funeste. Que de concertos brillants oii paradaient, violon en mains, des bateleurs! que de poèmes où il n'y avait que jongleries de rimes et de syllabes sonores!

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Tour nous maintenant^ gui demandons, qui établirons notre entière liberté^ soucieux pourtant d'éviter l'extravagance, nous ne prérendons asservir personne à nos fantaisies personnelles érigées en lois. C'est en art que l'homme doit être absolument libre. cAh! cher maître, si vous étiei un peu anarchiste, vous seriei un sage accompli. zMais vous voule^ exercer votre raison et légiférer. En art, nulle règle que l'instinct et le goût.

Le poète attendu, conscient et libre, disposera de tous les vers : sur la palette dorment toutes les couleurs, le peintre les éveille tour à tour et les fait chanter sur la toile; tantôt c'est le cri épique des écarlates et des pourpres, tantôt le crépitement sabbatique des cadmiums; d'autres fois, c'est une chanson douce qui module, indéfiniment : cendres vertes et bleus laiteux... zM. zMallarmé le dit fort bien :

Une haute liberté littéraire d'acquise, la plus neuve : je ne vois, et ce reste mon intense opinion, effacement de rien qui ait été beau dans le passé, je demeure convaincu que dans les occasions amples, on obéira toujours à la tradition solennelle, dont la prépondérance relève du géiiie classique : seulement, lorsqu'il n'y aura pas lieu, à cause d'une sentimentale bouffée ou pour une anecdote, de déranger les échos vénérables, on regardera à le faire. Toute âme est une mélodie qu'il s'agit de renouer; et pour cela sont la flûte et la viole de chacun. Selon moi jaillit tard une condition vraie ou la possibilité, de s'exprimer non setdement, mais de se moduler, à son gré.

Donc, depuis le vers plastique et marmoréen jusqu'à la chanson la plus balbutiante, tous les vers.

rythmes et sonorités sont au poète. — zMais selon quelles lois ccrira-t-il ces vers ?

J'ai déjà montré, dans la Crise poétique, qu'il ne faut pas légiférer en poésie; ne disons jamais au poète : (c Tu feras ceci, tu ne feras pas cela. » Un poème est une jleur de vie : que penser du jardinier chagrin qui voudrait enseigner la beauté à ses roses ? Tour le métier même, pour la métrique, il est dangereux et presque vain de les considérer à part, en dehors de l'œuvre et de l'àme de l'artiste : aussi avais-Je surtout insisté sur le développement intérieur du poète; à la vérité, tout ce qu'il fera dépend de l'homme qu'il sera. — zMais encore, quelle métrique ?

Il y a une « tradition bien française » (cela est vague, mais je l'aime ainsi) : que le poète s'y conforme ou s'en écarte à bon escient; qu'il tâche à surprendre ou choquer le moins qu'il pourra. C'est le plus sage. Il ne faut pas rebuter le bon vouloir d'un seul lecteur : c'est peut-être celui-là qui nous comprendra le mieux; et puis, vraiment, un seul poète, toute une génération de poètes même, peuvent-ils prétendre être plus forts que l'habitude de toute une nation depuis plusieurs siècles ? — T)onc : le moins possible d'allures révolutionnaires dans l'œuvre : et, dans la critique, dans les propos journaliers, des paroles conservatrices qui assurent toujours des sympathies; — et discrètement, sans heurt ni fracas, on se libère de ce qu'il y a de faux, d'artificiel et de

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gênant dans la « tradition bien française »... On se comenie d'une rime moins exacre, à qui Von sacrifie moins la pensée, qui satisfasse l'oreille plutôt que l'œil, et qui parfois se laisse aller à n'être qu'une assonance. — La césure typographique ne parait pas utile dans V alexandrin ternaire :

Elle filait — peiisivemetit — la laine blanche.

Enfin les hiatus doivent être, tour à tour, rejetés, admis ou recherchés par l'oreille consciente du poète.

Qu'y a-t-il là, cher maître, qui ne paraisse purement raisonnable et à qui les meilleurs lettrés ne puissent donner quelque assentiment? éM. c4natole France, dont l'érudition est aimable et sûre, et le génie délicieux, écrit : (( La suppression de la césure n'est qu'un pas de plus dans une voie dès longtemps suivie. Le vers brisé de nos vieux romantiques est aujourd'hui tenu pour exemplaire et admis par tous les lettrés... Or le vers brisé devait conduire au vers à césure mobile et multiple : c'était nécessaire. Et zMalherbe nous enseigne qu'il ne faut pas chercher de remède aux maux irrémédiables... » c^i/ sujet de la rime, zM. oAnatole France : « J'ai Jadis récité dévotement, en bon Tarnassien, les litanies de Sainte- 'Beuve à C^otre-T)ame la T{ime : « Tranchant aviron, frein d'or, agrafe de Uénus, anneau de diamant, clé de l'arche... » Je ne renie pas ma foi. zMais Je puis, sans apostasie, reconnaître que la prosodie qui s'en

va (c'est cM. cAnaroIe France qui parle) était bien livresque quand elle exigeait que la rime fût aussi exacte pour les yeux que pour l'oreille. Le poète, à ce coup, accorde trop au scribe. On voit trop qu'il est homme de cabinet, qu'il travaille sur du papier, qu'il est plus grammairien que chanteur. C'est le malheur de notre poésie d'être trop littéraire, trop écrite; il ne faut pas exagérer cela... — cAutre question. Faut-il blâmer les récents poètes de se permettre l'hiatus quand l'oreille le permet? C^on pas : ils ne font là que ce que faisait le bon T{pnsard. Il est pitoyable, quand on y songe, que les poètes français se soient interdit pendant deux cents ans de mettre dans leurs vers tu as ou tu es. Cela seul est une grande preuve de la régularité de ce peuple et de son obéissance aux lois. »

On ne saurait mieux penser ni mieux dire; il est difficile de n'être pas convaincu. En ce qui concerne l'e muet et le respect qu'il mérite, vous avei donné de précieuses louanges à mon essai, et sivous pense^, avec éM. cAnatole France, que l'alternance des rimes est agréable, mais que « la non-alternance cherchée et voulue » peut donner de charmants effets, nous aurons vraiment, sur la métrique, quelques idées communes. Certes, vous continuere~ à versifier selon la pure tradition, puisque vous le faites avec bonheur : nul ne vous le reprochera. éMais pourquoi jeter l'anathème aux jeunes poètes, scrupuleux et conscients, qui font tomber, d'une formule, ce quelle

a de caduc, et qui se llhèrent de ses étroitesses ? Ils aident au cours naturel des choses, sans plus; ils ne sont pas des fols qui veuillent imposer à la réalité leurs rêveries personnelles. zMais voilà où nous ne nous entendons plus : vous croyei que le vers doit être ceci, et pas cela, par suite de je ne sais quelles raisons métaphysiques, physico-physiologiques... Je vous soupçonne d'être un peu théologien, pour ne vous pas méfier asseï de ce que la science contient d'esprit théologique : c'est cela qui fait faillite dans la science, et non la science elle-même. Satan, assuret-on, est bon logicien, ^•{j fait-il pas meilleur avouer avec cM. oinatole France que notre prosodie n'est pas soumise à des lois naturelles ? « Visiblement elle est fondée sur l'usage et non sur la nature. Tour peu qu'on examine les règles on en voit l'arbitraire. U^us sommes un peuple médiocrement musical et qui ne chante pas volontiers. Les commencements de notre vers sont d'une si rude barbarie qu'aucun poète n'oserait y regarder s'il avait le malheur de les connaître... Toutes les prescriptions auxquelles obéissent les poètes sont arbitraires et récentes. Elles durent peu. Elles dureraient moins encore si le sentiment de l'imitation n'était très fort che^ les hommes et surtout che\ les artistes. En fait, une forme de vers ne dure pas beaucoup plus qu'une génération de poètes. » Dès lors, pourquoi voule\-vous asservir la génération qui vient à la métrique parnassienne ? Croyeivous avoir trouvé une métrique éternelle ? T^este^-

VOUS encore saris/air de cerre phrase que vous écrivie-^ voilà cinq mois : « La fonction de toute poétique, au fond, consisterait donc à introduire le plus d'expression naturelle possible dans le langage, c'est-à-dire le plus de musique possible, mais sans le secours de la gamme » ? J'aimerais voir cette phrase, en épigraphe, sur une théorie du vers libre.

Oui, cher maître, je crois que de votre phrase brumeuse et charmante, comme de toutes celles oit vous essaye^ si noblement de formuler de grands principes et de a solidement motiver » vos idées sur l'art des vers, je crois qu'on peut avec la même logique tirer des conséquences diverses, car les grands principes en art sont avant tout des pensers vagues. Soyons humbles : toute notre tâche est d'aider, conscients un peu, à l'évolution du vers; nos poèmes, — et ne les croyons pas faits par nous une fois pour toutes, puisque chaque lecteur les recrée selon son âme la plus intime, — nos poèmes ne sont rien sinon des moments de vie dans notre âme d'abord, puis dans des âmes étrangères et inconnues; et à la vérité je vous le dis, nous n'en sommes pas les seuls auteurs et nous ne pouvons pas savoir ce qu'ils deviennent continûment dans les âmes oii ils vivent. Soyons humbles, laissons Dieu même parler en nous. Que nos œuvres, voix fidèles, réveillent en autrui le "Dieu qui dort; soyons sincères; respectons la parole divine et ne lui imposons que le moins passible les règles chinoises de la versification française.

Quand donc viendra ce poète bc'ni qui, maître de sa forme, fera chanter enfin une poésie vivante, dialogue spontané de son âme avec la nature, poésie diverse, souple, multiple, infinie, mélodieuse et rythmée, qui ne soit plus tel ou tel article tenu par un spécialiste ? Oui, de la poésie vraie, spontanée, sincère, changeante et chantante, indéfinie comme les choses, infinie comme l'âme : de la Toésie qui soit de la Vie.

oivant de prendre congé, cher maître, je voudrais vous soumettre deux pages de Fromentin, qui sont tout à fait excellentes et que f aime entre toutes; je vous les offre avec le même sentiment qui me ferait donner un objet familier et chéri au voyageur près de partir ou à Vhàte quitté, afin qu'il se souvienne d'une heure aimable de causeries. — T)ans le premier passage, on sent que Fromentin regrette, comme il le disait lui-même, ce de n'avoir pas eu la tradition, de n'être pas un aide, un rapin sorti de l'atelier d'un Van der zMeulen »; dans l'autre, on prévoit l'emploi que l'artiste intelligent et sincère ferait d'un métier bien appris et bien su. Fromentin :

Notre ignorance (à nous, les jeunes) est extrême. On dirait que l'art de peindre (lisons : écrire) est depuis longtemps un se-

cret perdu, et que les derniers maîtres tout à fait expérimentés qui le pratiquèrent en ont emporté la clef avec eux. Il nous la faudrait, on la demande, personne ne l'a plus ; on la cherche, elle est introuvable. Il en résulte que V individualisme des méthodes n'est à vrai dire que l'effort de chacun pour imaginer ce qu'il n'a point appris; que dans certaines habiletés pratiques on sent les laborieux expédients d'un esprit en peine, et que presque toujours la soi-disant originalité des procédés modernes cache au fond d'incurables malaises.

Fromenîîn dit encore :

Il s'agit de devenir humble pour les choses humbles, petit pour les petites choses, subtil pour les choses subtiles, de les accueillir toutes sans omission ni dédain, d'entrer familièrement dans leur intimité, affectueusement dans leur manière d'être. C'est affaire de sympathie, de curiosité attentive et de patience. Désormais le génie consistera à ne rien préjuger, à ne pas savoir qu'on sait, à se laisser surprendre par son modèle, à ne demander qu'à lui comment il veut qu'on le représente.

Ueuillei me croire, monsieur et cher maître, fort sensible à l'honneur que vous m'ave-[fait en suscitant cet échange public de pensées ; soyc^^ assuré de mon admiration sincère et de mon profond respect.

Adolphe Boschot.

Le lecteur me saura gré d'avoir reproduit intégralement ces charmantes pages, modèle de courtoise polémique et d'ironie respectueuse, et précieux spécimen du reproche essentiel adressé par les novateurs à toute législation du vers. On peut résumer leur programme ainsi : « Nous ne

savons pas ce que c'est que le vers, mais peu nous importe; il nous suffit d'en avoir le sentiment. Le vers est d'une subtile essence dont le mystère même autorise chaque poète à baptiser vers toute phrase ou tout membre de phrase dont l'harmonie l'enchante, sans qu'il soit tenu de définir indéfinissable principe de sa jouissance esthétique. » Entendons-nous. Ce serait, en effet, pédantesque et abusif de demander à un poète les raisons de son discernement spontané, mais si ce poète renonce lui-même au bénéfice de sa noble inconscience pour réfléchir sur son art et édicter le bouleversement des lois admises qui le régissent et qu'une tradition séculaire a fixées, on a dès lors le droit d'exiger de lui qu'il analyse les fiandements de ces lois pour en démontrer la caducité ou l'inanité. Toutes les langues, tant anciennes que modernes, ont leurs poétiques respectives, dont l'objet n'est nullement de fournir au poète des procédés pour exprimer son tempérament, mettre en relief son originalité et fabriquer de beaux vers, mais uniquement de définir les conditions sans lesquelles le vers n'existe pas, sans lesquelles aucune distinction n'est établie entre le vers et la prose. Ainsi les formes traditionnelles du vers français sont au service de l'mspiration et du talent, elles ne les suppléent pas; mais, parce qu'elles comportent le plus de musique proprement dite

LA VERSIFICATION Ilf

compatible avec la fonction intellectuelle du langage, il ne saurait y en avoir d'autres mieux adaptées à ce service.

Tout malentendu dissipé, il me semble que les arguments de mon ingénieux contradicteur ne rencontrent pas ma réponse à sa critique.

Je n'ai pas répliqué à M. Adolphe Boschot. Je m'en suis abstenu, d'abord par discrétion à l'égard de la T{evue de Taris qui, en acceptant de publier nos deux lettres, n'avait pas entendu ouvrir une polémique prolongée sur les questions traitées par nous, et ensuite parce que de cet échange d'idées sont nées entre mon confrère et moi des relations affectueuses qui nous ont permis d'agiter ces questions à l'amiable verbalement. Le lecteur trouvera, dans le présent ouvrage, des aperçus qui, je l'espère, lui suffiront pour les éclaircir et se prononcer entre l'opinion de nos éminents confrères que cite M. Boschot à l'appui de la sienne et les principes que je défends par l'analyse de la formation du vers français. Je me bornerai ici à relever le passage de la lettre de M. Boschot où il rappelle la phrase que j'avais écrite cinq mois auparavant et qu'il qualifie de brumeuse et charmante, épithètes singulièrement cruelles à l'égard d'un chercheur qui n'a pas d'autre préoccupation que d'être clair, fût-ce aux dépens du charme. Il aimerait voir, dit-il, cette phrase en épigraphe sur une théorie du vers

libre. Il semble n'avoir pas remarqué toute la portée du superlatif le plus de musique possible dont j'ai fait usage à dessein. Ce superlatif, en effet, définit implicitement et prescrit avec la dernière précision la forme traditionnelle du vers français sous les divers modes qu'elle comporte. Je prétends qu'on ne saurait s'écarter de cette forme qu'au détriment du maximum d'harmonie proprement musicale dont le vers est susceptible. Cette assertion résulte logiquement, je le crois du moins, de mes précédentes réflexions sur l'art des vers. Selon moi l'instinct de l'ouïe, soumis à la condition de ne pas usurper sur le domaine intellectuel, c'est-à-dire de ne menacer en rien la claire perception du sens des mots et de la phrase qu'ils composent, cet instinct, tout physiologique, a résolu le problème d'introduire le plus de musique possible dans le langage et il y a réussi en créant progressivement notre poétique traditionnelle. Je me hâte d'ajouter que les seules imperfections qu'on puisse reprocher à cette poétique sont précisément dues à l'intervention de la volonté, du caprice dans la genèse originairement spontanée du vers. De là certains abus qu'il faut savoir reconnaître, certaines prétendues règles qu'il faut savoir sacrifier. J'avoue que, si j'y demeure attaché, c'est par une longue habitude, devenue invincible en moi; ce n'est nullement pour un motif rationnel. Considérer, par exemple,

comme des hiatus les rencontres de voyelles ou de voyelles et de diphtongues telles que il y a. tu aimes, m es, etc.. c'est s'imposer une règle plus exigeante que l'oreille. Il convient de s'en remettre uniquement à ce juge naturel pour décider si telle ou telle succession de sons doit être admise ou rejetée. Quanta l'alternance des rimes masculines et des rimes féminines, elle a son fondement dans une satisfaction de l'ouïe, mais la sensibilité physique n'est pas seule en cause; l'expression de certains sentiments peut requérir la suppression de cette alternance. La jouissance morale que procure à l'artiste, à son âme, la justessedans l'expression d'un sentiment peut primer le plaisir purement sensuel de l'ouïe. Une suite de rimes soit masculines, soit féminines, en nombre quelconque, peut, dans certains cas, servir mieux la pensée ou le cœur du poète que l'alternance indiquée par la seule considération de ce plaisir. Il me paraît donc excessif de repousser d'emblée, sans examen ni réserve, toutes les réformes que les novateurs, même passionnés, prétendent imposer à la poétique traditionnelle. Il y a des concessions à leur faire, mais peu nombreuses, aucune ne devant compromettre la construction fondamentale du vers, car, sauf de rares exceptions, du genre de celles que je viens de signaler, l'accord est intime entre les exigences de l'expression et celles de l'ouïe, tellement intime que

c'est la musique même du vers qui est le plus expressive, qui est le signe naturel du sens des mots dont il est formé. Fonder une réforme aussi radicale que l'abolition des lois traditionnelles de la césure et du rythme sur la méconnaissance de cet accord en abusant de cas singuliers où il peut être avantageusement violé, c'est faire de l'exception la règle, généraliser la dissonance comme moyen d'expression; c'est, pour le moins, retourner à la prose.

Monsieur et cher confrère,

'ai en ce moment l'esprit fort éloigné des questions que votre gracieuse lettre me pose. Je suis tout à la confection d'un petit discours que je vais bientôt prononcer à la distribution des prix du lycée Condorcet. Je n'ai donc pas le loisir de vous répondre longuement. D'autre part, ce serait inutile car j'ai eu déjà l'occasion de manifester mon opinion sur la crise littéraire qui vous occupe, dans une brochure intitulée : %éflexions sur l'cArr des Vers, que j'ai publiée^ il y a trois ans, chez Lemerre. Dans

* Le Vers libre et les Poètes, Enquête de M. Austin de Croze dans le Figaro, en juillet 1895, à l'occasion du poème non rimé de Mistral, le Rhône,

cet opuscule aride, je m'attache à distinguer avec netteté l'essence de la prose et celle des vers, parce que nos présents réformateurs me semblent faire de la prose sans le savoir, et j'explique de mon mieux la genèse de la versification française par la loi physiologique du moindre effort appliquée à l'acoustique du langage rythmé, ce qui ne laisse aucune part à l'arbitraire dans la constitution du vers.

Mon point de vue, humblement scientifique, n'a pas été admis sans doute par les récentes écoles de poésie, car elles n'ont pas même daigné discuter mes principes. Elles voient les choses de plus haut; de mon côté je ne puis les suivre, de sorte que nous ne nous sommes pas rencontrés. Je considère comme stériles toutes les discussions des artistes entre eux, parce qu'ils se dispensent de définir et de préciser; ce ne sont que des échanges de protestations naïves. Je me suis donc retiré du débat, et je n'y rentrerais que si mes assertions étaient attaquées par des moyens de convaincre purement rationnels, les seuls dont je reconnaisse l'efficacité en matière de technique. Mais je ne le souhaite nullement; l'argument décisif par excellence est, à mes yeux, la production d'une œuvre qui force l'admiration de ceux qui ont donné des gages suffisants de compétence pour les apprécier. Je salue le talent de plusieurs novateurs admirablement doués, et

j'espère que, après avoir fait l'épreuve consciencieuse des perfectionnements proposés, ils reviendront à la facture naturelle du vers français, je veux dire à celle qui s'est organisée peu à peu, à la longue, non par le caprice de l'oreille, mais par la sélection qu'elle a faite spontanément, dans le discours, des formes qui distinguent les vers de la prose.

Quant à la tentative de Mistral, je me récuse, je ne suis pas en état de la juger, car j'ignore le provençal; je ne sais pas quelles ressources le vocabulaire de cette langue offre au rimeur pour éviter la monotonie. Je me borne à dire que, s'il s'agissait de la versification française, je regarderais cette tentative comme une désertion.

Je n'ai en portefeuille aucune poésie inédite achevée; j'ai donné la dernière aux étudiants pour un album. Je le regrette vivement.

Veuillez agréer...

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