SUR LE LANGAGE POÉTIQUE
ON génie (le génie de La Fontaine) tout gaulois lui devient plus exclusivement personnel à mesure que s'altèrent chez nous les qualités distinctives de notre race. Toutes les civilisations, en effet, tendent aujourd'hui à se pénétrer mutuellement; la cause en esc dans la facilité croissante des communications et aussi dans l'influence prédominante de la science, qui n'a pas de patrie, sur l'esprit national. Chaque langue reflète visiblement cette influence; cha-
* Extrait de la Préface au recueil de fables intitulé Pour les Grands et les Petits par Charles Ricliet. (Chez Hachette et O' 1893).
cune se décolore, se dessèche et perd ainsi de sa vertu poétique en exprimant des choses plus générales, les lois au lieu des faits particuliers. Un mot d'origine latine, par exemple, a été d'autant plus français qu'il désigne un objet plus usuel, plus concret; dès que son sens est généralisé pour les besoins de la science, il retourne à sa forme latine et par là se dépoétise. Le vocabulaire de la médecine en fournirait de nombreux exemples. Rien n'est plus éloigné du langage de La Fontaine...
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SUR LA VRAIE ET LA FAUSSE VOCATION DANS l'art des VERS
CHc4TITT{E III*
SUR LA VRAIE ET LA FAUSSE VOCATION DANS l'art des VERS
ENTENDS par un poète une ame impressionnable à un degré exceptionnel, qui ne peut pas, même au prix de son repos, même à tous risques, s'empêcher d'exprimer ce qu'elle sent, et l'exprime spontanément avec les ressources que l'harmonie prête au langage.
J'avais le dessein de rechercher la cause de l'illusion que se font sur leur vocation tant d'auteurs d'essais poétiques avortés.
• Extrait de la Préface au volume L'Ame et la Morl, par M"° Marguerite Comert. (Chez Alphonse Lemerre, 1898.)
Il semble, au premier abord, infiniment plus facile de versifier que de jouer du violon, par exemple. C'est pourtant de part et d'autre faire de la musique. Il est vrai que, pour être sensible aux temps égaux ou proportionnels frappés par une césure, et à une assonance terminale, il n'est pas nécessaire d'être plus musicien que pour battre exactement la mesure. Il est vrai encore que dans le vers le rythme s'identifie à la mesure et n'exige pas pour être senti plus d'oreille que celle-ci. Il est vrai enfin que le vers est affranchi de la note et qu'il est plus facile aux doigts du novice de compter des syllabes que de diviser exactement la corde pour faire la note. Mais, en revanche, il existe deux facteurs d'harmonie étrangers au violon et propres au vers. C'est, en premier lieu, la pluralité des timbres, car sur un violon tous les sons ont le même timbre*, tandis que, dans le vers, chacune des voyelles a son timbre spécial, différent de celui des autres, de sorte que l'harmonie du vers est une symphonie : versifier c'est orchestrer. En second lieu, les con-
* J'aurais dû, paraît-il, choisir un autre exemple que le violon, car voici ce que m'écrit M. Adolphe Boschot en post-scriptum à une lettre sur la versification : « Croyez-en un violoniste, les sons du violon n'ont pas tous le même timbre. Chaque note, d'abord, a son timbre. L'archet modifie encore le timbre, selon qu'il est près du chevalet, ou à sa place habituelle, ou près de la touche... Que dire enfin des notes harmoniqties et des notes à vide?... « — Incompétent je ne puis que remercier mon obligeant confrère de m'avoir mis en garde contre une erreur et recommander aux savants son observation»
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sonnes, qui n'existent point ou n'existent qu'à l'état rudimentaire dans les sons de la musique notée, modifient, au grand bénéfice de l'expression, ceux des voyelles dans les syllabes. Les effets harmonieux de ces deux facteurs sont infinis. Outre la satisfaction que donnent à l'oreille, d'un côté, la rime et, de l'autre, la césure par les intervalles attendus qu'elle marque, le vers est par eux capable d'en procurer une autre beaucoup plus raffinée et très complexe. Grâce aux consonnes et surtout grâce aux voyelles diversement timbrées et accentuées (les fortes introduisant des césures supplémentaires dans chaque hémistiche), les syllabes, par leurs rapports harmonieux, font des deux hémistiches deux phrases musicales qui se composent pour former un ensemble que nul violon, nul instrument isolé n'est en possession de fournir. Mais pour obtenir ces effets il faut être spécialement doué. Il faut l'être même pour tirer de la rime tout le parti possible, une belle rime doit remplir deux conditions qui semblent inconciliables : satisfaire une attente et causer une surprise. Quiconque n'est pas artiste en poésie se contente de remphr la première condition et ne s'inquiète pas de la seconde.
En résumé, la confection d'un vers digne de ce nom, présente des difficultés étrangères à la composition d'un morceau pour instrument seul, et en offre d'analogues à celles qui sont
inhérentes à la symphonie. J'aurais à relever d'autres difficultés encore, si, au lieu de me borner à considérer le vers, j'examinais les lois musicales de la strophe, de la combinaison des vers de même rythme ou de rythmes différents. J'ajoute enfin que la musique notée n'a point à préciser, à définir ce qu'elle exprime et ne le pourrait d'ailleurs pas, et que par cela même la pensée musicale est exempte d'un souci qui accroît et complique singulièrement la tâche du poète.
Or les débutants, en général, et beaucoup d'autres comme eux, ne se doutent même pas de l'importance capitale des éléments essentiels de notre art dont je viens d'ébaucher l'analyse, et par suite ne soupçonnent rien des difficultés qui en dérivent. Les manuels de versification consultés par eux ne signalent pas ces éléments supérieurs, parce que ceux-ci ne sont pas soumis à des règles définies. Le nombre de syllabes requis, la césure correcte et la rime suffisante sont au contraire définissables, mais peuvent constituer un vers parfaitement plat, et le versificateur, à moins d'être poète, peut fiart bien ne pas s'en apercevoir, s'illusionner sur la qualité de sa production. Ce sont là, en effet, les éléments rudimentaires du vers, c'en est l'ossature, sans laquelle il n'existe pas du tout, mais par laquelle il n'existe pas encore : il y manque le mordant ou le poli
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des consonnes, les timbres variés des voyelles et leurs accents, qui seuls peuvent y ajouter les muscles, les nerfs, le sang et le souffle, en un mot la vie. A défaut de ces apports qui doivent compléter son canevas musical le vers demeure inexpressif, dépourvu de toute originalité, et il n'est pas, à proprement parler, nombreux. Or, c'est à l'instinct, au sens du nombre que se reconnaît la réelle aptitude à l'art poétique. Par malheur, ce sens peut faillir au versificateur à son insu. Poète peut-être, mais par le cœur et l'imagination seulement, il ne l'est, hélas! qu'à demi. Parfois, au rebours, il n'a du poète que l'oreille, et, dans ce cas fréquent, il ne l'est encore qu'à moitié.
Pour l'être entièrement, il doit, comme je l'ai dit en saluant le jeune auteur de ce petit livre, sentir avec une profondeur et une vivacité rares, et céder à un incoercible besoin de rendre ce qu'il sent par le langage le plus musical possible. Il n'y parvient pas du premier coup, mais son stage est fatalement progressif, et le précoce talent de M^^^ Marguerite Comert témoigne que chez le vrai poète, le poète-né^ l'artiste ne se fait guère attendre.
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