II
E VOUS avoue que je n'ai pas prétendu rendre service à l'art; ce n'est pas par l'analyse et le raisonnement qu'on peut rendre plus sensible aux artistes ce qu'ils sentent par intuition directe, ni leur révéler ce qu'ils ont mission spéciale de nous révéler euxmêmes. Je me suis proposé seulement de me rendre compte de mes impressions devant leurs œuvres.
J'ai fait sortir les définitions que je cherchais des données essentielles à toute production artistique, c'est-à-dire de la perception sensible en tant qu agréable et en tant qu'expressive. J'ai eu
* Extrait d'une lettre adressée le 2 février 1884 au poète Charles Coran à propos de mon livre L'Expression du us les Beaux- Arts.
soin de faire remarquer tout de suite que chaque arc est agréable d'une manière qui lui est propre, et j'ai examiné comment chaque art est expressif par l'agréable qui lui est propre. Mais la théorie de l'expression m'a conduit à reconnaître qu'il est impossible à un artiste de conférer à son œuvre une expression absolue, indépendante de l'état moral de celui qui le juge, que par suite le beau qui est dans chaque art l'agréable expressif, est sujet à autant de variations qu'il y a de tempéraments différents.
Quand on entend les peintres, par exemple, parler les uns des autres, on se demande s'il y a un beau en peinture, La vérité est qu'il y a autant d'espèces de beau qu'il y a de tempéraments divers satisfaits par l'agréable expressif. Delacroix disait des horreurs d'Ingres et réciproquement; le premier exprimait le beau par la couleur et le mouvement, le second par la ligne et l'harmonie des contours. Un peintre qui fait un tableau de fleurs se propose de charmer les yeux et dans le choix de ses tons, dans la distribution de la lumière, il peut n'apporter aucune autre préoccupation que celle de flatter le regard, mais il ne dépend pas de lui de définir et de limiter l'expression de son tableau, car si ce tableau est regardé par un poète il plaira par une expression relative à la sensibilité morale de ce poète, et dont le peintre n'avait nul souci.
Dirons-nous que le poète n'a pas regardé en peintre? Il est impossible qu'il n'ait pas regardé en peintre, car le tableau n'est expressif pour lui que par le charme même tout sensuel de son coloris. Seulement il a fait d'une perception picturale la matière d'un rêve. Je crois que Michel- Ange et Raphaël mettaient les perceptions plastiques au service de leur imagination.
L'imagination ou plus exactement l'aptitude à dégager les caractères expressifs d'une perception agréable esc sinon la plus essentielle, du moins la plus haute aptitude de l'artiste; je le crois et j'en trouve la preuve dans la décadence des arts, où le réalisme fait invasion, où tend à dominer la sensation excluant l'idéal, c'est-à-dire le rêve.
Mais je m'aperçois, monsieur et cher confrère, que je disserte un peu à tort et à travers, touchant à des matières trop subtiles et trop compliquées pour être traitées sans méthode...
CHc4TIT\E III