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BÎBUOTHECA
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"-'^^-' -^ '^ volume que nous réimprimons se trouve re- I .- siendre quelque intérêt au milieu des mouveh-^ [-V j:^ uients récents de V Europe ; mais il n^cn avait pas ViSrT^«5^ besoin pour être curieux. La politique de la maison d'' Autriche, depuis le siècle dei-nier, y est formulée et détaillée d^une manière singulièrement ferme et sûre, et ce mérite ne peut lui être dénié, quelque opinion qu^on adopte d'ailleurs sur son authenticité ou sa supposition. La croyance la plus générale est qu'il est de Vabbé de Chèvremont, et, pour une part au tnoins , la chose n'est pas douteuse. D' autres y voient la main du duc de Lorraine, et je serais disposé à être aussi de leur avis. Il y a donc là, outre le mérite de la pensée, une énigme qu'il n'est pas sans intérêt d'étudier, en commençant, comme il convient, par le détail des éditions et des jugements.
La première édition est un in-i8 de ii3 pages, sous ce titre : « Testament politique de Charles de Lorraine et de « Bar, déposé entre les mains de l'Empereur Léopold, à « Prcsbourg , le 2g novembre 1687, en faveur du Roy « d'Hongrie et de ses successeurs arrivant à l'Empire. A « Lipsic, chez George Weitman(i). 1696. » L'absence de
(i) Weidmann veut i\rt chasseur m allemand. C'est un nom supposé comme celui de Pierre Marteau.
II INTRODUCTION
marque dans la paie, ce qui est un caractère fréquent de ces éditions subrcptices, ne permet pas de chercher dans le papier un indice du lieu de la fabrication ; mais V élégance des caractères, la bonne qualité du papier, la correction du texte, écartent V Allemagne, et la' Hollande est mise hors de cause par Bayle, qui dit française Védition originale. Nous avons suivi le texte de cette édition princeps ; elle est accompagnée dhine préface et de notes, sur lesquelles nous aurons à revenir.
Avec un pareil titre, le livre ne pouvait manquer d'être aussitôt contrefait, et Von cite une impression de Cologne, Pierre Marteau, 1697, inutile à voir ; avec les habitudes bien connues de V Allemagne, ce ne peut être quUoie copie, avec des fautes en plus.
Plus tard , il figure naturellement dans le Recueil, en quatre volumes in-12, des Testaments politiques (Amsterdam-Paris, Zacharie Châtelain, 1749, tome II, p. 258-384).
Enfin, Von en a fait encore une édition séparée à Ratisbonne en 1760, in-12 (Barbier, n° 17681), et celle-là pourrait être à voir. Voltaire, en attaquant à tort Vauthenticité du Testament du cardinal de Richelieu, ne s'' était pas fait faute de mettre dans le même sac celui du duc de Lorraine, et il serait possible que la préface contînt quelque discussion nouvelle.
Quoi quHl en soit, on n''avait pas attendu Voltaire pour s^inscrire en faux, car voici ce qu^on trouve dans une lettre de Bayle à Vabbé Dubos, en date de Rotterdam, 3 janvier 1697 (0 =
« Le Testament politique du duc de Lorraine a paru
(i) Œuvres diverses, 1737, in-folio, lettre 186, tome IV, p. 730,
INTRODUCTION. III
« d'abord ici de l'édition de France. On l'a réimprimé en- « suite (i). Manifestement c'est une pièce supposée, et « quelques spéculatifs s'imaginent que M. le cardinal de « Furstemberg en est l'auteur. Il pouvoit mieux écrire en « françois, ils l'avouent; mais ils prétendent que, pour « mieux se déguiser, il a donné un tour dur et latinisé à « ses périodes. Au reste, vous me permettrez de vous dire « que le mot de recruter est depuis longtemps fort en « usage dans les pays étrangers (2), quand on y écrit ou « quand on y parle françois. La Font, qui a mis les Ga- « :{ettes de Hollande françoises dans la plus haute réputa- « tion où elles aient été et qui vivoit quelques années c< avant la guerre de 1672, se seivoit souvent de ce mot. »
Un autre contemporain, écrivain politique et auteur du mémoire « l'Allemagne menacée d'être réduite en monarchie absolue, » nous donnera une opinion différente, évidemment personnelle et mieux informée. Malheureusement, l'on ne sait pas son nom, et je n'ai pas même pu voir son livre. Jean-Christophe Mylius, bibliothécaire d'Iéna, qui met le Testament sous le nom de M. Henri de Straatman, conseiller aulique de l'Empereur d'Allemagne, dans l'article 1 148 de sa Bibliotheca anonymorum et pseudonymorum {Hambourg, Brandt, 1740, /h-8, /, 719-20), traduit d'abord une partie de la lettre de Bayle, et donne aussi en latin le passage de l'Allemagne menacée; Je le reproduis en français d'après l'article du père Lelong :
« Margiette ou Marguette de Chèvremont (3), prêtre
(1) Comme il s'agit évidemment de l'édition avec le nom de Weitman et de celle de Pierre Marteau, celle-ci, qui porte la date de 1697, doit être des derniers mois de 1696, puisque la lettre de Bayle est du } janvier.
(2) Ainsi Dubos en avait écrit à Bayle. Le mot recruter, qui est maintenant si français, était donc alors tout à fait nouveau.
(3) Chèvremont pourrait bien n'être qu'un nom ajouté. Il y a un tout petit Chèvremont dans la Meurthe, commune de Vathiménil.
IV INTRODUCTION
habitué à Paris (i), qui a procuré l'édition de ce livre, n'avoit ni assez de génie ni assez de connoissance pour écrire un tel ouvrage. Il m'a dit tant de particularités sur la manière dont ce prétendu testament lui étoit tombé entre les mains, que je n'ai nulle peine à croire que, s'il n'est pas du prince dont il porte le nom, il doit être d'un trèshabile ministre de l'Empereur (en marge : M. de Straatman); mais, de quelle main qu'il soit parti, on ne peut disconvenir qu'il ne renferme toutes les vues secrètes et toute la politique de la Maison d'Autriche. »
On ne peut mieux donner ses )'aisons, sans affirmer absolument, et ceux qui Vont suivi n'y ont pas mis cette mesure. La dernière édition du P. Lelong (édit. de 17 19, n° 15499, ^^ ^'^'^- ^^ 1769, JI!, "° 38901) rappelle la lettre deBayle et le passage de l'Allemagne menacée: mais, pour Clément, dans Vancien Catalogue manuscrit de la Bibliothèque royale ; pour Véditeur des Œuvres diverses de Bayle, dans sa note sur la lettre citée plus haut ; pour Véditeur du Recueil (ie5 Testaments politiques (2), il n''y a quhni auteur, Vabbé de Chèvremont, et Voltaire, qui aurait plutôt cité M. de Straatman, n''a connu que le premier nom. En revanche, il ne s'est pas fait faute de le répéter dans sa guerre contre le Testament du cardinal de Richelieu, que Vabbé de Saint-Pierre avait annoté dans le Recueil de 1749, que Foncemagne défendait, et qui était devenu Vune des bétes noires de Voltaire. La question est maintenant jugée ;
(i) Qui peut dire la messe dans une paroisse sans y être attaché par aucune charge ou dignité. [Dict. de Trévoux.)
(2) En se fondant sur la note d'un exemplaire qui l'attnbuait à Chèvremont d'après l'affirmation de l'abbé Dubos, et se terminait ainsi : « M. l'abbé Dubos a vu l'abbé de Chèvremont à Bruxelles en 1700, et depuis il n'en a pas entendu parler. » II, 283.
c'est bien Vœuvre du cardinal, et, par exception, Voltaire avait tort; mais, trouvant celui du duc de Lorraine en compagnie du livre qu'il croyait apocryphe et des testaments de Colbert et de Louvois, dont la fausseté est plus qu'évidente, il Va mis sur la même plaque et il a consciencieusement tiré sur lui à V occasion.
Ainsi, dans la XX^ des Remarques mises à la suite de VEssai sur les mœurs, qui porte sur la disette des bons livres et la multitude des mauvais, il lui donyie en passant son coup de patte :
« C'est ainsi que nous avons eu les testaments du maré- « chai de Belle-Isle, du cardinal Alberoni, du duc de Lor- « raine, des ministres Colbert et Louvois, du maréchal de « Vauban, des cardinaux de Mazarin et de Richelieu. »
Il est naturelletnent plus explicite dans son mémoire spécial, publié en 1749 : Des Mensonges imprimés et du Testament du cardinal de Richelieu :
« On n'a pas moins été trompé au Testament de Charles V, duc de Lorraine ; on a cru y reconnaître l'esprit de ce prince ; mais ceux qui étaient au fait crurent y reconnaître M. de Chèvremont, qui le composa. » {§ 5.)
La phrase du Dictionnaire philosophique {article États) : « Un abbé de Chèvremont fit tester aussi Charles, duc de Lorraine, » est tout à fait affirmative, et Voltaire n'a pas changé -d'avis ; car, dans une lettre publique , datée du 2 mai 1776, 5Mr la prétendue Correspondance de Clément XIV, il dit encore :
« Nous avons depuis les testaments du duc de Lorraine, « de Colbert, de Louvois, d' Alberoni, du maréchal de « Belle-Isle, de Mandrin.
Parriii tant de héros je n'ose me placer;
« mais vous savez que l'avocat Marchand a fait mon testa-
INTRODUCTION
« ment, dans lequel il a eu la discrétion de ne pas même « insérer un legs pour lui. >>
Une fois en cette mauvaise compagnie, le Testament du duc de Lorraine devait en porter la peine et rester sur le carreau avec les autres. Ce ne sont plus que des bibliographes qui le mentionnent, et par devoir plutôt qu'autrement. Barbier (no 17681), qui renvoie à Mylius, adopte son opinion, en disant que le Recueil des Testaments politiques Vattribue à Vabbé de Chèvremont, mais que « de nouvelles recherches » — Mylius est pourtant antérieur de neuf années — ont prouvé que cet abbé en avait été seulement l'éditeur. Qiiérard (Supercheries littéraires, 1847, p. ^^i) ne fait que répéter l'article de Barbier, et Leber, dans le catalogue de sa bibliothèque, donne le seul nom de M. de Straatman (II, no 4409). On pouvait croire le Testament condamné à rester dans la tourbe des livres qu'on ne lit plus, et la meilleure preuve de l'oubli qui l'avait atteint, c'est qu'un auteur contemporain, qui a écrit deux ouvrages spécialement consacrés à la politique traditionnelle de la Maison d'Autriche, ou ne l'a pas rencontré dans le cours de ses études sur ce sujet, ou 71'en a pas aperçu la valeur, puisqu'il ne l'a pas employé une seule fois et ne le nomme pas, même incidemment.
M. d' Haussonville en a jugé autrement. Jusqu'ici nous sommes restés dans le monde des livres; lui, qui ne cite que l'édition de 1 696, n'a pas poursuivi et n'indique pas toute cette bibliographie et toutes ces attributions diverses ; mais, dans les recherches qu'il a été asse:{ heureux pour faire dans les Archives du Ministère des affaires étrangères pour sa remarquable Histoire de la réunion de la Lorraine à la
INTRODUCTION. VII
France, il a rencontré dans ce merveilleux dépôt une copie manuscrite du Testament, accompagnée d'une lettre d^envoi sans date et d^un mémoire « qui explique comment elle a été copiée par celui qui Va fournie à Vun des agents de la cour de France. » Frappé de la valeur des idées exprimées et trouvant cette pièce au milieu de papiers d^Etat, lui, qui connaît à fond toute V histoire et tous les biographes du duc, il n^a pas de doutes sur V authenticité, et ce quHl en dit est bien différent de ce que nous avons entendu :
« Jamais peut-être document émané d'un homme consi-
« dérable dans la politique et dans la guerre ne fut aussi
« curieux et plus important. Il semble que le testament
" politique de Charles V ait été dicté par une sorte de
« prescience vraiment merveilleuse de l'avenir réservé à la
« maison d'Autriche. Non-seulement il devint le point de
« départ d'une politique toute nouvelle pour cette puis-
« sance, non-seulement il resta comme une sorte de pro-
« gramme sacré pour le beau-frère de Charles V, mais on
« peut dire que tous les successeurs immédiats de l'empe-
« reur Léopold, et les descendants du duc de Lorraine,
« héritiers plus tard de ce même Empire, l'ont, depuis ce
« moment jusqu'à nos jours, toujours pratiqué, et le pra-
« tiquent encore avec le même soin scrupuleux et la même
« infatigable persévérance. »
Après ces lignes remarquables, qui ne laissent rien à désirer quant à la netteté de l'appréciation et qui sont de celles qu'on n'écrit pas sans réflexion, M. d' Haussonville analyse en détail le Testament, et, dans l'appendice, il imprime un double extrait d'abord du mémoire manuscrit et ensuite de la première partie du Testament {i).
(i) Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, avec notes, pièces justificatives et documents historiques entièrement inédits, 4 vol. in-8, 1854-1859, tome III, 1857, p. i-j2-i82, tl Pièces justificatives, LIV et LV, p. 461-474.
VIII INTRODUCTION
Ainsi, d'un côté et de la part d'un historien consciencieux, une reconnaissance de l'authenticité sans aucunes réserves, et même avec l'expression d'une admiration raisonnée. De l'autre côté, de compte fait et en dehors du duc Charles, trois auteurs pour un seul livre : le cardinal de Fur stember g, proposé dubitativement par Bayle; Vabbé de Chèvremont , qu'on donne, tantôt comme V auteur , tantôt comme l'éditeur du Testament, et M.HenrivonStraatman, « qui, si le Duc n'en est pas l'auteur », était au moins capable de l'écrire. Ce sont, comme on voit, bien plutôt des doutes que des preuves, et même que de véritables affirmations; mais il faut en tenir compte et les examiner successivement.
Le cardinal de Furstemherg n'a pas pour lui de grandes probabilités. La pièce n'est défavorable à l'Autriche qu^au point de vue des intérêts des petits États mis en cause , ou par suite des réflexions du lecteur ; elle est toute dans l'intérêt de l'Autriche et presque entièrement dirigée contre la France. Or, le cardinal Guillaume Egon de Furstemherg, évêque de Met\ après son frère et comme lui aussi prince-évêque de Strasbourg, était bien membre du Conseil de l'Electeur de Cologne, et par là mêlé à toutes les intrigues politiques.
« Si, dit Saint-Simon (i), à le voir et à l'entendre, il pa- « roissoit un butor, approfondi et mis sur la politique et « les affaires, à ce que j'ai ouï dire aux ministres et à bien '< d'autres de tous les pays, il passoit la mesure ordinaire « de la capacité, de la finesse et de l'industrie. »
Mais, à cause de ses besoins d'argent et de ceux de la comtesse de La Marck, il était entièrement à la dévotion
(i) Édit. in-i2, II, 80.
INTROD UCTION.
de Louis XIV {i). Par là, bien qii\iu dire de Saint-Simon il parlât fort mal le français et que les fautes de notre pièce soient plutôt des germanismes que des latinismes , malgré Vopinion répétée par Bayle (2}, le cardinal me paraît absolument écarté.
Vabbé de Chèvretnont nous occupera plus longtemps, et il nous faut V étudier un peu lui-même pour montrer si sa vie et ses livres sont dignes du Testament politique. J^ai sur ce point mieux à faire qu'' à parler moi-même, et je n'ai qu^à copier une longue note qui se trouve dans un ancien catalogue alphabétique, en 824 volumes in-<\°, passé, par le Dépôt, de la Bibliothèque de Sorbonne à celle de V Arsenal (3). Le fond de ce recueil est un catalogue imprimé en Allemagne (4) dont les articles découpés ont été disposés sur
(i) On peut voir, sur ce point, les Mémoires de Saint-Simon et ceux de Dangeau, dont la femme était une de ses parentes.
(2) Voici du reste les principaux mots qui arrêtent à la lecture : nationaircs (p. 8) pour nationaux, Républicains p. 10) pour Vénitiens, armes rouges employé dans le sens d'armes à feu, pécunieux dans le sens de riche, découvrir dans le sens défaire voir, des verbaux pour des procès-verbaux, régularité pour disposition régularisée, s'en accommoder pour employer son argent à s'habiller, du comptant pour de l'argent, poêle pour chambre. Mais il n'y a pas de conclusions précises à tirer de cela; Chévremont est Lorrain aussi bien que le duc Charles, et la Lorraine était alors plus allemande qu'aujourd'hui. — Les Dinanistes de la page 17 doivent être une faute d'impression pour Divanistes, membres du Divan à Constantinople.
(j) Une note moderne de M. H. Depping donne d'excellentes raisons pour attribuer cet énorme répertoire bibliographique à M. l'abbé Drouyn, docteur de Sorbonne et conseiller à la 5<= chambre des Enquêtes du Parlement dans le premier tiers du XYIII^ siècle.
(4) Ce catalogue allemand, que me signale M. Paul Lacroix, est la
des feuillets égaux par ordre alphabétique de jîows d^auteurs. A ce pretnier dépouillement sont ajoutées de nombreuses annotations manuscrites ; certaines sont des copies ; ainsi la note biographique du Catalogue manuscrit de dévient s^y trouve copiée sans indication d^origine. La note plus étendue, que je vais transcrire, est anonyme aussi, et je ne sais à qui V attribuer, ni si elle a été imprimée. Je ne le crois cepeyidant pas ; sa liberté d'allures, son décousu et son incorrection rapide ne sentent pas la copie d^un imprimé, mais la plume hâtive d^un homme qui note ses souvenirs.
« L'abbé de Chèvremont, prestre lorrain du diocèse de « Toul ou de Verdun f i ), auteur du livre intitulé la Connois- « sance du monde, qu'il a d'abord fait imprimer en forme « de lettres, secondo en dialogues, tertio en roman, à Pa- <• ris, chez Guignard, au Palais; il en est parlé dans les « Journaux des Sçavants. Le Dialogue entre le solide et le « délicat est de luy ; je l'ay appris du président Cousin.
« Il dit qu'il a esté plusieurs années à la Cour de l'Em- « pereur, auprès du chancelier Straetman, dont il dressoit « tous les mémoires; qu'il a esté archidiacre d'Olmus en « Bohême; que cela luy donnoit le rang de prélat; qu'il « avoit 5oo cures qui dépendoient de luy ; qu'il sçavoit « toutes les intrigues de l'Europe ; qu'il découvrit, avant « cette dernière guerre, un dessein qu'avoient les Impé- « riaux d'entrer au nombre de 40,000 en France par la « Franche-Comté, d'intelligence avec les Franc-Comtois; « qu'il voulut découvrir cette affaire à M. de Lusignan, qui «< estoit alors à la Cour de Vienne, si je ne me trompe, « envoyé de France; mais que, comme il connut que « M. de Lusignan n'avoit pas assez de teste pour qu'on « luy pût découvrir un tel secret sans se commettre , « M. de Lusignan n'estant pas homme à pouvoir garder un
Bibliotheca Realis de Martin Lepin, imprimée à Francfort, in-folio, de 1679 à 1690.
(i) La note manuscrite de Clément, et probablement à tort, le dit du diocèse de Châlons en Champagne.
tel secret; d'ailleurs les Jésuites, avec qui il n'estoit pas bien, ayant découvert qu'il estoit François, le firent connoisîre, en sorte que l'Empereur donna ordre de le faire arrester ; mais, comme M. Straetman le considéroit, il l'en avertit, et il se retira de Vienne, d'où, estant sorty avec peine, sans équipage ny suite que d'un valet affîdé, — qui estoit à luy depuis longtemps, qui avoit mesme connoissance des affaires, entendoit la politique et parloit quatorze langues, — il eust beaucoup de peine à son voyage, et fut surpris dans la Bohême par des voleurs, qui tuèrent son valet et luy prirent tout ce qu'il avoit, jusqu'à ses habits, en sorte qu'il fut contraint de demander l'aumône jusqu'à Venise, où il se retira; qu'il a esté huit fois à Constantinople et dans la pluspart des Cours de l'Europe; qu'il dit sçavoir comme il faudroit réformer; qu'en un arrest du Conseil, de huit lignes seulement, il réformeroit Tordre monastique, sans que les moines en fussent mécontens. « Mais surtout il dit avoir trouvé le moyen de faire trouver au Roy 25o millions de revenus tous les ans , ostant néantmoins les cinq parts de tous les imposts, et autres merveilles ; que, par le dénombrement de la capitation, fait en lôgS, il s'est trouvé dans le royaume 1 1,833,000 ; qu'il les faudroit diviser en six classes, dont ceux de la moindre ne payeroient, par chaque famille de quatre personnes, que seulement 20 livres, pour faire la somme cy-dessus marquée ; qu'il a esté aussy auprès du duc de Lorraine dernier mort (i). Il vit à Paris cette année 1696, âgé de cinquante-cinq ans; il loge vers la rue de la Sourdière, quartier Saint-Honoré, et est dans une grande impécuniosité. 11 a l'imagination fort vive, parle agréablement, a proffité de ses voyages, entend la politique, mais c'est un grand visionnaire, et d'un esprit qui ne paroist pas estre en parfaite santé. Il avoit communiqué son projet à l'avance à M. de Louvois, dont il n'avoit reçeu aucune récompense. Il l'a depuis peu communiqué à M, de Pontchartrain , qui a dit du bien de
(i) L'éditeur des Œuvres diverses de M. Bayle le fait même son secrétaire.
luy, à ce qu'il dit ; mais il ne luy en a point fait, et a témoigné que tout cela n'estoit point faisable. J'avois oublié de dire qu'un de ses moyens pour rétablir les finances estoit de supprimer les Cours des Aydes, les Chambres des Comptes, les Bureaux de finances, toutes les charges de nouvelle création, et cela parce qu'il ne faudroit plus de financiers, d'Aydes ni de Gabelles, supprimant tous les impôts, et qu'une douzaine de trésoriers recevroient tous les deniers de cette capitation sans qu"il en coustât ; que l'Empereur est un prince fort habile et fort appliqué à ses affaires, que son Conseil est le meilleur Conseil de l'Europe , et que l'Empereur sçait fort bien prendre son party dans la diversité de sentiments d'un Conseil, etc. Enfin, il a trouvé la pierre philosophale de la politique. »
Voilà, si je ne me trompe, un vrai portrait en pied, et prestement croqué diaprés nature. A sa suite vient une note qui analyse avec intelligence le Testament, et dont je ne prendrai que deux passages :
« On m'a dit que c'est l'abbé de Chèvremont qui l'a « donné au public. Je crois qu'il est de luy, et non du « prince Charles. Pour ce qui est des notes, ce prétendu « abbé fait bien connoistre qu'elles sont de luy. »
A la fin de cette analyse, et sur ce passage du Testament qu''il faut suppléer au défaut de la naissance par de Vautorité et de Vélévation, se trouve cette clef plus que contemporaine :
« Tout cela paroît être dit par Chèvremont en faveur « de M. de Pontchartrain contre M. de Barbésieux. Appa- « remment qu'il est plus favorisé du premier que du sec< cond, ou qu'il ne l'a esté de M. de Louvois, ou du moins « qu'il l'espère. »
Bayle, dans Vextrait de ses lettres, publié sous le titrée de Réponse aux (Questions d'un Provincial (i), complétera
(i) Amsterdam, 170^, in-12, I, 635.'
INTRODUCTION. XIII
le tableau. « liavoit un grand flux de paroles, et n'oublioit « point de dire qu'il estoit d'une noblesse fort ancienne et « fort illustrée. » Enfin, diaprés Clément, qui a fait sa note sur ce passage de Bayle, il mourut vers le commencement de 1702.
Chauffepié parle d'un autre ton (i), mais, comme il le dit en marge, « sur un mémoire d'une main inconnue, « qui nous a été communiqué et que nous savons venir « originairement d'un seigneur illustre de France, que « nous ne croyons pas devoir nommer. » Voici cet article communiqué, qui tourne au panégyrique et oie Von sent une finesse de propriétaire pour trouver un imprimeur aux manuscrits annoncés ; V éloge est trop complet et la réputation trop affirmée pour qu'il en soit autrement. Je supprime une longue note sur l'Académie des Voyageurs, à laquelle les lectures n'ont pas dû être si étrangères qu'on veut bien le dire.
M. de Chèvremont étoit Anglois ou Ecossois d'origine, et Lorrain de nation. Il partit de la Cour d'Angleterre en 1660, à l'âge de seize ans, pour voyager sous la conduite d'un gouverneur anglois, sçavant et curieux, avec lequel il a vu, pendant treize ans de voyages, presque toute l'Europe et une partie de l'Asie et de l'Afrique. Après la mort de son gouverneur et dans un âge plus avancé , il s'est acquis une grande réputation dans les Cours de Rome, de Vienne, de Suède, de Pologne, de France, de l'Electeur de Bavière, à Venise, et même en Hollande, quelques années avant sa mort. Il y a laissé à un particulier plusieurs écrits, et entre autres un manuscrit de 400 pages, grand papier in-folio, intitulé l'Académie des Voyageurs et des Politiques. Parmi les autres écrits de cet auteur, il y a l'Art de régner par maximes, qu'il avoit
(i) Tome II, p. 167, d'un supplément intercalé à la suite du C.
dessein de présenter au Roi de France ou au Dauphin; mais, comme il étoit un peu sourd, personne de ses amis n'a voulu s'employer pour lui procurer une audience favorable. Il y a cent maximes... Parmi ses écrits, on a trouvé aussi le Ministre d''Etat par maximes, dans la Guerre, dans les Finances, dans les Marines et dans le Commerce, dans la négociation extraordinaire , étrangère , ordinaire , dans la qualité de Ministre d'Etat ; sur chacun de ces titres il y a cinquante maximes. « L'on peut bien avoir trouvé parmi les papiers du cardinal d'Estrées plusieurs projets d'importance pour le bien de l'Estat et pour la paix de l'Eglise, puisque l'abbé de Chèvremont estoit très-bien dans l'esprit de cette Eminence, de même que dans celui du maréchal de Vauban, chez qui on a trouvé, après sa mort, quelques écrits qui ont été imprimés et qui ont du rapport avec ce que l'on trouve ici dans les écrits de cet abbé. »
Ce sont, dit Chauffepié, qui ne yemble pas être fort convaincu de tout ce qu'il répète, mais chercher à se mettre à couvert, les propres termes du Mémoire manuscrit. Pauvre Vauban! On lui avait jusqu'' à présent cru quelques idées personnelles; il paraît qu'elles venaient toutes d'un autre, et c'est toujours chose agréable à apprendre pour ceux qui n'aiment pas à admirer. En même temps, voye:^ comme 071 est mal récompensé de ses peines. Chauffepié a mis bien de la complaisance à l'article de Vabbé, et c'est précisément sur celui-là que s'arrête un de ceux qui rendent compte de son livre, en le blâmant de n'avoir tenu aucun compte des ouvrages imprimés (i).
Comme leurs seuls titres ne sont pas sans avoir leur enseignement dans cette question , en voici , avec quelques renvois, la liste purement bibliographique , car ils sotit si perdus et si épars que jusqu'ici je n'ai pu en voir plus de
(i) Mémoires de Trévoux , décembre 1754, p. 2923.
INTRODUCTION. XV
deux. Je commence par Vouvrage qui a été successivement lettres, dialogue et roman ;
« La Connoissance du monde, ou l'Art de bien élever la jeunesse pour les divers états de la vie, » Paris, 1694, in-12, ouvrage en forme de lettres ; la huitième, publiée en 1693, traite de Vart de voyager.
« La Connoissance du monde, ou Entretiens sur l'éducation, » à Paris, J. Guignard, 16.., in-12.
Clément, qui donne ce titre sans numéro et à l'état de desideratum, ajoute : « L'ouvrage n'a pas continué, parce que la composition en estoit trop métaphysique. »
« La Connoissance du monde, voyages orientaux; nouvelle, purement historique, contenant l'histoire de Rhetima, Géorgienne, sultane disgraciée, » Paris, lôgS, in-12.
On trouve sur cette édition une vraie réclame dans le Mercure galant de novembre lôgS :
Jean Guignard débite un livre intitulé la Connoissance du Monde. 11 est d'un homme de qualité qui, ayant voyagé pendant trente-deux années, a pris soin de remarquer les ditférens caractères des nations qu'il a pratiquées. Il ne pouvoit nous en donner une idée plus juste qu'en nous faisant part des diverses avantures qui se sont passées dans les cours où il a esté et dont il a eu de très-bons mémoires. C'est de quoy son livre est composé, et ce qui le rend fort curieux.
« Le Détail de la France, » ouvrage également anonyme, imprimé en Hollande sous le titre de « la France ruinée; par qui et comment, » lôgS, in-12 {Lelong,IJ,n° 27302).
« L'Histoire et les Aventures de Kemisky, Géorgienne, » publiée sous le nom de Madame D., Paris et Bruxelles, Foppens, 1697. — Ne serait-ce pas une réimpression séparée de la « nouvelle de Rhetima, Géorgienne? »
« Le Christianisme éclairci sur les différends du temps
XVI INTRODUCTION
en matière de Quiétisme, avec des i-emarques abrégées sur le livre intitiiléTTSuté historique sur la Théologie mystique,» Amsterdam, Georges Gallet, 1700, in-8 de 3c)6 pages.
Bayle en a parlé dans Réponse aux Questions d'un Provincial, Amsterdam, 1794, in-i2 , I, 634-5. Voir aussi, dans /'Histoire des ouvrages des Sçavans, le premier article de janvier ijoo, p. 3-22. Enfin, les Nouvelles de la République des Lettres, par Jacques Bernard, novembre 1700, consacrent leur article VI, p. 565-8, à /a longue réfutation que Vauteur de la Théologie réelle, vulgairement rfzYe la Théologie germanique, etc., Amsterdam, Wetstein, 1700, a faite du Christianisme éclairci. Tout cela est affaire aux curieux du Qiiiétisme.
« L'Etat actuel de la Pologne, » Cologne, Jacques Douteux, 1702, 2n-i2 de 260 pages. Le Journal des Savans {Paris, Jean Cusson, in-4., numéro du 4 septembre 1702, p. 601-8) lui consacre un long article qui se termine ainsi :
« Au reste, si quelqu'un est curieux de sçavoir qui est l'auteur de ce livre, bien des gens prétendent reconnoistre le style du feu abbé de Chèvremont. On l'a veu en France uniquement occupé de l'étude de la politique et se piquant d'avoir fait des découvertes merveilleuses sur cette matière. Il avoir été dans quelques cours étrangères et prétendoit avoir pénétré dans le c:.binet des ministres de Vienne, d'où il avoit tiré, disoit-il, une copie du testament du feu duc de Lorraine... En voilà beaucoup pour un livre qui n'a pour luy que son titre et sa nouveauté. Les lecteurs doivent sçavoir bon gré qu'on en ait fait un si long extrait pour leur épargner la peine et le dégoût qu'ils auroient eu s'ils avoient entrepris de le lire eux-mêmes. »
L^ épître dédicatoire du Christianisme éclairci était adressée à S. M. Marie-Ca:[imire, reine douairière de Pologne, et datée « de ma solitude ce i^' décembre 1699. » L'abbé était alors apparemment en Pologne (i).
( I ) Dans le Christianisme éclairci, où il dit avoir été à Paris en 1 699
INTRODUCTION. XVII
Selon Varticle de la nouvelle édition de la Biographie universelle , on lui attribue encore des Mémoires sur le séjour de la reine Christine à Rome, insérés dans un Recueil de pièces sur cette princesse. On fait sans doute allusion à « /'Histoire des Intrigues galantes de la reine Christine de Suède et de sa cour pendant son séjour à Rome », Amsterdam, lôg-j, Francfort, 1698, Liège, lyfo, dont la préface donne « un abbé françois de grand mérite et de bon goût », comme ayant rapporté de Rome ces mémoires, qui ne sont qiihin roman.
Enfin la note du Recueil des Testaments lui donne un Jugement sur les généraux de l'Empereur, qui serait imprimé dans le Portefeuille de M. L. F., c^est-à-dire La Faille, V auteur des Annales de Toulouse.
Avec tout cela nous commençons à connaître un peu mieux Vabbé de Chèvremont. C'était, d''un côté, un méchant écrivain, qui a essayé de tout, de la littérature, de la pédagogie, du roman, de la politique et de la théologie, sans réussir à rien. De Vautre, et sans réussir davantage, c'était certainement un vaniteux, un inquiet, un important et un hâbleur. S^il n^a probablement pas été autant qiCon le dit en Asie et en Afrique, il a fort voyagé, sans pouvoir demeurer en place, toujours se faufilant et sans cesse en quête d^une importance et d^une primauté qu^il n'a jamais atteintes, et ce, semble-t-il , très-justement. On se le figure facilement toujours la tête occupée de projets immenses , toujours espérant qu^on va lui ouvrir toutes grandes ou qu'il forcera les portes des honneurs et de la
et en être sorti la même année, il donne l'année 1684 comme celle où il était à Rome.— D'Archenholtz, dans ses quatre volumes, ne prononce pourtant pas son nom une seule fois.
XVIII INTRODUCTION
gloire, occupé de lui seul et s^admirant à merveille, croyant à sa noblesse parce quHl en parle, s'' étourdissant de sa supériorité et de son génie, accueilli d^abord, ensuite éconduit, mais infatigable, et sûr, à force de se griser de luimême, quHl a tout vu, tout su, tout fait, qu'il est capable de tout, et que le monde est bien aveugle de ne pas se mettre à ses pieds. En se réveillant, il se serait un matin trouvé pape, empereur d'Allemagne ou roi de France, qu'il ne se serait pas étonné pour si peu. Pour se croire Calife des Croyants et médecin, Abou-Hassan et Sganarelle commencent au moins par avoir besoin d'un peu de bastonnade, en manière de démonstration. La conviction de Vabbé n'aurait pas demandé de preuve.
Revenant au Testament politique, constatons qu'il n^y a pas de différences entre le texte imprimé et les fragments que M. d'Haussonville donne d'après le manuscrit des Affaires étrangères. Les détails contenus dans la préface imprimée et dans le Mémoire manuscrit sur l'histoire de la découverte et de la copie du Testament ne sont pas identiques, mais ils concordent parfaitement et se complètent, sans jamais se contredire. La source est la même dans les deux cas, et le fait est si évident qu'il est inutile de prouver qu'antérieurement à l'impression c'est l'abbé de Chèvremont qui, soit en l'envoyant, soit plutôt en le présentant lui-même, a donné ou vendu au Ministère de Louis XIV le Testament politique du Duc.
L'a-t-il inventé de toutes pièces? L'a-t-il seulement remanié? C'est ce qu'il nous reste à e.vaminer, en écartant M. de Straatman comme le cardinal de Furstemberg, sans même avoir besoin de chercher de raisons dans l'étude de sa vie.
INTRODUCTION. XIX
En effet, ceux qui Voiit attribué à ce rninistre autrichien, parce que Vabbé avait été auprès de lui et en parlait beaucoup, paraissent n''avoir pas aperçu les invraisemblances morales de cette attribution (i).
On comprend V intérêt de Chèvremont à fabriquer un faux document. En V imprimant, ce par quoi il n^a pas commencé puisque les Affaires étrangères Vont en manuscrit, il pouvait arriver au bruit et satisfaire sa rancune contre V ingratitude de V Autriche, qui n'avait pas récompensé ses services et trompait son ambition. Même en ne Vimprimant pas, c''était une entrée dans les affaires de France, et, sans réfléchir qu^ il se vantait en somme d^avoir joué le vilain rôle d^espion, gens dont on peut profiter, mais qu'on laisse dehors et qu'on ne paye qu^avec de Vargent et du mépris, il pouvait espérer se faire bien venir et mettre le pied dans Vétrier.
Au contraire, où était l'intérêt de M. de Straatman et quel aurait pu être son but? En faisant passer ces instructions pour authentiques à V Empereur , aurait -il voulu mettre sous le couvert d'un autre des idées qu'on n'' eût pas acceptées d'un particulier? On voit de suite toutes les difficultés et même le danger d'une pareille tentative. Il risquait par là de se perdre. En effet, comment espérer convaincre l'Empereur que son beau-frère eût eu un semblable projet et ne le lui eût pas remis lui-même? Était-ce au contraire une fantaisie, une supercherie littéraire? Dans ce cas, on n'écrit guère pour soi-même et pour ne pas imprimer. D'ailleurs, comment M. de Straatman auraitil osé le faire? Lui, qui était le ministre de l'Autriche,
(i) Parmi ceux-là se trouve aussi M. Noël : Catalogue raisonné de ses Collections Lorraines, I, n» 147.
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pouvait-il vouloir lui créer et se créer à lui-même des embarras, en dévoilant les mystères et les desseins de sa politique? Pouvait -il d^ ailleurs espérer ne jamais être découvert, ce qui devait le perdre tout aussi bien?
Comme on voit, toutes ces idées sont les dernières qu''on puisse supposer à un homme qui se trouve dans les hautes positions officielles de la politique de son pays, qui est pris chaque jour par le courant des araires, et qui, au point de vue égoïste, ne doit pas faire une chose grave, périlleusement insensée, qui ne peut que lui être inutile si elle ne lui est pas profondément et irrémédiablement nuisible.
La publication s'' étant faite en 1696, il n^ est pas douteux que, de façon ou d''autre, elle n''ait eu pour cause les négociations qui se sont terminées en i6gy par la paix deRyswick. Or M. de Straatman y était, avec M. de Kaunit:(, Vun des deux ambassadeurs plénipotentiaires de V Autriche (i). // aurait donc été Vauteur de ce qui de sa part eût été à la fois une trahison et une sottise; personne, ni un ami, ni un ennemi , ne Vaurait su dans sa cour ; cette fabrication n^aurait eu aucune influence sur sa propre carrière, et il aurait continué à être honoré et employé.
En somme, pour croire que M. de Straatman puisse avoir écrit le Testament politique, il faudrait se résigner à aboutir à Vabsurdité et à la folie. La question tout entière reste entre Vabbé de Chèvremont et le duc de Lorraine, et entre eux seuls.
On a vu, dans les témoignages qui comptent, ceux des gens qui ont connu personnellement Vabbé de Chèvremont, quHls sont unanimes pour lui donner en tous cas la préface
(i) Voupassim le recueil des «Mémoires et actes concernant la paix de Ryswick.»
INTRODUCTION
et les notes de Impression. Il nous faut maintenant en venir à elles.
Je itHnsisterai pas sur les circonstances de la découverte et de la copie du Testament. Il aurait été remis par le duc à VEmpereur lorsquUl passait à Presbourg pour aller au couronnement du roi de Hongrie. Ce serait une indiscrétion du P. Slavata, confesseur de VImpératrice, qui en aurait révélé V existence. Plus tard, en se trouvant « seul, occupé à quelque service secret dans le cabinet d''un des premiers ministres de Vienne, » on le vit, on le revit, on le copia. Il y aurait à faire des détails de tout ce récit, comme de tous les noms propres et de toutes les dates indiqués dans les notes, une critique minutieuse ; mais elle ne serait possible qu^à un érudit autrichien, et la conformité de tous ces petits faits avec la vérité n''arriverait pas à elle seule à établir V authenticité. Il faut seulement extraire ce que dit Chèvremont du moment oit il revit le Testament; ce fui alors « que l'on transcrivit encore cette addition qui s'y « trouve et qu'on fit l'abrégé du Traité des Négociations, « lequel on n'eut pas le loisir de transcrire mot à mot, ce « qui fait qu'ony croit avoir beaucoup omis, quoy qu'à ce « qu'on a pu voir, il n'y ait rien de changé sur l'original.»
Ici nous avons Vavcu du coupable. En admettant que le fond soit du duc, la forme est tout entière de Chèvremont. Il y a même une chose particulièrement remarquable , c'est Vextrême différence entre cette dernière partie et la première ; autant celle-ci est irrégidière, et pourtant ferme et serrée, autant la seconde est formaliste et sent l'arrangement d'un littérateur. C'est une suite de « Caractères » que la série des portraits des ambassadeurs chc^ les différentes nations ; tout cet échafaudage de conseillers sent le théoricien plus que l'homme pratique, et, quelques années après, l'Académie de l'Entresol de l'abbé de Saint-Pierre et de d'Argenson n'aurait demandé qu'à devenir ce Conseil oc-
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culte et omnipotent. La plus grande partie au moins, sinon même la totalité de cette seconde partie, est de Vabbé, qui n'y ajoute pas de remarques, par la bonne raison qu'il a mis dans le texte tout ce qu'il a voulu.
Pour la première partie, la préface et les notes de Vabbé a traitent tout autrement et ne sont occupées que de sa propre glorification. Il n'y parle que de ses conversations avec le prince, des missions qu'il en reçoit pour aller auprès du pape, du tort de l'abbé d'Estrade, ambassadeur de France à Turin, qui a tout perdu en ne voulant pas donner une audience privée à « un François déguisé » qui venait lui révéler ce qu'il venait d'apprendre à Rome de la bouche même de la reine Christine.
Ce qui domine, au point de paraître le vrai but de la publication, c'est de vanter à l'avance et d'annoncer, de manière à en faire désirer l'impression et à la rendre possible, un ouvrage de la composition de « l'abbé D. C, qu'une longue vexation a jusqu'icy empêché de paroistre , quelque remontrance qu'il ait pu faire , datte de 'i'; son retour de la Cour impériale, pour les rendre publics et en profiter le premier... C'est dans les deux premières parties de cet ouvrage qu'on trouvera un ample commentaire de ce qui n'est icy qu'en abrégé, mesme de tout ce qu'on ne comprend pas assez dans le Testament, dont ce préliminaire n'est que l'essay. »
J'ai grand'peur que cette phrase, mal faite et ambiguë, ne soit pour beaucoup dans l'attribution complète du Testament à l'abbé. Même de tout ce qu'on ne comprend pas assez dans le Testament n'est qu'une incidence ; le dont ce préliminaire n'est que l'essay se rapporte à l'ouvrage de
(i) Avec le sens de depuis.
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Vabbé, et le préliminaire, c'est ce qui est son œuvre dans la publication, c'est-à-dire la préface et les notes. Il eût été trop maladroit, en affirmant à vingt endroits Vauthenticité, de déclarer lui-ynême que le Testament était de lui.
Ce livre de Vabbé, ces Mémoires de la Cour de l'Empereur, dont la seconde partie était intitulée « l'Intérieur, ou les Ressorts secrets de la Cour impériale dans tous les membres qui la composent», c^est là oit il faudra chercher le secret de la conduite de V Autriche, V explication de toutes les affaires de V Allemagne, les vues profondes, les moyens assurés, les prévisions certaines. Le Testament politique n'est rien à côté de ce livre futur, qui doit le rejeter tout à fait dans Vombre.
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Ainsi, au lieu de vanter le livre, la préface ne fait que le diminuer autant qu''elle peut, ce qui est déjà une excellente raison pour penser que, si Védition est due à Vabbé de Chèvremont, le Testament n''estpas soj-ti de sa plume. A Ventendre, non-seulement Vœuvre est médiocre, mais elle est de tout le monde. Au lieu de montrer dayis cette série de réflexions et de conseils une pensée ferme et longue, une suite de plans à exécuter successivement, inspii-és par une personnalité réfléchie et solide, il n'j- voit que le menu des affaires du moment; au lieu de la regarder du côté de Vavenir, il ne s'occupe que de V expliquer par V infiniment petit du passé, et il ne cherche qu'une chose, c''est de bien montrer qu'il n'y a là rien de nouveau, rien de lié, rien de personnel. A Ventendre, le Duc a toujours tout pris à quelqu'un, si bien qu'enfin de compte le. Duc ne reste plus qu'un plagiaire et à peu près un voleur, et Vabbé est là-dessus d'une précision bien étonnante.
Tel avis est de feu M. V Électeur de Brandebourg, tel autre du feu comte de Straatman , cité cette seule fois ,
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mais « luy-même conseillé par un bon connoisseur « sur les affaires politiques; >> telle pensée vient du feu général Caraffa, telle réflexion du général Merci, telle vue du comte de Rosenberg et du comte Kinski, chancelier de Bohême , tel conseil du prince Hermann de Bade, du feu prince Montecuculli , avec quelque chose du général Souches, telle déduction du cardinal Pio, telle suggestion du baron Abelé , du chancelier aulique Paul Hocken, du comte Zin^endorjf; enfin, tout ce qui se rapporte aux finances est dû aux idées du comte Ferrari et du sénateur Sallie:{. On peut se demander après cela ce qui reste à V auteur du Testament.
Ce sont tous ceux-là, Vabbé en tête bien entendu, qui sont, jusqu''au dernier, plus forts que le duc Charles, ainsi paré de plumes d^autrui. Cest à cause de ce dénigrement, trop constant et trop naturel pour être une ruse, — et je serais surpris si, en recourant à Védition originale, on m'^accusait d'exagération , — que fai cru ne devoir réimprimer ici ni la préface ni les notes. Elles dérangent Vesprit du texte et en faussent tout à fait le caractère. En effet, ce qui nous frappe aujourd'hui dans ce document, — en mettant de côté V inexpérience littéraire d'un homme qui n' écrit pas comme un auteur, — c'est la sûreté de vues, la netteté de coup d'œil, la décision des desseins, la profondeur persévérante avec laquelle Vécrivain a tracé si fortement une voie que nous avons vue se suivre dans Vhistoire et jusque dans le présent ; c'est enfin, si je puis dire, l'actualité singulière de ces pages du XVII^ siècle, qui, au lieu d'avoir vieilli et d'avoir perdu leur saveur, étonnent plutôt parce qu^elles ont encore de contemporain et de vivant.
Je ne voudrais pourtant pas répondre qu'il n'y eût aussi de l'abbé dans la première partie . A côté de la netteté des
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idées ; au milieu de la confusion dans le plan et dans la suite; à côté des répétitions et des manques, dont le mélange la caractérise, certaines parties sont plus développées, plus faites littérairement, et je les croirais allongées. Le duc parle des instructions quHl a écrites pour ses enfants; pourquoi n^ aurait-il pas appelé aussi du mof instructions, ou de tout autre analogue, ce qiCil écrivait pour son beau-frère? Comme Vouvrage du cardinal de Richelieu avait été mis au jour en iC88, et qu'il avait eu du succès, V abbé peut bien, par spéculation d^éditeur et pour se donner une raison de le mettre sur le titre, avoir ajouté dans le texte ce mot de Testament politique, que j'' aurais bien voulu ne pas être contraint de répéter.
Mais, en somme, la première partie est toute différente de la seconde ; c'est là qu'est le mérite de V œuvre ; le duc de Lorraine, qui était réfléchi, sensé, et qui, la veille de sa mort, écrivait à son beau-frère une lettre qui se rapporte aussi à l'avenir de la Maison d'Autriche, était capable de ces idées et de ces plans, et ses propres malheurs ne pouvaient que trop bien lui inspirer cette haine profonde de la France (i). Mais, de plus, il y a des parties qui sentent bien le général, comme tout ce qui se rapporte à la guerre — des parties qui sentent la personne même, comme son projet de trois précepteurs de nations différentes, ce qui avait été son cas — et des réflexions qui sentent le prince; ainsi cette singulière appréciation des philosophes, c'est-à-dire des savants pratiques, industriels, comme nous dirions aujourd'hui, parce qu'il est obligé de convenir qu'ily a quelque chose de réel dans la physique, « de « quoy on m'a montré des expériences qui m'ont étonné.»
Il y en a même d'autres traces dans la fin. Se figure-t-on
(i) Je ne dis rien ni de la biographie ni des mérites en tout genre du duc Charles V. Ceux qui les ignoreraient n'ont qu'à lire le troisième volume de M. d'Haussonville.
XXVI INTRODUCTION
un particulier édictant, contre les membres indiscrets du Conseil, la peine unique de la pendaison? Chacun se tient, sinon pour parfait, au moins pour impeccable ; mais on croit asse:{ aux faiblesses humaines de ses voisins pour être difficilement aussi sévère, d'autant plus que pour soi-même on peut, en matière de corde, craindre un peu plus les erreurs des sots et des envieux.
D'autres idées ne sont pas moins dans le sens d'un prince. Alors que Chèvremont se vantait d'être noble et que le sentiment d'un particulier de ce temps était, quand il le pouvait, de devenir noble pour ne pas payer d'impôts, nous voyons proposer ici l'abaissement et la taxe de la Noblesse, toujours peu aimée du pouvoir parce qu'elle le gêne, ne lui donne que le moins possible et ne lui laisse que ce qu'elle ne peut pas arracher. En même temps, le sentiment le plus constant, c'est la haine du ministère public, de celui qui parait ostensiblement ; il le faut réduire à l'état d'employé subalterne et d'expéditionnaire, qui copie et qui ne lit pas. Une dernière chose est à signaler. Le Testament parle souvent des instructions de Charles-Qiiint à son fils; on en savait l'existence, ses historiens en ont parlé ; mais, en même temps que leur souvenir est plus naturel che^ un membre de la famille impériale, à même d'en avoir eu connaissance, il serait bien étonnant que Chèvremont fût dans le même cas. Elles sont en effet restées ignorées jusqu'à tios jours, et c'est seulement dans ces dernières années qu'elle^ ont été retrouvées et publiées.
De plus, ce qui a échappé aux bibliographes, il a été question du Testament politique à Ryswick, et la manière dont il y a figuré est plutôt en faveur de son authenticité {i).
(i) Dom Calmet, qui n'a pas d'article Chèvremont dans sa Biblio~
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M. d^Haussonville ne Va pas rencontré seulement dans le dépôt des Affaires étrangères ; il Va, malheureusement sans indiquer de source, trouvé, allégué et discuté dans les conférences des plénipotentiaires, et je ne puis mieux faire que de détacher encore cette page de son livre (IV, 87-88), dont cette étude spéciale ne fait que creuser et compléter un détail :
Tandis que l'Empire s'efforçait de rallier à sa cause les Etats des bords du Rhin, en se donnant le rôle d'un zélé et généreux protecteur, le cabinet de Vienne se voyait enlever tout à coup, par une circonstance imprévue, les bénéfices d'une thèse si commode et le dernier prétexte qui lui sers^ait à déguiser l'égoïsme de sa politique. Un petit volume, imprimé secrètement à La Haye et bientôt passé aux mains de tous les plénipotentiaires réunis à Ryswick , apprit brusquement aux petites Cours allemandes, surprises et indignées de ce qu'elles devaient attendre de l'Autriche, quel sort son ambition leur réser\-ait et quels conseils un beau-frère de l'Empereur lui avait laissés en mourant, afin de préparer peu à peu le complet asservissement de toute l'Allemagne. La publication du « Testament politique de Charles V», soit qu'elle fût l'œuvre accidentelle d'une spéculation privée, soit plutôt, comme personne n'en douta à Ryswick, qu'elle fût une ruse habile du cabinet de Versailles, dont elle secondait si bien les desseins, produisit à Ryswick un prodigieux effet. Les dénégations embarrassées du comte de Kaunitz ne purent un instant prévaloir contre les affirmations des négociateurs français, qui attestaient formellement l'authenticité de ce curieux document.
thlque Lorraine, publiée en 175 1, ne parle nulle part du Testament politique. Ce silence, évidemment volontaire, car il est impossible qu'il ait ignoré et le livre et la qualité lorraine de l'abbé, ne pourrait-il pas, de la part d'un ami aussi dévoué du duc de Lorraine et de sa maison, être invoqué en faveur de l'authenticité.' S'il eût été sûr de la supposition, dom Calmet aurait eu, au contraire, tout intérêt à la proclamer.