‹ Testament poétiqueChapitre 5 sur 19 · IV · texte numérisé non relu

IV

Messieurs,

'avais achevé d'écrire le discours que je vous ai lu tout à l'heure, lorsqu'un vote récent de l'Académie sur l'attribution du prix Archon-Despérouses, vote publié par la presse sans aucune mention de la réserve expresse qui en définit le sens et la portée, souleva une agitation vive chez les amis de la poésie, surtout dans la jeunesse, où se recrutent les poètes et leur plus ardente clientèle.

* L'Association générale des Étudiants m'avait fait l'honneur de m'inviter à présider son douzième banquet annuel (1897). Invité à dire quelques mots sur le sentiment de l'Académie française touchant la versification inaugurée par certains poètes novateurs, j'ai ajouté à ma première allocution qu'on va lire.

Vous êtes en droit d'attendre de moi quelques mots sur cet événement littéraire, et je m'en voudrais de frustrer votre attente. A vrai dire, vous avez déjà pu connaîcre la pensée de l'Académie et la mienne, par la lettre que j'ai adressée au rédacteur en chef du Figaro à ce sujet; mais peut-être avez-vous présumé que je profiterais de la belle occasion que vous m'offriez ce soir de m'expliquer davantage sur la question d'une réforme de notre poétique traditionnelle. Je n'en profiterai qu'avec mesure, d'abord parce que cette question ne passionne qu'une partie de mon auditoire, celle que les sciences ne réclament pas jalousement, ensuite parce qu'on ne saurait la traiter comme il convient en peu de mots. Je me bornerai donc à la poser.

C'est en prose, messieurs, que je vous parle, et pourtant il ne me suffit pas de m'exprimer avec toute la clarté dont je suis capable, je me complais dans mon rôle accidentel d'orateur : je voudrais pouvoir ajouter à la signification purement conventionnelle de mes paroles toute la vertu expressive que me fournit la nature, non point seulement dans la mimique du geste, mais bien aussi dans l'harmonie de mes phrases. Je rejette les mots qui ne satisfont pas mon oreille et je m'efforce d'ordonner ceux qui la fîattent, de manière à la flatter davantage encore par leur arrangement. Du même coup j'accrois mes res-

sources pour vous communiquer ce que je sens. Si tous les plaisirs de l'ouïe relèvent de la musique, au sens le plus large du mot, je peux dire que je m'étudie à rendre mes paroles musicales; je voudrais pouvoir les rendre aussi musicales que la prose le comporte. Mais la dose d'harmonie que comporte la prose est-elle déterminée ? le maximum en est-il prescrit par la prose même? Suis-je sûr de ne point l'outrepasser, même sans le vouloir? Dans cette recherche de la qualité musicale du langage, je me demande, messieurs, à quel moment précis je perdrai le droit de le qualifier prose. Me suffira-t-il, pour perdre ce droit, d'isoler, de mettre à la ligne chaque membre de phrase de manière à en soustraire l'harmonie aux influences afi'aiblissanres de celle des membres de phrases voisins? Sans doute cette précaution ne sera pas vaine; l'harmonie du discours y gagnera. Pourtant je doute que, même en faveur de ce procédé, vous m'autorisiez à débaptiser mon langage. Vous m'objecteriez que la prose a sa musique propre, et que cette musique, rendue, il est vrai, plus sensible par la séparation plus tranchée des membres de phrases, n'a pas pour cela changé de caractère. Mais, encore une fois, quel est ce caractère? A quoi reconnait-on que telle musique appartient ou n'appardent pas à la prose?

C'est ici que la difficulté commence. Il est cer-

tain qu'une observation attentive peut parvenir à dégager les raisons qui expliquent le charme de la bonne prose pour l'oreille; ce sont des lois d'ordre physiologique. Tant que ces lois ne sont pas nettement formulées, la démarcation entre la prose et les vers demeure indécise, contestable.

La seule méthode rigoureuse pour tracer cette démarcation consiste à procéder par une analyse exacte et un recensement complet des facteurs de la musique applicables au langage, des conditions requises pour qu'une suite de syllabes formant d'abord des mots, puis des membres de phrase, puis des phrases, procure à l'oreille du plaisir, le plus de plaisir possible. L'inventaire de ces conditions une fois dressé, on n'aura plus qu'à les grouper progressivement à partir de la plus simple jusqu'au système le plus complexe. Dans ces groupements successifs on rencontrera d'abord la musique de la prose, puis celle des vers, qui déjà chante, enfin le chant proprement dit qui remplit toutes les conditions de la musique vocale.

Il est évident que le langage parlé diffère du chant en ce qu'il n'implique pas la gamme. Cette différence établit entre ces deux départements de la musique une démarcation essentielle, sans toutefois leur interdire de communiquer.

Il s'agit de discerner, dans le premier, la phonétique du langage parlé, la prose de la versification.

Il semble bien, à première vue, qu'un fragment de prose ne change de nature pour devenir un vers qu'en s'imposant quelques conditions nouvelles, empruntées au chant, abstraction faite de la gamme. C'est dans cette direction qu'il convient de chercher ce qui distingue essentiellement le vers de la prose, une définition du vers, applicable à toutes les langues. La fonction de toute poétique, au fond, consisterait donc à introduire le plus d'expression naturelle possible dans le langage, c'est-à-dire le plus de musique possible, mais sans le secours de la gamme.

L'Académie, messieurs, ne pouvait tirer, surle-champ, précipitamment, les conséquences délicates de cette définition pour la poétique française. Elle ne l'a pas tenté. Elle a fait ses réserves et s'en est sagement tenue aux conclusions historiques, aux résultats que lui fournissait le travail spontané des écrivains, prosateurs et poètes, sur les matériaux de notre langue depuis qu'ils y exercent leur génie. Notre poétique est sortie, telle que nous l'ont laissée les plus grands poètes de ce siècle, d'une élaboration séculaire où la volonté réfléchie a eu beaucoup moins de part que l'instinct, c'est-à-dire les préférences

organiques de l'ouïe. C'est en consultant, sans parti pris, naïvement, les indications de l'oreille, en obéissant avec une aveugle docilité à ses exigences inconscientes, que les écrivains ont peu à peu constitué le langage de la prose et celui des vers. Parmi les tentatives innombrables, leurs choix leur ont été spontanément dictés par les lois profondes de la physiologie acoustique bien avant que Helmholtz l'eût étudiée. 11 y a sans doute peu de chances pour que des combinaisons, à la fois très heureuses et très importantes, de sons vocaux soient restées inaperçues et à découvrir encore.

Est-ce à dire qu'il faille condamner d'avance les efforts de la réflexion pour reviser et compléter l'œuvre progressive de la spontanéité en ces matières? Non, certes. Ces efforts sont légitimes; il en est même de fort intéressants, de forts beaux qui témoignent d'une solide érudition et d'une rare puissance d'analyse. Je vous rappellerai, par exemple, l'ouvrage de M. Robert de Souza, intitulé le Tiyïhme poétique. Je n'en connais pas d'autres qui soient aussi capables, ni plus dignes de commander l'attention. Il ne me semble pas toutefois que sa conception très élastique du rythme appliqué au langage poétique distingue sufîisamment le vers de la prose harmonieuse. Je suis, du moins, tout à fait dérouté et déconcerté par la musique des vers composés

d'après ses principes et dont il propose des exemples au lecteur. Mais je n'oublie pas l'incalculable influence de l'habitude sur les perceptions et les jugements esthétiques. Ce n'est pas à mon âge qu'on refait l'éducation de ses sens. Par contre, j'ai, d'autre part, des raisons plus légitimes et non moins impérieuses de demeurer zélateur fidèle, incorruptible de la versification traditionnelle; mes cadets la jugent monotone, impropre à traduire toutes les nuances de leurs émotions, et moi, au contraire, qui en ai l'oreille hantée depuis bien plus longtemps qu'eux, je ne m'en lasse jamais : j'en chéris le bercement qui n'endort que mes soucis inférieurs et m'élève comme un vol puissant et régulier. Les fibres les plus intimes, les plus ténues de mon cœur ont toujours trouvé sur la vieille lyre des cordes à leur unisson, prêtes à vibrer si mes doigts savaient les choisir.

Mais je n'ai nul dessein de plaider auprès de vous une cause qui ne manque pas de défenseurs chez vous-mêmes.

Aussi bien n'ai-je que trop abusé de votre patiente attention. Je serais heureux si seulement j'avais pu vous faire pressentir la périlleuse complexité de la question qui divise aujourd'hui les poètes et apprécier la prudence libérale de l'Académie. Elle a concihé sa plus chère mission, qui est de signaler le talent naissant, même té-

nç

méraire ou espiègle, avec son premier devoir, celui d'assurer contre toute violence et toute surprise les traditions littéraires dont elle est constituée gardienne responsable.

Mesdames et Messieurs,

E dois au hasard l'honneur de présider ce banquet Httéraire et champêtre.

Il m'avait semblé que la Vallée-aux- Loups, par son nom même, pourrait m'être un refuge et une retraite inviolable, car mon cœur est singulièrement partagé entre mon besoin de recueillement et ma sympathie profonde à toutes les commémorations filiales des écrivains de mon temps pour la plus grande gloire de leurs pères intellectuels. Je communie surtout avec ceux qui s'efforcent de conserver intact le génie

* Allocution prononcée au banquet de la Vallée-aux-Loups pour le Cinquantenaire de Chateaubriand (3 juillet 1898).

de leurs lieux de naissance, de disputer nos provinces à la centralisation parisienne que je considère comme funeste à l'esprit français dont la diversité n'est pas moins le caractère que la solidarité, ciment de la patrie.

Mais je me trouve être ici voisin de l'asile où Chateaubriand cherchait, bien avant moi, ces deux amis de la pensée désormais perdus pour ceux qui la servent, je veux dire le silence et la solitude. J'ai été violemment chassé de ma ta- •nière par mon confrère Léon Séché; douce violence, à vrai dire, dont j'aurais ici bien mauvaise grâce à me plaindre. C'est par les journaux que j'ai appris hier seulement la mission qui m'était échue d'occuper à cette table la place éminente et périlleuse que vous m'y avez assignée. Je dis périlleuse, car je suis pris tout à fait au dépourvu, et, si vous attendez de moi un éloge de Chateaubriand, je n'aurai plus qu'à glaner misérablement quelques brins de lauriers après la moisson que, j'en suis sûr, vient d'en faire, pour la lui offrir toute rajeunie, mon éloquent confrère de l'Académie, M. de Vogiié.

Que vous dirai-je donc qui pût vous sembler nouveau sur le grand homme, sur le grand écrivain dont les aptitudes merveilleuses et si variées ont épuisé la sagacité de la critique et toutes les formes de l'admiration? Il m'est pourtant venu l'idée présomptueuse que, peut être, le poète qui

se manifeste dans toutes les pages des œuvres de Chateaubriand, dans celles surtout où la nature même du sujet traité comporte l'emploi le plus musical du langage, que peut-être ce poète harmonieux par excellence me laisserait-il quelque chose encore à signaler en lui, après avoir tant livré aux recherches de ses apologistes. C'est le versificateur que je vais tenter de vous révéler sous un jour nouveau, et, je l'espère même, le plus inattendu.

Il ne s'agit pas de vers inédits ; je me hâte de prévenir une trop vive déception de votre curiosité; mais je voudrais vous montrer en Chateaubriand l'ancêtre et le précurseur de tous les récents novateurs de la poétique française. Oui, Messieurs, dans ses beaux poèmes les zMartyrs, cArala, %ené, etc., il ne lui a manqué, pour rendre la versification à la nature, pour la délivrer avec évidence des brodequins odieux que lui a infligés une tradition barbare, que de modifier la typographie de ces célèbres ouvrages, de reporter tout simplement à la ligne, avec une initiale majuscule, chaque membre de phrase, dont l'harmonie délicieuse constitue un vers parfait, joignant à la grandeur et à la richesse de l'image la belle allure de la liberté.

La liberté. Mesdames et Messieurs, est en train d'élargir ses conquêtes : du champ restreint de la politique, oii ses ailes immenses palpitent fié-

vreusement, comme à l'étroit, elle aspire à les déployer dans le ciel des arts et nous y saluons avec tremblement les rapides progrès de ses bienfaisants ravages. Grâce à l'émancipation de toutes les formes, le beau n'en est plus réduit à se pourvoir dans le rigide et pâle vestiaire de Platon; il lui faut des complets de toutes mesures et de toutes couleurs; il a résolument changé de Belle-Jardinière. La poésie ne devait pas, ne pouvait pas être oubliée dans la distribution générale des travestis régénérateurs.

Le libéralisme de Chateaubriand, soyons justes, ne pouvait, du premier coup, réaliser dans le domaine poétique l'affranchissement absolu auquel il nous est donné d'assister. Pardonnons -lui d'avoir ménagé les transitions en dissimulant sous la typographie prudente de ses poèmes le caractère fondamental du vers nouveau, du vrai vers français, du vers tel qu'il devrait être et se révèle déjà et dont l'essence consiste uniquement à charmer l'oreille. Qu'importe sa longueur, le nombre de ses syllabes ! Mais, légitimiste fidèle aux autorités séculaires dont il ne voulait pas violenter la tradition (loyalisme respectable), et néanmoins ouvert à l'esprit de réforme, jaloux de l'indépendance de son âme, Chateaubriand tut, dans notre art, un révolutionnaire fatalement circonspect. Et c'est ainsi qu'il borna son ambition personnelle à substituer le vers à la prose

sans en avertir le lecteur, certain qu'un jour, quand l'heure de la libération définitive aurait sonné, de jeunes poètes, chez qui le courage pourrait n'être plus téméraire, ramasseraient son idée rénovatrice, et, dans leur innocence, s'imagineraient l'avoir eux-mêmes inventée.

J'ajouterai, Messieurs, connaissant comme vous sa hauteur et son désintéressement, que, s'il vivait encore et pouvait assister au triomphe de sa doctrine secrète, il ne serait animé, à l'égard de ses disciples inconscients, d'aucun sentiment d'envie. Il leur abandonnerait généreusement la gloire d'un succès qui n'ajouterait que des rayons secondaires à la sienne. Je vous révélerai enfin une noble ruse qu'il imagina pour assurer ce succès par un dernier sacrifice à la modestie, si rare et d'autant plus méritoire chez lui. Par un vieux reste d'habitude invétérée, il n'avait pas tout à fait renoncé à l'usage de notre poétique traditionnelle, il se surprenait, par instinct, par une docilité invincible et maladive aux lois tyranniques de l'oreille, à coraposer des vers raciniens dont la beauté récalcitrante l'inquiétait. Il y mit bon ordre. Il se fit héroïquement violence, et fabriqua, non sans d'infinis efforts, des alexandrins où il parvint, dans sa tragédie de éMoïse, par exemple, à atteindre la médiocrité désirable, qui pouvait servir utilement sa cause par un frappant contraste avec l'admirable har-

monie de sa pseudo-prose. Je ne crois pas qu'il existe, dans l'histoire littéraire, un aussi prodigieux exemple de dévouement à la cause du progrès et de totale abnégation.

Vous l'avouerai-je, Mesdames er Messieurs, malgré l'hommage que je viens de rendre à son génie poétique, je ne suis pas sans inquiétude sur sa rencontre aux Enfers avec les grandes ombres de nos poètes classiques, « Ah! Monsieur de Chateaubriand, lui diront-ils sans doute, nous avons suivi d'en bas, avec le plus vif intérêt, votre singulière tentative d'enrichissement delà poétique française; mais nous vous félicitons franchement de l'avoir celée à vos contemporains sous l'apparence trompeuse de la prose. C'est que vous nous semblez avoir méconnu le caractère propre de la versification. Sans doute vos phrases sont d'une harmonie merveilleuse; mais vous les eussiez rendues plus musicales encore en y ajoutant les ressources de la musique, de la musique proprement dite, appropriée au langage, c'est-à-dire réduite à la mesure et au rythme, sans la note dont le charme impérieux distrait l'esprit de l'intelligence du sens. Voici Malherbe qui se chargera, si vous le lui permettez, de transposer en vers de sa façon vos plus harmonieuses phrases des zMartyrs, et vous verrez que, loin d'y perdre, elles y gagneront, en dépit de leur beauté indéniable, et ce sera le

plus grand éloge qu'on puisse faire des ressources de notre poétique, car embellir votre discours est une entreprise qui semblerait, assurément, impertinente, si un dieu, Apollon, ne s'en chargeait lui-même. 11 n'appartient qu'à lui de rendre le langage humain, non pas seulement mélodieux, mais le plus mélodieux possible; ce superlatif est précisément la définition du vers. »

Les morts ne doutent de rien, ils savent tout. Quant à moi, pauvre vivant, qui assiste à la stérile dispute des écoles, je me contente de vous soumettre cette objection qui m'embarrasse fort.

Mesdames et Messieurs, vous me pardonnerez d'avoir trop longtemps retenu votre indulgente attention sur une plaisanterie qui serait sans excuse, si ce banquet ne nous avait sollicités à la familiarité confraternelle et même à quelques intempérances par sa gaieté. Il y a cinquante ans que Chateaubriand est entré par la mort dans l'immortalité; les deuils de cinquante ans, sacrés par la gloire, en sont illuminés; elle seule en peut faire des fêtes. Que Chateaubriand daigne, le premier, accueilhr les excuses de l'un des innombrables enfants de son génie à la fois si neuf et si français. Nous lui devons tous à quelque degré le besoin de communiquer au verbe le mouvement profond de l'âme, pareil à l'ondulation de la mer qui soulève ses fardeaux au passage et va se

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perdre dans linfini vaporeux des horizons. Ne nous attardons pas plus longtemps à parler de lui si près du coteau boisé où nous sentirons sa présence. Hélas! je dois vous prévenir que cette évocation sera plus immatérielle encore que vous n'êtes résignés peut-être à vous l'imaginer. Le temps et le fléau de la guerre ont emporté tout le mobilier. Seuls, les murs demeurent, pieusesement conservés; ce sont des témoins dont le mutisme mélancolique saura vous attendrir et vous rappeler à la gravité, que je me reproche d'avoir un moment fait sourire en vous.

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