DU CHAPITRE PRÉCÉDENT
Mon cher confrère,
E n'hésite pas à vous reconnaître poète.
Je voudrais au moins vous avoir assuré la joie du succès littéraire et, bien que vous la méritiez, à peine osé-je vous la promettre. Vous avez eu
* Extrait de la préface du volume L'Idéale Jeunesse, par Edward -Montier. (Chez Lecciie, Oudiu et C'' 1899.)
pourtant le rare courage de ne pas publier les balbutiements de votre Muse naissante; vous avez eu assez le respect du lecteur pour ne lui offrir que des vers dignes du jour et conduits à un degré d'art qui satisfît votre conscience. Mais l'anarchie la plus complète a envahi la république des lettres : comment y serez-vous accueiUi? Les uns vous sauront gré de votre fidéhté à notre poétique traditionnelle, courage encore que j'admire en vous; d'autres vous en feront dédaigneusement un grief; d'autres enfin reprocheront aux sujets que vous traitez, pour estimables qu'ils soient, de n'être plus en honneur. Vos inspirations révèlent, en effet, une sécurité, une paix intérieure que trop peu de vos jeunes contemporains sentiront assorties à leur état moral. Vous vous croyez en possession de la vérité capitale; la plupart d'entre eux, au contraire, s'épuisent à la poursuivre ou déjà désespèrent de l'atteindre et s'abandonnent au rêve ou au plaisir. Leurs désirs inquiets cherchent vainement une orientation précise, un objet sûr, et leur curiosité souffre, plus exaspérée qu'assouvie par l'indigeste fruit d'un enseignement intensif qui omet ou soulève, sans les résoudre, les problèmes fondamentaux de la condition humaine dans le présent fugitif comme dans l'avenir sans limites.
A cet égard, les doctrines du passé perdent leur crédit et celles d'aujourd'hui n'ont pas d'as-
sises encore; elles oscillent entre deux extrêmes, le déterminisme exclusif de la dignité et un spiritualisme sans frein ni méthode.
Dans ces conditions, dans ce désarroi de la pensée, je ne peux garantir à votre ouvrage que l'estime des amis de la poésie, qui en comprennent comme ceux de mon âge et moi l'essence, les règles et la fonction. Cette fonction est, à nos yeux, sociale, en ce que la poésie, telle que nous l'entendons, favorise le rapprochement des cœurs en les élevant ensemble vers le même sommet, je veux dire vers un commun type de vie supérieure où toutes les formes de la matière et de l'activité s'épurent et s'achèvent, en un mot s'embellissent. Rien de plus vague et de plus creux pour l'entendement, rien, au contraire de plus substantiel pour la sensibilité que ce monde idéal auquel aspirent les poètes. Ce qui est définissable n'est pas de leur ressort; mais ce qui échappe à une étreinte limitée, ce qui dépasse et défie la science positive pour ne se livrer qu'à toutes les ouvertures de l'âme à la fois, constitue leur domaine, un domaine sans jalouses murailles. C'est là que s'accomplit leur fraternité, étendue à tous ceux dont la pensée communie avec la leur. Cité céleste, libre et hospitalière! Je ne partage pas votre foi religieuse, mon cher confrère, et là cependant nos aspirations se rencontrent.
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Quelles que soient les sources diverses de nos vœux suprêmes, ils se rejoignent dans la région de la poésie. Nous nous efforçons tous, chacun à son point de vue et à sa manière, de dégager de la terre ce qu'elle contient de beauté, c'est-àdire ce qui nous apparaît plus que terreste, plus que le reste voisin de l'inconnu inaccessible qui nous fait signe dans ses images et nous attire. Pour vous, ce monde idéal existe, réalisé de toute éternité au-dessus du nôtre dans le Paradis que Jésus appelle le royaume de son Père; pour moi, qui me suis habitué à ne plus voir ni dessus ni dessous dans le cosmos, ce monde s'élabore indéfiniment je ne sais où; peut-être n'est-il pour les hommes que la terre même, la terre future en travail depuis d'innombrables siècles et peu à peu annoncée par des formes exquises, trop clairsemées, sortes d'apparitions révélatrices de l'avenir. Je n'en sais rien; mais qu'importe! il est au moins certain que répugner à la laideur visible, c'est sentir au loin l'appel opposé de son contraire invisible, c'est protester contre l'exil. Notre destinée, partant notre devoir, est d'y répondre de notre mieux par un essor heureux ou malheureux, comme un oiseau migrateur, fidèle à son instinct, s'élance, même captif, du fond de la cage vers l'Orient.
C'est en chrétien que vous avez répondu à cet appel sacré, mais vous savez, néanmoins, dans
une large mesure, rendre justice à la beauté vaincue par saint Paul, à la beauté païenne, c'està-dire indivisément naturelle et divine, évoquée par le génie grec. La gloire de ce génie est d'avoir fait, le premier, servir les formes sensibles à exprimer ce que les sens n'atteignent pas, ce dont la pensée et le cœur seuls peuvent jouir, car ce ne sont pas les sens qui admirent, et les œuvres des Grecs sont admirables. En morale même, vous avez impartialement reconnu que la beauté des actions, plus précieuse que celle des figures, avait trouvé chez l'élite des anciens, dans Marc-Aurèle par exemple, une formule héroïque, et tout en reprochant au stoïque empereur de n'avoir pas aimé comme Dieu veut qu'on aime, pour incomplète que vous semble cette formule, vous n'en recommandez pas moins la noblesse à votre disciple. Tempérées par un tel hommage, vos réserves n'ont rien d'hostile et appellent plutôt la conciliation. Vous souhaitez chez votre élève l'accord d'une vertu mâle avec une piété tendre, avec la pure sainteté dont vous célébrez des exemples historiques.
Toutes vos poésies sont parentes, toutes dérivent d'un même fonds et tendent au même objet, qui est, en célébrant la jeunesse, de la tremper et de l'ennoblir.
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